Priti Patel, la très conservatrice ministre de l'Intérieur britannique, symbole d'un Royaume-Uni divisé

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La ministre de l'Intérieur britannique, Priti Patel, en face du Premier ministre Boris Johnson, lors d'un Conseil des ministres à l'université de Sunderland, le 31 janvier 2020, jour où le Royaume-Uni a formellement quitté l'Union européenne. (PAUL ELLIS / POOL / AFP)

Les polémiques et prises de position ultra-droitières de la Home Secretary britannique, notamment sur l'immigration, ont fait d'elle l'une des personnalités politiques les plus clivantes du pays.

Elle fait partie de la poignée de ministres qui pourraient remplacer Boris Johnson. La ministre de l'Intérieur, Priti Patel, serait "prête" à se lancer dans la course, selon plusieurs médias britanniques, tandis que le Premier ministre est empêtré dans une série de scandales. Le dernier en date : la tenue de fêtes de Noël au 10 Downing Street en décembre 2020, en pleines restrictions sanitaires.

Protégée de Boris Johnson, la députée de Witham (sud de l'Angleterre) de 49 ans a connu une ascension rapide au gouvernement, malgré les critiques de l'opposition contre ses prises de position ultra-droitières. "Il n'y a personne d'autre dans le Parti conservateur qui pourrait faire ce qu'elle fait (…) elle est indétrônable", confie un parlementaire conservateur au Times*. Pourtant, rien, ou peu, ne la prédestinait à devenir numéro 3 du gouvernement.

Admiratrice de Margaret Thatcher

La notoriété de Priti Patel s'ancre lors du Congrès annuel des conservateurs de 2019. Accueillie telle une rock star, elle se présente en "self-made woman", comme les Tories en raffolent. Elle raconte alors l'histoire d'une fille d'immigrés indiens du Gujarat ayant fui les persécutions envers les Asiatiques du dictateur Idi Amin Dada dans les années 1970 en Ouganda. L'histoire d'une femme partie de rien qui a gravi les échelons à force de patience et de labeur.

Dans une robe immaculée, sourire appuyé entre deux salves d'applaudissements, elle martèle son admiration pour Margaret Thatcher et ses engagements pour "la loi et l'ordre", "le renforcement de la police" et "la lutte contre la criminalité".

"Comme disait Margaret Thatcher, ma politique n'est pas fondée sur une théorie économique, mais sur des valeurs avec lesquelles des millions de personnes comme moi ont été élevées : un travail honnête, un salaire honnête (…) payer ses factures à temps et soutenir la police."

Priti Patel

au Congrès des conservateurs en 2019

Priti Patel se voit en héritière de la "Dame de fer". Comme "Maggie", elle est une fille de commerçants qui a réussi à se hisser au sommet de l'Etat. Comme "Maggie", son aversion pour l'Europe est profonde. Elle remonte au "Mercredi noir" de 1992, lorsque le Royaume-Uni a dû retirer la livre sterling du Système monétaire européen, entraînant un krach boursier. "Ma mère et mon père ont perdu leur entreprise. Nous avons eu la chance de garder un toit sur nos têtes", raconte-t-elle au Daily Mail*.

Priti Patel et Boris Johnson portent une affiche pour l'application du Brexit, à Colchester en Angleterre, le 2 décembre 2019. (HANNAH MCKAY / AP / SIPA)

Après cet épisode, elle rejoint le Referendum Party, fondé par le milliardaire James Goldsmith (soutien de Philippe de Villiers en France pour la présidentielle de 1995), dont le seul but est d'obtenir une consultation sur la sortie de l'UE. A l'époque, cet "euroscepticisme est minoritaire à droite, mais il a fini par progresser et devenir dominant chez les conservateurs", analyse Agnès Alexandre-Collier, professeure en civilisation britannique à l'Université de Bourgogne.

Une figure de "la nouvelle droite"

Avec plusieurs députés conservateurs, elle publie en 2012 un ouvrage qui la place comme figure majeure de la "nouvelle droite" britannique, raconte The Guardian*. Dans Britannia Unchained, qualifié de "Thatcher sous stéroïdes" par le même journal de gauche, Priti Patel accuse les Britanniques d'être "parmi les pires fainéants du monde".

"Nous faisons partie de ceux qui travaillent le moins au monde, nous prenons une retraite précoce et notre productivité est faible. Alors que les enfants indiens aspirent à devenir médecins ou hommes d'affaires, les Britanniques sont plus intéressés par le football et la musique pop."

Priti Patel

dans "Britannia Unchained"

Avec ses co-auteurs, elle appelle à une dérégulation radicale du marché. "Cette 'nouvelle droite' post-thatchérienne était une aubaine pour David Cameron qui cherchait à moderniser l'image de son parti trop 'pale, male and stale' [blanc, masculin et périmé]", décrypte Agnès Alexandre-Collier. "Ils portaient des idées plus extrêmes que les conservateurs traditionnels, mais donnaient une image plus inclusive du parti, car ils étaient issus de minorités ou de milieux populaires", analyse l'experte.

Moins de dix ans plus tard, Brexit aidant, tous les auteurs du livre occupent ou ont occupé des postes ministériels dans le gouvernement de Boris Johnson. "Le Brexit a normalisé leur discours populiste", résume Tim Bale, professeur de politique à l'université Queen Mary de Londres. Face à la concurrence du Ukip, le Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni, "les conservateurs ont 'droitisé' leur position et Priti Patel incarne parfaitement cette ligne", poursuit-il.

Des lois migratoires de plus en plus dures

Ce virage serré à droite s'illustre surtout sur la question migratoire. Dès son arrivée au gouvernement, à l'été 2019, Priti Patel instaure un système à points, qui entend privilégier les "brillants cerveaux" face aux "travailleurs peu qualifiés". Sur les 70 points requis pour obtenir un visa, 50 sont donnés si un demandeur parle anglais, et 20 s'il dispose d'une promesse d'embauche affichant un salaire annuel d'au moins 30 000 euros par an, illustre la BBC*.

Priti Patel et Gérald Darmanin lors d'une visite à Calais (Pas-de-Calais), le 12 juillet 2020. (DENIS CHARLET / AFP)

"En dehors de cette immigration choisie, le gouvernement veut criminaliser les traversées illégales, ce qui va à l'encontre du droit international", s'inquiète Ala Sirriyeh, chercheuse sur les migrations à l'université de Lancaster.

" A travers l'immigration, qui n'est envisagée que sous l'angle sécuritaire, Priti Patel veut montrer que le pays reprend le contrôle de ses frontières, promesse chère aux Brexiters."

Ala Sirriyeh, chercheuse à l'université de Lancaster

à franceinfo

En octobre 2020, le Financial Times* révèle les suggestions issues d'une réunion de travail confidentielle entre Priti Patel et ses collaborateurs, destiné à trouver de nouvelles méthodes pour lutter contre les traversées de migrants dans la Manche. Parmi les idées mises sur la table : utiliser des canons à eau pour créer des vagues et renverser les canots de migrants, construire un "mur flottant" de bateaux* pour bloquer les passages, créer des centres de traitement des demandes d'asile sur des ferrys ou des plateformes pétrolières inutilisés*, ou encore délocaliser les demandeurs d'asile sur l'île de l'Ascension*, un caillou au milieu de l'Atlantique sud, à presque 7 000 km de Londres.

"Cette idée vient d'abrutis en état de mort cérébrale au ministère de l'Intérieur", balaie un responsable du cabinet, tandis que d'autres proches de la ministre rejettent la faute sur des "ennemis de l'intérieur". Mais la fuite ne fait que convaincre un peu plus l'opposition que la ministre mène une politique migratoire "inhumaine, totalement irréalisable et extrêmement coûteuse".

Cette ligne dure a aussi été à l'origine de nombreuses tensions avec Paris. La même année, Priti Patel reproche au gouvernement français* de ne pas intercepter les bateaux et appelle à ce que les migrants restent en France, "un pays sûr". La rupture est consommée en novembre 2021 lorsque Gérald Darmanin retire l'invitation de la ministre britannique à un sommet européen à Calais (Pas-de-Calais), après le naufrage et la mort de 27 migrants. "Nos échanges sont cordiaux en privé, mais en public, le gouvernement britannique se plaint de la France. Nous regrettons ce double discours", commente une source au ministère de l'Intérieur français.

"Les gens attendent de moi que je sois antiraciste"

Faisant fi des critiques sur le fond comme la forme, Priti Patel refuse d'être là où on l'attend. Sur les questions de société, elle soutient un temps le rétablissement de la peine de mort avant de revenir sur sa position et s'oppose au mariage des couples homosexuels. En 2020, elle traite les militants écologistes d'Extinction Rebellion de "croisés" qui ont "viré criminels", cite Le Monde. Pour contrer leur sit-in pacifique, elle propose de criminaliser les manifestants qui bloquent les routes, rappelle The Guardian*.

Une caricature de Priti Patel lors d'une manifestation contre les restrictions de mobilisation, le 1er mai 2021 à Londres. (JAMES VEYSEY / SHUTTERSTOCK / SIPA)

La même année, dans le sillage de l'indignation mondiale provoquée par le meurtre de George Floyd, elle qualifie le déboulonnage de la statue du négrier Edward Colston à Bristol d'"absolument honteuse", et quand les footballeurs posent un genou à terre pour dénoncer le racisme, elle évoque des "gesticulations politiques".

"Etre une personne de couleur ne vous donne pas automatiquement autorité sur toutes les formes de racisme", l'accusent alors des députés travaillistes issus de minorités. Sèche, elle leur répond sur Twitter : "Je ne serai pas réduite au silence par des députés du Labour qui continuent de rejeter les idées de ceux qui ne se conforment pas à leur vision de la façon dont les minorités ethniques devraient se comporter."

"Les gens attendent de moi que je sois antiraciste parce que je suis asiatique, mais c'est un stéréotype raciste."

Priti Patel

à "Glamour UK"

Détestée et adorée, difficile de trouver une personnalité politique qui divise l'opinion autant que Priti Patel. "Elle n'entre pas dans les cases. Elle n'est pas une conservatrice traditionnelle", défend un de ses amis auprès du Times*. "Les gens passent leur temps à lui faire la morale. Mais est-ce qu'ils auraient parlé à un homme comme ça ?" interroge un autre.

Un graffiti contre Priti Patel sur un mur de Londres, le 10 août 2021. (MIKE KEMP / IN PICTURES / GETTY IMAGES)

Pour Mike Savage, professeur de sciences politiques à la London School of Economics, son discours est à l'image de son époque : "Elle fait partie de cette droite qui, dans les 'batailles culturelles' du Royaume-Uni post-Brexit, combat le progressisme en créant des conflits. Elle sait qu'elle peut dire des choses qu'un homme blanc ne pourrait pas dire, et cela profite à son parti."

Accusée de harcèlement moral

Boris Johnson l'a bien compris. L'ancien maire de Londres ne cesse de la défendre à chaque polémique. En 2020, elle est accusée de harcèlement moral et la BBC* révèle que le gouvernement a versé 25 000 livres à une ancienne employée du ministère du Travail, où Priti Patel exerçait en 2015, qui avait commis une tentative de suicide après une violente agression verbale de la ministre. Une enquête conclut que Priti Patel a bien enfreint le code ministériel à plusieurs reprises, dans plusieurs ministères. Boris Johnson choisit de lui accorder sa "confiance entière" et répond simplement qu'elle est "une fantastique ministre de l'Intérieur". Il appelle même ses ministres à "former un carré autour du Prittster" (le surnom qu'il lui donne).

"Boris Johnson est très friand de ce genre de personnalité, autoritaire, qui ose dire ce qu'elle pense. Il a aussi besoin d'elle car elle incarne le Brexit dur qu'il a promis", explique Agnès Alexandre-Collier. "Brexiteuse" avant l'heure, dont les idées marginales sont devenues centrales dans son parti… L'heure de Priti Patel pourrait bien être venue.

* Les liens suivis d'un astérisque dirigent vers des contenus en anglais

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