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En Irlande du Nord, le Brexit vu comme "une bombe posée sur le processus de paix"

A la frontière entre l'Irlande du Nord et la République d'Irlande, les habitants de Crossmaglen s'inquiètent des conséquences d'une sortie de l'Union européenne.

Article rédigé par
Envoyé spécial à Crossmaglen, - Yann Thompson
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
Naoise Short pose dans son magasin d'articles de sport, à Crossmaglen (Royaume-Uni), le 25 juin 2016. (YANN THOMPSON / FRANCETV INFO)

C'est l'affiche de l'année en Irlande du Nord. Pour la première fois de son histoire, samedi 25 juin, l'équipe nationale dispute un huitième de finale de l'Euro de football, face au pays de Galles. En France, les supporters qui ont fait le déplacement donnent de la voix dans les tribunes du Parc des princes. A Belfast, des milliers de fans entonnent le chant Will Grigg's on Fire. A Crossmaglen, un village situé à moins de trois kilomètres de la frontière avec l'Irlande, le Keenan's Bar diffuse le match... devant un seul client.

"Ah bon, c'est en ce moment ? Je ne savais même pas que c'était cet après-midi, avoue le patron de la boutique de sport du village, Naoise Short, 64 ans. Pour nous, le grand match est dimanche contre la France. Le match de la République bien sûr !" Comprenez la République d'Irlande. Dans son magasin, pourtant situé en territoire britannique, aucun article de l'équipe d'Irlande du Nord n'est à vendre. Il n'y en a que pour la République.

A Crossmaglen, 95% de la population se définit comme catholique. Un vrai bastion républicain, favorable à une Irlande unifiée, débarrassée de la mainmise de Londres. "Je ne me sens pas du tout Britannique, dit Naoise Short, qui accepte aussi bien les livres que les euros. Je me sens, et je suis, Irlandais."

La crainte d'une nouvelle frontière avec l'Irlande

Contrairement aux habitants de la République d'Irlande, ceux d'Irlande du Nord ont pris part, jeudi dernier, au référendum sur l'avenir du Royaume-Uni dans l'Union européenne. Ils ont voté à 56% en faveur du maintien. Dans l'aire locale comprenant Crossmaglen, le chiffre a atteint 63%. "On a été déçu de découvrir que le camp de la sortie l'avait emporté, raconte le commerçant. On pensait tous que cela allait passer, donc les gens ne s'en souciaient pas beaucoup." La participation en Irlande du Nord n'a été que de 63%, contre 72% à l'échelle du Royaume-Uni.

Après la stupeur, l'heure est désormais à l'inquiétude.

Qui sait ce que cela va changer ? Si cela entraîne le rétablissement de la frontière entre le Nord et le Sud, on risque de se retrouver avec des droits de douanes, les files d'attente à la frontière, les fouilles... On va perdre notre liberté de circulation.

Naoise Short, commerçant à Crossmaglen

à francetv info

"Les Troubles", qui ont fait plusieurs centaines de morts dans les environs de Crossmaglen entre 1968 et 1998, sont encore dans tous les esprits. L'armée britannique, qui y était fortement implantée du fait d'une grande activité des combattants de l'Armée républicaine irlandaise (IRA), n'a quitté les lieux qu'en 2007. Le souvenir des checkpoints et des postes d'observation demeure. De même que celui du son des hélicoptères, moyen de transport de troupes le plus sûr dans cette aire surnommée "Bandit Country".

Une tour d'observation de l'armée britannique domine le village de Crossmaglen (Royaume-Uni), le 24 octobre 2001. (JOHN GILES/AP/SIPA / AP)

"Les hélicos volaient en rase-mote au-dessus des toits, raconte Peter Byrne, 33 ans. Je me souviens de les voir ouvrir le feu au-dessus de la cour quand j'étais à l'école. Je me souviens des bombes, des snipers, des chants de l'IRA qu'on chantait, de la haine qu'on avait envers les Britanniques."

"Le vote des Anglais va nous faire du mal"

Peter Byrne est devenu marbrier, comme son père et son grand-père, avec une implantation des deux côtés de la frontière. Il est aussi, depuis le début de l'année, conseiller local sous les couleurs du Parti social-démocrate et travailliste (SDLP), un parti nationaliste plus modéré que le Sinn Fein, proche de l'IRA. Il a fait campagne pour le maintien dans l'UE et a la défaite "amère" après le succès du Leave, qui s'est joué en grande partie en Angleterre"Les Anglais ne se rendent pas compte à quel point leur vote va nous faire du mal", estime-t-il. 

Les Anglais viennent de poser une bombe sur le processus de paix, qui devait beaucoup aux financements européens en faveur de projets entre catholiques et protestants. Ce vote risque de diviser les gens et de relancer les tensions.

Peter Byrne

à francetv info

"On n'en est pas encore là, mais cela donne une excuse à ceux qui y songeraient, reprend Peter Byrne. Dans ce contexte, un retour de la frontière n'est simplement pas envisageable. Je suis prêt à faire un sit-in comme un hippie pour que cela n'arrive pas."

Peter Byrne en veut aussi à la Première ministre d'Irlande du Nord, Arlene Foster, membre de la communauté unioniste protestante. "Elle a fait campagne pour la sortie de l'Union européenne, s'est réjouie du Brexit et refuse de reconnaître que l'Irlande du Nord a voté en faveur du maintien, regrette l'élu local. Elle est pourtant censée être là pour les gens d'Irlande du Nord, pas pour le Royaume-Uni. Les gens ont voté pour le maintien et elle va devoir s'assurer qu'ils ne soient pas lésés."

La question de la réunification relancée

Tandis que certains redoutent de nouveaux contrôles à la frontière Nord-Sud, le Sinn Fein, qui partage le pouvoir avec ses anciens ennemis unionistes, voit dans ce vote l'occasion d'une consultation sur une réunification de l'Irlande. "Le gouvernement britannique n'a désormais plus de mandat démocratique pour représenter les habitants d'Irlande du Nord dans les futures négociations avec l'Union européenne, et je crois que l'organisation d'un 'référendum sur la frontière' est un impératif démocratique", a lancé le vice-Premier ministre, Martin McGuinness, vendredi.

Une Irlande réunifiée ? "Comme tout républicain, j'en rêve, reconnaît Peter Byrne. Mais cet appel à un référendum est irresponsable. C'est une réaction impulsive, c'est de l'opportunisme politique, qui peut causer des tensions." Il souhaite qu'un vrai projet soit rédigé avant une consultation populaire, "pour ne pas que les gens se retrouvent à voter sur du vide, sans comprendre les enjeux, comme pour le Brexit".

Peter Byrne au comptoir du bar du Cross Square Hotel, à Crossmaglen, le 25 juin 2016. (YANN THOMPSON / FRANCETV INFO)

A Crossmaglen, Terry Hearty est une figure importante. Un peu de terre sous les ongles, cet éleveur bovin de 53 ans est l'élu local du Sinn Fein, et le porte-parole du parti chargé de l'agriculture. Il botte en touche les questions sur un éventuel retour des tensions. "Je n'y crois pas, il n'y a pas de menace de violences", assure-t-il.

Après le Brexit, des unionistes pro-réunification ?

Pour Terry Hearty, la question de la réunification est légitime.

L'effet de souffle de la sortie de l'UE va être énorme ici. Tout ce que vous voyez ici, les routes, l'hôtel, la place du village, les gardes d'enfant, presque tout a bénéficié de financements européens en faveur du développement rural. Qui va apporter cet argent maintenant ? Le gouvernement va préférer investir dans les grandes fermes anglaises plutôt que dans nos petites exploitations.

Terry Hearty, éleveur à Crossmaglen et élu du Sinn Fein

à francetv info

Le représentant du Sinn Fein redoute la sévérité des pays européens lors des négociations avec Londres. "S'ils décident de punir le Royaume-Uni, ils vont nous punir aussi, ainsi que l'Ecosse, qui a voté pour rester", dit-il. L'Ecosse, qui a demandé un nouveau référendum sur l'indépendance, est un exemple à suivre, selon lui. 

"Il nous faut maintenant convaincre les gouvernements britannique et irlandais d'organiser un référendum", estime Terry Hearty. Il n'y voit pas une source de division entre républicains et unionistes, au contraire. "Quand les fermiers unionistes vont découvrir les conséquences du Brexit pour eux, ils voudront retourner dans l'UE. Et ils comprendront que la réunification est la solution. Mais le chemin est encore long."

Une tour d'observation à l'entrée de la rue menant au poste de police de Crossmaglen, en 1985. (ALAIN LE GARSMEUR / HULTON ARCHIVE / GETTY IMAGES)

La journée touche à sa fin à Crossmaglen. Mickey, 80 ans, et Anne, 75 ans, qui ne souhaitent donner que leur prénom, rentrent chez eux avec des sacs de courses dans chaque main. "Pendant le conflit, on ne pouvait pas marcher comme ça dans la rue le soir, témoignent-ils. On avait trop peur." Aujourd'hui, ils n'ont qu'un souci : "qu'on ne revive pas ces mauvais moments".

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