Reportage "On pourrait manquer d'eau potable" : face à une sécheresse historique, le contre-la-montre de la Catalogne pour ne pas mourir de soif

Article rédigé par Marie-Violette Bernard - envoyée spéciale en Catalogne
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 10 min
L'église immergée du réservoir de Sau, en Catalogne (Espagne), est accessible aux visiteurs en raison d'une sécheresse historique, le 17 avril 2022. (MARIE-VIOLETTE BERNARD / FRANCEINFO)
Cette région de l'est de l'Espagne manque de précipitations depuis bientôt trois ans. Malgré les mesures de restriction, la situation pourrait encore empirer durant l'été.

Dès la sortie de l'aéroport de Barcelone, l'alerte s'affiche en lettres lumineuses sur les panneaux d'information de l'autoroute : "Attention, risque élevé d'incendies". En plein mois d'avril, la végétation autour de la capitale catalane est en effet desséchée, prête à s'embraser à la moindre étincelle. Et pour cause, l'est de l'Espagne vit sa pire sécheresse "depuis le début des relevés météorologiques en 1905", révèle le quotidien El País*.

La Catalogne, qui n'a pas reçu de pluie significative depuis trente-deux mois, est en état d'alerte depuis novembre. Les réservoirs qui approvisionnent en eau les 7,7 millions d'habitants de la province autonome ne sont qu'à 26% de leur capacité. Celui de Sau, à une heure de route de Barcelone, est devenu le symbole de cette crise. "Il n'est rempli qu'à 6%, du jamais-vu depuis sa construction dans les années 1960", soupire Joan Riera, maire de la bourgade voisine de Vilanova de Sau. La situation pourrait encore empirer avec la canicule exceptionnelle qui doit toucher la région dès le mardi 25 avril, avec plus de 35°C attendus.

Des communes bientôt à sec

En ce lundi après-midi, une quinzaine de curieux se baladent près des ruines d'un village immergé dans le réservoir, à nouveau accessible. La vaste étendue d'eau, où les touristes s'adonnent habituellement au kayak, a laissé place à une terre craquelée. "La dernière fois que je suis venue, il y a deux ans, seul le sommet de l'église engloutie était visible", se remémore Odile, une retraitée française. "Naïvement, on pensait qu'elle aurait encore les pieds dans l'eau", ajoute son mari Jean-Louis, incrédule. La rive du lac artificiel se trouve plusieurs mètres en contrebas du bâtiment.

Le réservoir de Sau, à 90 km au nord de Barcelone (Espagne), n'était plus qu'à 6% de sa capacité mi-avril. (MARIE-VIOLETTE BERNARD / FRANCEINFO)

Le faible niveau du réservoir de Sau, l'un des trois qui alimentent Barcelone en eau potable, inquiète habitants et autorités. Fin mars, le gouvernement régional a fait transvaser une partie de l'eau dans une retenue voisine et ordonné la pêche de deux tonnes de poissons. Objectif : empêcher qu'ils ne meurent, faute d'oxygène, et ne contaminent ces précieuses réserves. "Très peu ont pu être attrapés, assure le maire de Vilanova de Sau. Le niveau est tellement bas que les filets se prennent dans les branches au fond." Résultat, le bourg de 300 habitants ignore si sa principale ressource en eau est encore potable.

"Pour l'instant, nous nous ravitaillons dans le fleuve Ter, l'autre source d'approvisionnement du village. Mais s'il ne pleut pas d'ici l'été, il risque lui aussi de se tarir."

Joan Riera, maire de Vilanova de Sau

à franceinfo

Cela s'est déjà produit en juillet 2022. A l'époque, le réservoir de Sau n'était toutefois pas aussi bas. "On pourrait manquer d'eau potable cet été", s'alarme Joan Riera. "Il faudrait alors faire venir de l'eau par camion-citerne, au rythme de deux voyages par jour", détaille ce charpentier de 46 ans, qui a grandi dans ce village à flanc de montagne. "Ça coûterait cher et nous serions en concurrence avec d'autres communes tentant, elles aussi, de trouver de l'eau."

Pour préserver les réserves de la commune, l'édile y a interdit l'arrosage des jardins et espaces verts depuis un an. "On arrive à un stade où il faut choisir entre ce qui relève du luxe, comme avoir un terrain de foot à l'herbe verte, et les besoins essentiels, estime Joan Riera. Mais en Catalogne, certains continuent d'utiliser l'eau comme si c'était une ressource sans fin."

L'usine de dessalement à plein régime

Comme lui, la confédération Ecologistes en action critique la gestion de l'eau par les autorités catalanes et espagnoles. "La Generalitat [le gouvernement régional] et l'Etat ont permis qu'on en arrive à cette crise, en ne régulant pas assez la consommation et en réfléchissant à court terme", affirme Jaume Grau, porte-parole du mouvement écologiste.

L'Agence de l'eau de Catalogne rappelle pourtant s'être dotée d'un plan sur cinq ans, qui prévoit "des mesures (...) d'adaptation au changement climatique". La Generalitat compte ainsi augmenter le recours aux "eaux grises" (des eaux usées traitées dans les stations d'épuration) pour irriguer les cultures, ou encore doubler la capacité de production des unités de dessalement d'eau de mer.

De l'eau de mer est filtrée avant d'être dessalée, le 18 avril 2023, dans l'usine ATL d'El Prat de Llobregat (Espagne). (MARIE-VIOLETTE BERNARD / FRANCEINFO)

Ces derniers mois, les robinets de Barcelone sont en effet en partie alimentés par l'usine ATL d'El Prat de Llobregat. Le site de 5 hectares, en banlieue de la capitale catalane, est le plus grand d'Europe pour la production d'eau potable dessalée. Deux tours sous-marines captent l'eau de mer à deux kilomètres des côtes. Elle est ensuite acheminée par des canalisations jusqu'à un réseau de filtrage et de désalinisation.

Depuis l'été 2022, l'usine fonctionne au maximum de ses capacités, soit "2 000 litres d'eau potable produits chaque seconde". "Nous avions déjà atteint ce niveau auparavant, mais jamais si longtemps… Et aucune baisse d'activité n'est prévue pour l'instant", souligne Laia Hernandez, cheffe de la communication d'ATL. En théorie, le site permet de ne pas épuiser les réservoirs, en prenant le relais lorsque les niveaux sont trop bas. "Notre objectif n'est pas de fournir de l'eau en continu à la population", précise Laia Hernandez, en déambulant entre deux bassins de filtrage. Mais tant qu'il ne pleut pas assez pour remplir les retenues, l'usine continue de tourner à plein régime.

Utiliser tous les moyens du bord

Cette solution a néanmoins un coût élevé : 70 centimes par mètre cube d'eau, contre 5 à 20 centimes pour le traitement de l'eau de rivière. Sans compter les conséquences pour l'environnement. Le processus d'osmose, qui consiste à séparer les molécules d'eau et de sel en les faisant passer à haute pression à travers une membrane, demande de grandes quantités d'énergie.

Il produit par ailleurs de la saumure, une boue fortement concentrée en sel et déversée en mer. "Nous devons la rejeter dans des zones où elle n'affecte pas la flore marine, explique Laia Hernandez. A Llobregat, nous avons la chance de pouvoir la mélanger aux eaux usées de la station d'épuration voisine, ce qui permet d'obtenir la même salinité que la Méditerranée. Mais ce n'est pas le cas partout."

"Le dessalement n'est pas la meilleure solution, mais c'est l'une des seules dont nous disposons. Dans les conditions actuelles, on ne peut se passer d'aucun moyen de production d'eau potable."

Laia Hernandez, cheffe de la communication de l'usine ATL

à franceinfo

"Le dessalement est une solution d'urgence, insuffisante pour faire face au changement climatique et à la désertification", répond Jaume Grau, d'Ecologistes en action. "Dans quelques années, Barcelone aura le climat de l'Andalousie, insiste l'activiste. Il y a déjà une prise de conscience en Catalogne, où la consommation d'eau par habitant est l'une des plus basses d'Europe. Mais on doit faire plus."

"On n'a pas eu une goutte de pluie"

Consommer moins, c'est justement ce qui est demandé aux agriculteurs catalans depuis l'automne. Les restrictions ont encore été durcies fin mars, avec l'état d'exception qui impose une réduction de 40% des usages agricoles, selon La Vanguardia*. "Nous y sommes parvenus en sacrifiant certaines cultures", admet Olivier Chantry, maraîcher français installé près de Barcelone depuis onze ans. Les fèves, qui n'ont pas été arrosées cet hiver, seront ainsi vendues comme graines et non sur les marchés.

Un ouvrier agricole bêche une parcelle à la terre durcie par la sécheresse, le 19 avril 2023, à Sant Boi de Llobregat (Espagne). (MARIE-VIOLETTE BERNARD / FRANCEINFO)

Les fraises et les artichauts ont, eux, pu être arrosés. Mais le canal qui alimente les 6,5 hectares de parcelles est désormais à sec. "Normalement, au printemps, la terre atteint le niveau d'humidité parfait pour être travaillée", note le quadragénaire, en marchant entre deux rangées de choux. "Depuis janvier, le sol est dur, plus difficile à labourer. Comme en plein été."

A Manresa, à une soixantaine de kilomètres au nord de Barcelone, Josep Guitart dresse le même constat. Ce responsable local de l'Union des agriculteurs de Catalogne observe les brins jaunis et clairsemés d'un champ de céréales "qui devrait être vert et nous arriver au genou". "Les cultures non irriguées, comme le blé et l'orge, dépendent intégralement de la pluie. Mais on n'a pas eu une goutte", déplore son collègue Jordi Segara. Le fin crachin qui tombe en cette fin d'après-midi n'y changera rien : "Sur cette parcelle, le rendement sera de zéro."

Dans ce champ à Manresa, au nord de Barcelone (Espagne), les céréales ont séché avant d'arriver à maturité. (MARIE-VIOLETTE BERNARD / FRANCEINFO)

En 2022, les agriculteurs catalans ont récolté moitié moins de céréales et de fourrage. Cette année, les pertes "pourraient être de 60 à 80%", avance Josep Guitart. C'est sans compter le risque de passage de la région en phase d'urgence*. "On devrait alors arrêter totalement l'arrosage des cultures et réduire fortement la consommation d'eau pour l'élevage, poursuit le syndicaliste. Mais on ne peut pas forcer nos vaches à boire deux fois moins !"

"On pourrait être contraints de déposer le bilan"

"Entre les coûts de production qui ont explosé avec la guerre en Ukraine et les pertes à venir, cette année va être terrible", renchérit Jordi Segara, regardant son champ d'un air désolé. Pour l'agriculteur, "il est inévitable d'envisager d'autres types de cultures" afin de faire face au changement climatique. "Mais on ne peut pas tout changer en un ou deux ans, surtout quand la demande ne suit pas sur le marché", nuance-t-il. D'ici là, le Catalan aura pris sa retraite.

"Je ne sais pas si mon fils voudra prendre ma suite. Dans ce métier, il y a peu de garanties et beaucoup de risques, surtout avec le réchauffement climatique. L'encourager à reprendre l'exploitation reviendrait à le pousser vers le précipice."

Jordi Segara, agriculteur catalan

à franceinfo

L'avenir est aussi une source d'inquiétude pour Olivier Chantry. "Les cultures qui représentent 80% de mon chiffre d'affaires sont plantées entre juillet et septembre, au moment où les températures sont les plus fortes et l'évaporation la plus élevée", pointe ce membre de l'Union des paysans catalans. "Il faut donc beaucoup les arroser, mais si la Catalogne passe en phase d'urgence, ce sera impossible."

Quelles aides seront proposées aux agriculteurs dans ce cas ? Le maraîcher l'ignore. "Je risque de devoir mettre mes trois salariés au chômage technique, voire de les licencier… Avec les indemnités à payer et l'absence de revenus, on pourrait être contraints de déposer le bilan", s'émeut-il.

Olivier Chantry sur une des parcelles de son exploitation de maraîchage, le 19 avril 2023, à Sant Boi de Llobregat (Espagne). (MARIE-VIOLETTE BERNARD / FRANCEINFO)

Selon l'Agence de l'eau, sans précipitations dans les prochains mois, la Catalogne "pourrait entrer en phase d'urgence en septembre". "Nous avons des projets pour nous adapter dans les années à venir, mais pas de solution pour faire face à la sécheresse dans l'immédiat", reconnaît Laia Hernandez, de l'usine de dessalement ATL. "Il faut donc faire avec ce qu'on a, ou bien tous déménager dans le nord de la France, plaisante la Catalane. Car nous sommes au maximum de nos capacités actuelles."

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