Vague de chaleur : baignades, glaces, jeux d'eau... Les spécialistes du climat épinglent les médias pour leur traitement visuel de la crise climatique

De plus en plus de voix s'élèvent pour dénoncer l'utilisation de photos positives pour illustrer des phénomènes météorologiques extrêmes, favorisés par le réchauffement climatique provoqué par l'activité humaine. 

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France Télévisions
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L'enseigne lumineuse d'une pharmacie annonce 40°C à Marseille le 13 juin 2022. (MAXPPP)

"Et si les médias arrêtaient les images de plage et de crèmes glacées pour illustrer les vagues de chaleur ?" En pleine alerte canicule, un média spécialisé dans le traitement des questions environnementales, Vert, interroge les pratiques journalistiques, mardi 14 juin. Le constat est implacable : vague de chaleur après vague de chaleur, canicule après canicule, les températures anormalement élevées s'accompagnent souvent dans les médias d'illustrations positives. D'ailleurs, le mea culpa s'impose : franceinfo n'a pas toujours été irréprochable.

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Mais l'exaspération face à ces représentations médiatiques grandit. De plus en plus, les scientifiques qui étudient le réchauffement climatique (et dont les travaux pointent les dangers associés à chaque dixième de degré de réchauffement supplémentaire) alertent sur ces pratiques. Dans un long fil publié sur Twitter, dimanche 12 juin, le climatologue Christophe Cassou a interpellé les journalistes : "Merci de ne plus montrer des images de gens qui se baignent pendant la vague de chaleur, écrit-il. Merci d'affirmer le lien direct entre occurrence de vagues de chaleur et influence humaine (le lien étant très robuste)."

Dans son discours, le climatologue, qui figure parmi les auteurs du rapport du Giec, évoque la "dissonance cognitive" provoquée par ces choix iconographiques. A savoir, "un écart entre la réalité de phénomènes extrêmes qui ont pour conséquences des victimes humaines – surmortalité, pression sur les hôpitaux, conséquences économiques, feux de forêt, effets sur les rendements agricoles, etc.  et ces images sympathiques", explique la géographe Magali Reghezza, membre du Haut Conseil pour le climat. Les représentations positives, associées à ce qui est encore présenté comme "l'été avant l'heure", "ne rendent pas compte des coups énormes pour la société des vagues de chaleur. Et dans le pire des cas, elles induisent des comportements dangereux", poursuit-elle.

"Le changement climatique paraît abstrait"

Cette dissonance a été documentée par la géographe britannique Saffron O'Neill. En étudiant la couverture médiatique des canicules de l'été 2019 en France, en Allemagne, au Pays-Bas et au Royaume-Uni, elle a relevé que "la majorité des images montraient des gens qui s'amusent dans ou au bord de l'eau", même quand le texte de l'article évoque des drames liés à la chaleur, explique-t-elle dans une série de messages publiés le 6 mai sur Twitter, détaillant les conclusions de son étude (en anglais).

Autant de visuels positifs ou désincarnés – par exemple, un paysage ou un thermomètre – qui "relèguent dans les marges l'expérience des personnes vulnérables à ces vagues de chaleur extrême, sans parler des effets sur les animaux, les plantes et les autres espèces non humaines" et perpétuent "l'idée que le changement climatique peut être un problème abstrait et distant". Comment expliquer la difficulté à représenter correctement cette actualité ? Magali Reghezza cite le poids "de l'héritage".

"Ces épisodes ont longtemps été exceptionnels et c'était effectivement sympa d'avoir de temps en temps 30 à 35°C. Mais là, alors que l'on dépasse les 40°C et que les épisodes se répètent, ce n'est plus la même chose."

Magali Reghezza, géographe

En 2021 déjà, quand un "dôme de chaleur" avait fait flamber le sud-ouest du Canada et le nord-est des Etats-Unis, Arrêt sur images avait pointé ces "normes visuelles" associées à chaque phénomène climatique et perpétués par les banques d'images libres de droit dans lesquelles piochent les médias. "En quelques années, des récits figés, reconnaissables, probablement assez rapides à mettre en œuvre pour les rédactions, se sont imposés", expliquait alors le chroniqueur André Gunthert, citant "un catalogue d'images répétitives qui forment de nouveaux stéréotypes".

"La réalité, ce n'est pas des parasols"

Décidé à s'en extraire, The Guardian a, dès 2019, assumé un changement de tonalité visuelle. Transparent sur son cheminement éditorial, le quotidien britannique expliquait comment le problème s'était posé à l'occasion de la publication d'un diaporama sur la canicule du mois de juin de cette année. "Dans sa première version, le ton était plus léger, mais nous avons pensé après réflexion que c'était un mauvais choix qui niait le contexte actuel, et nous avons mis à jour la publication pour y inclure des images qui représentaient d'autres expériences humaines face à ces températures extraordinaires", expliquait le quotidien.

En France, Le Monde a emboîté le pas au prestigieux quotidien britannique. "Par exemple, si on ne trouve pas d'illustration qui nous convient, on va parfois envoyer un photographe ou faire appel à une agence spécialisée", explique Pauline Eiferman, rédactrice en chef adjointe au service photo du journal, interrogée par France Inter. "Les photos sont beaucoup plus impactantes, avec des vraies légendes qui servent l'article."

Pour mettre fin à ces stéréotypes, Vert cite plusieurs initiatives : la base photographique de Climate Visuals au Royaume-Uni ou en France, l'étude Des images et des actes et sa base d'images destinée à "qui souhaite éviter de communiquer maladroitement sur les enjeux climatiques".

"On attend des médias qu'ils soient des acteurs de l'information et de la prévention."

Magali Reghezza, géographe

à franceinfo

Ainsi, montrer une vague de chaleur, c'est aussi "aller voir les personnes vulnérables : les personnes âgées bien sûr, mais aussi les femmes seules, les SDF, les ouvriers, les personnes qui vivent dans des passoires thermiques, les saisonniers..." Un réajustement éditorial face à l'urgence qui, pense-t-elle, contribuera à imposer une culture iconographique plus juste. "Il ne s'agit pas de culpabiliser, mais d'informer sur la réalité d'une vague de chaleur. La réalité, ce n'est pas des parasols. Cette nuit, les gens qui auront trop chaud pour dormir ne trouveront pas que la chaleur c'est sympa. Les gens qui vont perdre un grand-parent et les soignants débordés non plus", conclut-elle. 

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