Plomb, pesticides, déchets médicaux : à Guérande, les marais salants sont menacés de toutes parts

Sur notre plateforme #AlertePollution, un représentant associatif a signalé plusieurs atteintes à la biodiversité et à la qualité de l'eau autour des marais salants. Sur place, les différents acteurs tentent d'y faire face.

Les marais salants de Guérande (Loire-Atlantique), le 16 juillet 2019.
Les marais salants de Guérande (Loire-Atlantique), le 16 juillet 2019. (LEROY FRANCIS / HEMIS.FR / AFP / FRANCEINFO)
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La presqu'île est idyllique, lovée entre trois couleurs : le vert du parc naturel régional de Brière, le bleu de l'océan et le blanc des marais salants. Ces derniers ont fait connaître Guérande dans le monde entier. Les sachets de gros sel, de sel fin ou de fleur de sel de ce coin de Loire-Atlantique sont réputés et couverts de labels et de certifications. Pourtant, en janvier 2018, un avis de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) est venu bousculer ce petit monde : plusieurs produits ont été rappelés après la découverte de "plomb à des teneurs supérieures à la réglementation". "Cela a été un point d'alerte, toute la filière s'est inquiétée", se rappelle Charlotte Le Feuvre, présidente de la coopérative Le Guérandais, qui représente 220 des 350 producteurs de sel de la presqu'île.

Qu'en est-il, deux ans plus tard ? C'est la question que se pose Rémy Gautron, président de la fédération Presqu'île environnement. "Les paludiers [qui récoltent le sel] font des analyses du sel, mais ils ne les communiquent pas", regrette-t-il, après avoir exprimé ses craintes sur notre plateforme participative #AlertePollution. Ses questions rejoignent celles du comité de pilotage de la zone Natura 2000, qui alerte depuis plusieurs années sur diverses menaces pour la biodiversité des marais salants et la qualité de l'eau des marais. 

La chasse sur la sellette

Parmi les pressions évoquées dans les rapports Natura 2000 (document PDF) : la chasse, menace qualifiée de "haute importance". Elle est mise en cause dans la pollution détectée en 2018. Comme l'expliquait à l'époque Ouest France, "l'origine du problème viendrait de plusieurs années de ball-traps [un week-end annuel de tir sur des plateaux d'argile jetés en l'air], organisés à proximité de la saline 'contaminée'". Dans le sel de cette saline située à La Turballe, le paludier retrouve alors 11 mg de plomb par kilo, bien au-delà de la limite fixée à 2 mg/kg. "L'eau de mer est particulière, elle peut provoquer la création de complexes avec des métaux et en doper la solubilité. Si le plomb est solubilisé, il y a des risques qu'il contamine le sel. Pas le cristal en lui-même, mais l'eau de mer qui est ratissée avec", explique Jérôme Gaillardet, professeur d'université à l'Institut de physique du globe de Paris, spécialisé dans les interactions avec l'eau.

Des tas de sel attendent d\'être ramassés à Guérande (Loire-Atlantique), le 18 octobre 2013.
Des tas de sel attendent d'être ramassés à Guérande (Loire-Atlantique), le 18 octobre 2013. (MAXPPP)

Depuis lors, le marais salant concerné est fermé. Il n'est pas le seul à être touché : d'après une étude de l'UFC-Que Choisir datant de 2011, sur 17 gros sels et fleurs de sel analysés, cinq sont notés "deux étoiles" dans le critère "contaminants". "La présence de plomb a été détectée dans tous les échantillons. Mais les concentrations demeurent inférieures à la limite réglementaire de 2 mg/kg. Toutefois, les échantillons présentant des teneurs en plomb supérieures à 1 mg/kg obtiennent seulement '2 étoiles'", explique le magazine. Parmi ces cinq produits, quatre viennent de Guérande. Pour que ces quantités ne grimpent pas, les acteurs du secteur ont pris diverses mesures. 

"On est plus vigilants sur la qualité, notamment des salines remises en état chaque année. Toute saline nouvellement remise en état est analysée", insiste la paludière Charlotte Le Feuvre. De leur côté, les chasseurs ont décidé d'étendre la zone d'interdiction du plomb. Si la loi empêche, depuis le 1er juin 2006, l'emploi de la grenaille de plomb dans les zones humides, toute la surface couverte par la fédération de chasse de Loire-Atlantique est depuis peu aussi concernée. "On utilise des munitions de substitution à base d'acier", explique à franceinfo Denis Dabo, son directeur.

Le ball-trap a quant à lui été déplacé à l'intérieur des terres. Et pour s'assurer du bon respect de ces nouvelles règles, la fédération et l'Office français de la biodiversité procèdent à des contrôles plus fréquents, depuis deux ans : "Il y en a eu une vingtaine depuis et aucun contrôle n'a révélé qu'un chasseur avait tiré du plomb", assure Denis Dabo. Mais la contamination persiste dans le temps, souligne Jérôme Gaillardet. 

Ce qu'il faut comprendre, c'est que l'eau circule ! Une pollution peut se reproduire sur des kilomètres. Le plomb peut ainsi migrer une fois qu'il pleut ou que la nappe remonte. Tout est connecté, il faut faire attention.Jérôme Gaillardet, enseignant-chercheur en sciences de la Terreà franceinfo

Soucieux, Rémy Gautron a donc lancé avec plusieurs associations une pétition pour l'interdiction totale de la chasse dans les marais salants. Il souhaite par la même occasion mettre fin à un autre problème : celui de la pollution plastique. "Nous faisons régulièrement des ramassages et on revient avec de grandes bouteilles remplies de cartouches en plastique", dénonce-t-il. Des cartouches que les chasseurs sont obligés de ramasser. "Un fabriquant va bientôt proposer des cartouches biodégradables en carton. On les testera l'année prochaine et, si elles sont efficaces et non dangereuses, l'idée est de les rendre obligatoires sur les marais salants", promet Denis Dabo. 

Des pesticides sur le coteau

Un peu plus haut, une autre pratique inquiète paludiers et militants écolos. "Autrefois, autour des marais salants, il y avait des prairies, des haies de tamaris, j'allais y observer les oiseaux. Aujourd'hui, c'est transformé en zone agricole", dépeint Rémy Gautron. Entre les marais salants et la ville de Guérande, sur le coteau, huit exploitants se partagent 300 hectares, selon les chiffres communiqués à franceinfo par la chambre d'agriculture de Loire-Atlantique. De quoi alerter les membres du comité Natura 2000 : "Le pourcentage de prairies temporaires, de cultures céréalières-protéagineux et de maïs traduit un indice d'exploitation ayant un certain niveau d'intensification", signale un document publié en 2007, recommandant "d'éviter l'utilisation des produits phytosanitaires".

Un tracteur laboure un champs à Guérande (Loire-Atlantique), en octobre 2013.
Un tracteur laboure un champs à Guérande (Loire-Atlantique), en octobre 2013. (MAXPPP)

Dans les faits, peu d'agriculteurs se sont portés volontaires pour signer les diverses chartes et contrats "zéro phyto", fait remarquer Chantal Deniaud, de la chambre d'agriculture. "Depuis cinq ans, le coteau apppartient au dispositif Pean (Protection des espaces agricoles et naturels périurbains). Il ne s'accompagne d'aucune interdiction sur place. On ne donne pas de directive", détaille-t-elle. Les surfaces agricoles répondent donc aux réglementations classiques quant à l'usage de produits phytosanitaires, dont les risques pour la santé sont encore méconnus"Avec la communauté d'agglomération Cap Atlantique, on a essayé de sensibiliser les exploitants pour avoir une bande tampon de 10 mètres, un espace de non-épandage plus large que ce que demande la réglementation. Cela n'a pas eu beaucoup de succès."

C'est pourtant une menace de plus pour les marais salants guérandais. L'eau de pluie qui tombe sur les champs ruisselle vers les salines. "Les sols ont une capacité filtrante, mais cela ne suffit pas. Les pesticides sont très mobiles", expose Jérôme Gaillardet. La coopérative des paludiers ne cache pas son inquiétude : "L'eau est notre matière première. Sa qualité nous concerne au premier plan. On aimerait qu'elle soit le plus pure possible", explique Charlotte Le Feuvre. 

De vieux déchets médicaux près des salines

"Il y a déjà tous ces soucis, et on doit ajouter encore une pollution", s'agace Sébastien Levêque. Ce Guérandais de 35 ans a récemment découvert un bien triste tableau. Le 5 octobre 2019, il collectait des déchets le long de la route départementale 192, située entre les marais salants et La Baule-Escoublac, avec une dizaine de personnes. "Au début, c'était des déchets qu'on voit régulièrement, des pneus, des bidons d'huile. Plus on avançait, plus on tombait sur des gros morceaux, des frigos, des ballons d'eau chaude... Et puis au bout d'un moment, on a trouvé des petits tuyaux en plastique. C'était du matériel de dialyse", raconte-t-il.

Le petit groupe, qui quitte rapidement les lieux par mesure de sécurité, vient de découvrir "les restes de la décharge des Floralies", fermée dans les années 1990, nous explique Rémy Gautron. "La polyclinique de la Forêt l'utilisait notamment pour y déposer ses déchets hospitaliers. Une partie aurait été enlevée et le tout remblayé, mais de nombreux détritus ont subsisté", détaille le site Actu.fr. La zone se trouve à quelques mètres à peine des marais salants et tout près de l'étier du Pouliguen, qui fournit les marais en eau salée, comme le montrent les photos du groupe de nettoyage.

Parmi les nettoyeurs, un paludier voisin veut faire bouger les choses : "Nous avons décidé de signaler [ces déchets] à la mairie de Guérande. Elle ne fait rien pour le moment car on est en période électorale", rapporte-t-il, mais dès les municipales passées, le maire a promis de régler le problème. "Nous avons rencontré les membres de ce collectif citoyen et avons pleinement conscience de cette problématique qui devra inévitablement être prise en compte par l'intercommunalité après les élections, afin que ce site soit dépollué. C'est l'engagement que la municipalité guérandaise a pris auprès de ce groupe pour les générations futures", a ainsi indiqué à franceinfo le maire Nicolas Criaud.

Le professionnel se dit toutefois tranquillisé par les tests réguliers effectués dans les salines : "Le sel est analysé par les négociants et la coopérative. L'année dernière, on a eu un test par saline et, pour la fleur de sel, un test par bac livré." Au regret des associations, ces résultats ne sont toutefois pas publics. Mais la présidente de la coopérative des paludiers se veut rassurante : "La DGCCRF [qui n'a à ce jour pas répondu à nos sollicitations] vérifie notre suivi."

Pour autant, ces affirmations ne suffisent pas à Rémy Gautron, qui s'inquiète de la qualité du sel dans nos assiettes et de leur effet sur la santé des consommateurs. Le plomb est en effet toxique, même à de très faibles doses. Et concernant les pesticides, "on n'a pas assez de recul pour écarter les risques, même d'une faible dose", commente Jérôme Gaillardet. Autant d'éléments qui ne sont pas étudiés dans le cadre de l'Indication géographique contrôlée (IGP) dont bénéficie le sel. Le cahier des charges se concentre en effet sur les méthodes de récolte naturelles et l'absence d'additif. 

Une plus grande transparence et une meilleure prise en charge des différentes pollutions permettrait de rassurer riverains et consommateurs, et ainsi préserver l'image des salines. "Dans les années 1970, on s'est battus très fort pour sauver les marais salants [d'un vaste projet de construction]. On a gagné ! Aujourd'hui, notre sel a une renommée internationale et il fait vivre 300 familles, martèle Rémy Gautron. Il faut absolument conserver ça !"

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