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Quatre questions sur le déroutage par la Biélorussie d'un avion de ligne où se trouvait un opposant politique

Les chefs d'Etat et de gouvernement de l'UE doivent examiner lundi soir de nouvelles sanctions contre le régime autoritaire de Minsk, en réaction à ce détournement.

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France Télévisions
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Un maître-chien biélorusse vérifie les bagages d'un Boeing 737-8AS de Ryanair stationné sur le tarmac de l'aéroport international de Minsk, le 23 mai 2021. (ONLINER.BY / AFP)

Condamnation générale. Un chasseur biélorusse a intercepté dimanche 23 mai un avion de ligne de la compagnie Ryanair à bord duquel se trouvait un militant de l'opposition. Selon la chaîne Telegram Nexta, Roman Protassevitch a été interpellé à son arrivée à Minsk. Franceinfo résume ce que l'on sait sur cette affaire, qui a provoqué une vive colère des Européens.

Que s'est-il passé ?

Le média d'opposition Nexta a affirmé dimanche que son ancien rédacteur en chef Roman Protassevitch avait été arrêté par les services de sécurité après l'atterrissage d'urgence à l'aéroport de la capitale de la Biélorussie de ce Boeing 737-800 en provenance d'Athènes (Grèce) et avec pour destination Vilnius, en Lituanie. Le ministère biélorusse de l'Intérieur a confirmé dans un premier temps sur Telegram l'interpellation de Roman Protassevitch, avant de supprimer ce message. La compagne de l'opposant, Sofia Sapéga, a également été arrêtée à bord de l'appareil, a annoncé lundi l'Université européenne des sciences humaines, où elle étudie.

Selon les autorités, l'avion a dévié de sa trajectoire à cause d'une "alerte à la bombe" provenant de l'équipage. Nexta a affirmé que l'atterrissage d'urgence avait été suscité par une "bagarre" déclenchée par des agents des services de sécurité biélorusses, présents à bord et qui affirmaient qu'un engin explosif se trouvait dans l'appareil.

Contacté par franceinfo, Ryanair indique de son côté que contrairement aux affirmations des autorités biélorusses, c'est la sécurité aérienne de Minsk qui a contacté l'équipage sur une menace potentielle, provoquant le déroutage du vol. Le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, a quant à lui donné l'ordre à un avion de chasse MiG-29 d'intercepter l'avion après cette alerte, a confirmé son service de presse.

"Il apparaît que l'intention des autorités était de faire sortir un journaliste et la personne qui voyageait avec lui", a affirmé lundi le patron de la compagnie aérienne irlandaise, Michael O'Leary, sur la radio irlandaise Newstalk (article en anglais). "Nous pensons que des agents du KGB [les services de sécurité hérités de la période soviétique] ont été débarqués à l'aéroport également", a-t-il ajouté, évoquant un incident "très effrayant" pour les passagers et l'équipage. "Je pense que c'est la première fois que cela arrive à une compagnie aérienne européenne."

L'aéroport de la capitale biélorusse a plus tard confirmé que l'alerte à la bombe s'était révélée "erronée" après une fouille du Boeing. Celui-ci a pu redécoller vers 19h15 (heure de Paris), a annoncé sur Twitter la commissaire européenne en charge des Transports, Adina Valean. Celle-ci n'a toutefois pas évoqué le sort de Roman Protassevitch.

Qui est l'opposant arrêté par Minsk ?

La chaîne Telegram Nexta et son rédacteur en chef de l'époque ont joué un rôle clé dans la récente vague de contestation de la réélection en août 2020 du président Loukachenko, qui occupe ces fonctions depuis 1994. En novembre dernier, les services de sécurité biélorusses avaient placé, Roman Protassevitch, aux côtés du fondateur de Nexta, Stepan Poutilo, sur la liste des "individus impliqués dans des activités terroristes". Fondé en 2015, Nexta ("Quelqu'un" en biélorusse) avait notamment coordonné les rassemblements à travers la Biélorussie, diffusant des mots d'ordre et permettant de partager les photos et les vidéos des rassemblements et des violences.

L'arrestation du militant de 26 ans, aujourd'hui rédacteur en chef de la chaîne BGM, a été immédiatement condamnée par la figure de l'opposition biélorusse en exil, Svetlana Tikhanovskaïa. Sur Twitter, elle a assuré que Roman Protassevitch encourait "la peine de mort".

Nexta indique de son côté que son ancien rédacteur en chef risque 15 ans de prison. L'ancienne république soviétique de Biélorussie est le dernier pays en Europe à appliquer la peine capitale.

Comment réagit la communauté internationale ?

Les dirigeants de l'Union européenne ont appelé de concert dimanche la Biélorussie à laisser repartir cet appareil et permettre à "tous ses passagers" de poursuivre leur voyage. Si l'avion a pu reprendre son vol en début de soirée, sans Roman Protassevitch, cela n'a pas apaisé la colère de la communauté internationale. L'Allemagne a réclamé une "explication immédiate" après le déroutage de l'avion et Paris a dénoncé un "détournement" d'avion "inacceptable".

"Il s'agit d'un détournement d'Etat et ce n'est pas acceptable", a abondé lundi le ministre italien des Affaires étrangères. "Je pense que rapidement le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, en parlera aussi avec le secrétaire général de l'Otan, [Jens] Stoltenberg. Il est clair qu'il ne s'agit pas seulement d'une question européenne mais d'une question de communauté de valeurs que nous partageons avec beaucoup de nos alliés, y compris outre-Atlantique", a ajouté Luigi Di Maio.

Le président de la Lituanie, Gitanas Nauseda, dont le pays a accordé le statut de réfugié à Roman Protassevitch, a quant à lui condamné "un événement sans précédent", accusant le régime biélorusse d'avoir été derrière "cet acte abject". Svetlana Tikhanovskaïa vit elle aussi en exil en Lituanie.

Les chefs d'Etat et de gouvernement de l'UE doivent examiner lundi soir de nouvelles sanctions contre le régime autoritaire de Minsk en réaction à ce détournement, lors d'un sommet européen à Bruxelles. Une centaine de responsables biélorusses, dont le président Alexandre Loukachenko, sont déjà visés par des sanctions européennes en raison des atteintes aux droits de l'homme. "On a mis en danger la vie de ressortissants européens, au-delà de cet opposant", a estimé lundi le secrétaire d'Etat français aux Affaires européennes, Clément Beaune, sur la radio RMC.

"Il pourrait y avoir aussi d'autres mesures. Je pense à une mesure qui doit se discuter au niveau européen et international, c'est l'interdiction de l'espace aérien biélorusse."

Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux Affaires européennes

à RMC

"Je souhaite qu'on le regarde le plus rapidement possible et je pense que ce serait une des mesures raisonnables pour nous protéger, a-t-il détaillé. Ca fait aussi des recettes en moins pour le régime biélorusse, parce que tout survol d'un espace aérien ce sont une partie de taxes aériennes qui reviennent [au pays concerné]." "C'est un acte de piraterie d'Etat qui ne peut pas rester impuni", a insisté le secrétaire d'Etat. L'Organisation de l'aviation civile internationale, rattachée à l'ONU, a avancé que l'atterrissage forcé "pourrait être une violation de la Convention de Chicago", qui protège la souveraineté de l'espace aérien des nations.

La Biélorussie a en revanche reçu le soutien de son principal allié, Moscou. Le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, a jugé lundi que Minsk avait agi de manière "raisonnable" en promettant une "transparence totale". Le Kremlin a lui dit attendre l'avis des instances internationales.

Dans quel contexte intervient cette affaire ?

L'homme fort de Biélorussie, Alexandre Loukachenko, a remporté un sixième mandat lors des élections en août. Le scrutin, jugé frauduleux, a été largement critiqué par la communauté internationale et l'opposition. Mais la protestation s'est progressivement essoufflée face à des arrestations massives, des violences policières ayant fait au moins quatre morts, un harcèlement judiciaire permanent et de lourdes peines de prison infligées à des militants et à des journalistes.

La répression en cours au Biélorussie a valu à Minsk une batterie de sanctions occidentales qui ont conduit Alexandre Loukachenko à se rapprocher davantage de son homologue russe, Vladimir Poutine. 

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