Biélorussie : cinq choses à savoir sur l'inamovible Alexandre Loukachenko, réélu président

A 65 ans, le président de la Biélorussie refuse de lâcher le pouvoir et a obtenu un sixième mandat. Mais pour la première fois, face à lui, une candidate, Svetlana Tikhanovskaïa, a réussi à fédérer l'opposition et à soulever les foules.

Le président de Biélorussie, Alexandre Loukachenko, vote à Minsk, la capitale du pays, pour les élections présidentielles, dimanche 9 août 2020.
Le président de Biélorussie, Alexandre Loukachenko, vote à Minsk, la capitale du pays, pour les élections présidentielles, dimanche 9 août 2020. (SERGEI GAPON / POOL)

Indéboulonnable. A 65 ans, le chef de l'Etat sortant biélorusse, Alexandre Loukachenko, a été réélu pour un sixième mandat à l'issue de l'élection présidentielle du dimanche 9 août. Selon les résultats officiels communiqués par l'agence étatique Belta, il a remporte l'élection avec 80,23% des voix.

Qui est cet homme qui dirige depuis un quart de siècle l'ancienne république soviétique en faisant taire ses opposants, arrêtés ou condamnés à l'exil ? Voici cinq choses à retenir sur cet homme qui a dû affronter une adversaire surprise, Svetlana Tikhanovskaïa.

1Il se pose en rempart contre "le capitalisme sauvage"

En 1994, lorsqu'il se présente pour la première fois, Alexandre Loukachenko est élu triomphalement président, avec plus de 80% des suffrages. A ce moment-là, il est porteur d'espoir, souligne, de Paris où il vit, Andreï Vaitovich, un jeune journaliste "bélarusse" (il préfère cette dénomination officielle au terme "biélorusse" privilégié en France).

Alexandre Loukachenko était une rock star il y a vingt-six ans. Il était contre le capitalisme sauvage. Les gens le soutenaient.Anders Vaïtovich, journaliste biélorusseà franceinfo

Trois ans après la fin de l'Union soviétique, Alexandre Loukachenko sait en effet à merveille exploiter le "désarroi d'une population déboussolée par l'éclatement de l'URSS en 1991, en jouant la carte nationaliste et en promettant de s'en prendre à la corruption", explique L'Obs, dans un portrait datant de 2001.

Car l'homme est habile. Né en 1954 à Kopys, dans le nord du pays, Alexandre Loukachenko fait des études d'économie agro-industrielle. Après avoir effectué son service militaire "comme commissaire politique dans le corps des garde-frontières à Brest-Litovsk, près de la Pologne", rappelle L'Obs, il fait carrière dans l'agriculture, en dirigeant des fermes d'Etat. Parallèlement, il grimpe les échelons du Parti communiste biélorusse jusqu'à se lancer en politique en 1990 : élu au Parlement cette année-là, il y dirige une commission de lutte contre la corruption. Ce poste en vue lui servira de tremplin pour la présidentielle.

2Il réprime sans pitié les opposants

Une fois élu, Alexandre Loukachenko garde le pouvoir en supprimant, via un référendum en 2004, toute limitation des mandats présidentiels. Et surtout en réprimant toute opposition : pendant deux décennies et demie, il fait fuir, taire ou emprisonner tous les opposants. Quatre d'entre eux, rappelle Andreï Vaitovich, sont même "portés disparus dans les années 1990". Le président biélorusse, résumait Arte dans cette vidéo datant de 2014, "entretient depuis 1994 la terreur en laminant toute forme de contestation. Des centaines d'opposants ont été arrêtés (...). Les médias sont contrôlés, les syndicats sont muselés, les ONG indépendantes sont tout simplement interdites."

Six ans plus tard, Amnesty International note qu'en 2020, à l'approche de la présidentielle, "les droits humains sont attaqués de toute part" dans ce pays où la peine de mort est toujours en vigueur. Les "opposants sont quasiment tous en diaspora à l’étranger", remarque Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférence à Nanterre et spécialiste de l'ex-URSS. D'autres voix critiques, comme l'ex-banquier Viktor Babaryko ou le vidéo-blogueur à succès Sergueï Tikhanovski, sont mises sous les verrous sous des chefs d'accusation divers, pour les empêcher de se présenter à la présidentielle.  

Reste celle qu'Alexandre Loukachenko n'avait pas vu venir : l'épouse de  Sergueï Tikhanovski, Svetlana Tikhanovskaïa. La jugeant peu dangereuse, le pouvoir valide sa candidature surprise à la présidentielle, qui se substitue à celle de son mari. Sans doute une erreur d'appréciation : la trentenaire soulève les foules et réussit à fédérer l'opposition.  Mais Alexandre Loukachenko le dit et le répète : il ne lâchera pas le pouvoir. Mardi 4 août, il lance à l'opposition : "Nous n'allons pas vous donner le pays." Dimanche 8 août, jour de l'élection, il  promet de "ne pas perdre le contrôle de la situation".

3Il a été réellement populaire dans les campagnes

Les méthodes autoritaires d'Alexandre Loukachenko ont parfois fait oublier qu'il a été réellement apprécié d'une partie de sa population. Le président biélorusse a longtemps joui, selon Anna Colin Lebedev, d'"une certaine légitimité auprès de la population, qui pense que ça pourrait être pire". 

Pour le Biélorusse moyen, la Biélorussie s’en sort mieux que les voisines, la Russie et l'Ukraine, sur le social et la sécurité. Il y a un système social vieillot, mais qui fonctionne.Anna Colin Lebedev, spécialiste de l'ex-URSSà franceinfo

C'est notamment vrai dans les campagnes, qui représentent encore un cinquième de la population. Selon une note publiée en 2017 par trois chercheurs français dans la Revue d'études comparatives Est-ouest, le régime était encore "largement soutenu" par la population rurale dans les années 2010. "On pointe les défauts du système collectiviste biélorusse – salaires faibles, incohérence des décisions prises "en haut", etc. – mais on manifeste son attachement à ce système économique qui assure stabilité et prévisibilité (sécurité de l’emploi, réduction de l’incertitude, niveau minimum de bien-être garanti, etc.)", écrivaient alors Ronan Hervouet, Alexandre Kurilo et Ioulia Shukan. Mais il est difficile, en 2020, d'apprécier la popularité réelle de "Sacha 3%", selon le surnom railleur donné à Alexandre Loukachenko par l'opposition. Les sondages d'opinion indépendants sont interdits dans le pays.

4Il a des rapports compliqués avec Vladimir Poutine

Ancienne république soviétique, la Biélorussie dépend fortement de la Russie, qui lui vend du gaz et du pétrole à tarif réduit. Et les liens déjà forts avec la puissante voisine ont encore été renforcés par l’Union économique eurasiatique, une union douanière qui rassemble Biélorussie, Russie, Arménie, Kazakhstan et Kirghizistan. En revanche, sans doute échaudé par l'annexion russe de la Crimée ukrainienne en 2014, Alexandre Loukachenko s'oppose à une intégration plus poussée entre la Biélorussie et la Russie, qui serait souhaitée par Vladimir Poutine. Du coup, même s'il reste dans l'orbite russe, le président biélorusse surfe sur les désaccords Est-Ouest pour préserver sa marge de manoeuvre.

Alexandre Loukachenko est très fort pour parler à la fois aux Russes et aux Européens. Il souffle le chaud et le froid pour gagner des points.Anna Colin Lebedevà franceinfo

Juste avant l'élection, les rapports se sont tendus avec Moscou après l'arrestation, fin juillet à Minsk (capitale de la Biélorussie), de 33 mercenaires russes du groupe militaire privé Wagner, réputé proche du Kremlin. Alexandre Loukachenko les a accusés d'avoir voulu le renverser, ce que Moscou dément formellement. 

Pour Olga Belova, docteure en sciences politiques, maîtresse de conférences à l’université Bordeaux-Montaigne en civilisation russe contemporaine et spécialiste de la Biélorussie, "il n’y a pas, jusqu'à présent, de fondement, de déclaration, montrant que la Russie intervienne de façon active. Moscou, pour l'instant, reste très neutre dans cette campagne. Elle attend." Mais, selon des interlocuteurs cités par Le Monde, le président russe préférerait néanmoins la réélection d'Alexandre Loukachenko, qu'il connaît bien, plutôt qu'une période d'incertitude. 

5Il s'est longtemps montré "covidosceptique"

Promis, juré, la pandémie de Covid-19 ne passe pas par la Biélorussie, a longtemps assuré le président du pays. A la façon d'un Trump aux Etats-Unis ou d'un Bolsonaro au Brésil, il a tourné en dérision, au printemps, les précautions prises ailleurs. "Il n'y a pas de virus ici. Vous voyez un virus ? Moi non", lance le chef de l'Etat biélorusse à une journaliste, dans cette vidéo d'Arte. Et une autre séquence le montre moqueur, en train de conseiller d'absorber, en guise de prévention, "100 g de vodka" pour "se laver l'intérieur".

Pire encore, "il a imposé une obligation de silence aux hôpitaux, qui ont dû s'organiser tout seuls, et en donnant des infos non fiables", détaille Anna Colin Lebedev. Un manque de transparence particulièrement malvenu car, complète-t-elle, "les Biélorusses ont beaucoup souffert en 1986 de la catastrophe de Tchernobyl. Depuis, ils craignent les mensonges d’Etat sur les problèmes sanitaires."La crise du coronavirus a marqué les esprits, surenchérit Andreï Vaitovich, qui a publié sur le sujet une tribune virulente dans Libération à la mi-avril. Les statistiques officielles et le nombre de décès affichés n'étaient pas cohérents avec ceux des pays voisins. Ce mépris d'Alexandre Loukachenko envers son peuple est mal passé.

La réalité a toutefois rattrapé le président qui a reconnu, à la fin juillet, avoir été contaminé par le Covid-19, mais, selon lui, sans symptômes. Depuis, il soutient que l'épidémie a été enrayée dans son pays grâce à des mesures "adéquates".