Brésil : quatre questions sur l'annulation des condamnations de l'ancien président Lula

Les condamnations à l'encontre de l'homme qui a dirigé le Brésil de 2003 à 2010 ont été annulées, lundi 8 mars, par un juge de la Cour suprême brésilienne. Franceinfo fait le point sur les conséquences de cette décision inattendue.

Article rédigé par
Fabien Jannic-Cherbonnel - franceinfo
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Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
L'ancien président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva, devant les locaux de la police fédérale, à Curitiba (Brésil), le 9 novembre 2019.  (HENRY MILLEO / AFP)

Coup de théâtre au Brésil. Un juge de la Cour suprême a annulé, lundi 8 mars, toutes les condamnations pour corruption de l'ancien président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva, connu sous le nom de Lula. Il avait été condamné à douze ans de prison en 2017 pour corruption et blanchiment d'argent puis libéré un an plus tard, après avoir été déclaré inéligible pour la présidentielle de 2018.

La nouvelle devrait avoir des conséquences majeures sur la vie politique brésilienne puisqu'elle vient lever l'inéligibilité de l'ancien président. D’après les sondages, Lula est le seul à même de battre l’actuel président d’extrême droite Jair Bolsonaro. Franceinfo répond aux quatre questions qui se posent après cette décision.

1Pourquoi les condamnations contre Lula viennent-elles d'être annulées ?

Le juge Edson Fachin, de la Cour suprême brésilienne, a décidé que le tribunal de Curitiba (Etat du Parana), qui avait condamné Lula dans quatre procès, n'était "pas compétent" pour juger ces affaires. Ces arguments étaient avancés par les avocats de l'ancien dirigeant du Parti des travailleurs (PT) depuis sa condamnation en juillet 2017. 

"C'est une décision technique qui porte sur la forme, et non sur le fond", explique à franceinfo Christophe Ventura, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste du Brésil. Lula n'est donc pas innocenté : "Ce qu'a conclu le juge, c'est que le tribunal qui avait condamné Lula avait manqué aux principes d'impartialité et avait instruit à charge."

Si la gauche brésilienne a salué la nouvelle, les soutiens de Jair Bolsonaro ont accusé le juge d'avoir pris une décision politique. Le président a lui-même réagi en accusant le juge Fachin "de toujours avoir eu un lien fort avec le PT". "Cela fait un certain temps que la justice brésilienne s'est détachée de considérations strictement juridiques et réagit à la situation politique", analyse Maud Chirio, maîtresse de conférence en histoire contemporaine à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée à Radio France. Selon la chercheuse, la décision de la Cour suprême "est un signe politique plutôt qu'une décision purement juridique." 

2L'ancien président est-il tiré d'affaire ?

Le procureur général Augusto Aras, proche du pouvoir, devrait faire appel dans les prochains jours. La décision du juge Fachin devra alors être confirmée par les autres membres de la Cour suprême. "S'ils ne sont pas d'accord, alors Lula sera à nouveau inéligible et il retrouvera ses condamnations", précise Christophe Ventura.

Mais la décision a de grandes chances d'être validée par les autres juges. Les condamnations de Lula du tribunal de la ville de Curitiba, dans le cadre de l'opération anticorruption "Lavage express", avaient été discréditées ces derniers mois. Plusieurs enquêtes de la presse locale avaient mis en cause l'impartialité des juges et des procureurs, notamment du juge Moro, devenu par la suite ministre de la Justice de l'actuel président Jair Bolsonaro.

Par ailleurs, une confirmation de la décision du juge Fachin ne signifierait pas la fin des ennuis judiciaires pour Lula. "Tout repartira de zéro, avec un nouveau procès et un nouveau juge fédéral, situé à Brasilia", précise Christophe Ventura. L'affaire est donc loin d'être classée.

3Cette décision de justice rebat-elle les cartes pour la présidentielle de 2022 ?

Tout dépendra de la volonté de Lula de se présenter lors du prochain scrutin suprême, prévu en octobre 2022. L'homme de gauche, qui a gouverné le Brésil de 2003 à 2010, semble le seul à même de battre l'actuel président d'extrême droite. Un sondage récent le créditait de 50% d'intentions de vote, contre 38% pour Jair Bolsonaro.

"Il ne se cache pas de vouloir vaincre Bolsonaro dans les urnes, pour prendre sa revanche sur l'élection de 2018, qu'il avait vécue comme une injustice terrible", explique Christophe Ventura. S'il décide de se présenter, Lula aura tout de même la lourde tâche de réunir la gauche brésilienne, morcelée. "Le PT n'est pas seul à gauche et pour qu'un camp non lié à l'extrême droite – qui peut aller jusqu'au centre droit – l'emporte, il va falloir des stratégies d'union, observe Maud Chirio. Ce sont des équilibres qui vont être à construire. Lula est un grand négociateur."

Le potentiel retour de Lula dans l'arène politique pourrait donc inquiéter Jair Bolsonaro, qui est pour l'instant donné favori à sa propre réélection sans avoir encore annoncé officiellement sa candidature. La gestion désastreuse de la crise liée au Covid-19 ainsi que la récession dans laquelle est plongé le Brésil pourraient faire pencher la balance en faveur de l'ancien président de gauche.

Reste que la récente décision de justice qui réhabilite Lula peut aussi être exploitée politiquement par le président d'extrême droite. "D'une certaine façon, Bolsonaro retrouve son meilleur ennemi avec Lula, analyse Christophe Ventura. Il ne faut pas oublier qu'il a été élu en 2018 avec un discours totalement anti-Lula. Retrouver cet adversaire lui permettra peut-être de polariser le débat et de parler d'autre chose que de sa gestion du Covid-19.

4 Quel est le niveau de popularité de Lula ? 

C'est un fait, Lula est populaire. Bien plus que n'importe quel autre homme ou femme politiques issus de la gauche brésilienne. "Sa popularité s'est écornée après des années de scandales et de procès, mais il garde un socle de soutien très large dans la population", relève Christophe Ventura.

"Il faut comprendre ce que les années Lula représentent pour les Brésiliens : dix ans de prospérité pour l'ensemble de la population. La popularité de Lula représente aussi l'envie, d'une partie de la population, de revenir à de la stabilité et même de la dignité."

Christophe Ventura, chercheur à l'Iris

à franceinfo

S'il est vu positivement par une majorité des Brésiliens, Lula agit néanmoins comme un repoussoir pour une autre partie de la population. "Il fait l'objet d'une détestation à l'égal de l'affection qui lui est portée par une partie des catégories populaires", explique Maud Chirio. "Il continue d'être extrêmement détesté par un tiers de la population. Et donc, c'est compliqué, car on ne sait pas de quel côté va pencher la balance des perspectives électorales." 2022 est encore loin.

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