Vingt-cinq ans après le génocide rwandais, militaires et diplomates français témoignent dans un livre

Le 6 avril 1994, l’attentat contre l’avion du président rwandais Habyarimana enclenche le génocide, sans doute préparé de longue date, contre les Tutsis. En cent jours, 800 000 personnes sont exterminées. Vingt-cinq ans plus tard, on s’interroge toujours sur le rôle de la France durant ces heures sombres. "Rwanda, ils parlent, témoignages pour l'Histoire", livre signé Laurent Larcher, journaliste à "La Croix", apporte une nouvelle contribution.

Des Rwandaises dans un camp de réfugiés, au nord de Goma, le 25 juillet 1994. 
Des Rwandaises dans un camp de réfugiés, au nord de Goma, le 25 juillet 1994.  (ULLI MICHEL / REUTERS)

Le président Macron a décidé d’ouvrir les archives françaises à un collectif d’historiens sous la présidence de l'historien Vincent Duclert. Depuis 25 ans, les témoignages, parfois contradictoires, ne manquent pas sur cette tragédie. La France a-t-elle engagé l'opération Turquoise pour protéger les populations tutsies (et hutues) menacées ou avait-elle un agenda caché dans l'espoir de préserver son influence dans la région ?

Dans son livre Rwanda : ils parlent, le journaliste de La Croix Laurent Larcher donne de nouveau la parole aux différents acteurs de l’époque : militaires, diplomates, anciens ministres... Pour l’amiral Lanxade, chef d’état-major de François Mitterrand, comme pour Alain Juppé, la France n’a rien à se reprocher. Selon eux, pour comprendre la politique de la France, il faut distinguer deux périodes. Celle qui va d’octobre 1990 jusqu’aux accords de paix d’Arusha (en août 1993) et celle d'après 1993. Pour Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères de 1993 à 1995, l’objectif de la France était alors de trouver un accord politique entre le régime du président Habyarimana et le FPR dirigé par Paul Kagame. L’accord de paix d’Arusha poussé par la France, signé en août 1993 prévoit cette réconciliation avec le FPR et la réintégration des exilés tutsis, afin de mettre un terme à la guerre civile rwandaise commencée en 1990.

La France mise sur l'accord de paix d'Arusha

L’accord de paix prévoit également le départ des troupes françaises et l'arrivée d'une mission des Nations unies, la Minuar, créée le 5 octobre 1993 pour veiller à son application. D'après l'accord d'Arusha, le président Habyarimana devait céder une partie du pouvoir aux "rebelles", et l’ONU prendre le relais de la France. Pour l’amiral Lanxade,  "dans cette première période (1990-1993), François Mitterrand décide de soutenir le gouvernement Habyarimana pour éviter la déstabilisation de ce pays".

L’objectif de l’opération Turquoise, c’est d’arrêter les massacres. Pas d’aller à Kigali ou d’intervenir contre le FPRAmiral Lanxade chef d'état-major particulier du président Mitterrandà Laurent Larcher

En octobre 1993, "on a passé la main aux Nations unies et au général canadien Roméo Dalaire, le drame c’est qu’ils ont été incapables de réagir. Eux avaient les moyens sur place, juste après l’attentat du 6 avril 1994, contre l’avion du président Habiyarimana. (...) C’est tout le problème des forces des Nations unies. Les Belges, comme les Hollandais à Srebenica, ne sont pas intervenus."

"Mais quand l’avion du président habyarimana est abattu, la France ne se préoccupe plus que d’une seule chose : l’évacuation des Belges et des Français."

Depuis le début du mois d’avril 1994, les Tutsis étaient massacrés par des unités militaires des Forces armées rwandaises (FAR) et des civils liés au pouvoir rwandais. Le Front patriotique rwandais (FPR), composé pour l’essentiel de Tutsis rwandais exilés en Ouganda dans les années 60, luttait contre les forces du régime en place à Kigali. 

"Pour nous, à partir de 1993, le Rwanda c’est l’affaire des Nations unies. Cela redevient notre affaire avec l’opération turquoise, parce qu'Alain Juppé et le président Mitterrand pensent qu’on ne peut pas laisser les massacres se poursuivre", affirme encore l'amiral Lanxade.

Voici donc la vision officielle défendue aujourd'hui encore par les autorités de l'époque. Quelque peu contredite par certains témoignages, comme celui du Saint-Cyrien Guillaume Ancel, chargé de guider les frappes aériennes sur le terrain. Sur la journée du 30 juin 1994 qui le hante "Il y avait des Tutsis qui avaient survécu sur la colline, on nous a envoyés dans la forêt de Nyungwe pour stopper le FPR. Ce fut une faute criminelle. Nous aurions pu stopper les massacres de Bisesero. Mais nous les avons laissés se dérouler, préférant affronter le FPR, plutôt que les génocidaires."

Ce que conteste le général Lafourcade commandant de l'opération Turquoise : "La mission qu'on a donnée (au capitaine Ancel) consistait à protéger la zone, les camps de Nyarushishi, un peu plus bas, Cyangugu... ça n'a rien d'une opération offensive. (...) Je rappelle que toutes archives actuellement disponibles prouvent que l’opération turquoise n’avait aucun caractère offensif, mais un caractère humanitaire". 

Selon lui, "l’opération Turquoise a sauvé des milliers de vies, principalement tutsies et a arrêté les massacres dans la zone sous notre contrôle en 1994. Le bilan a été salué par l’ensemble des observateurs des Nations unies."

Une cohabitation Mitterrand-Balladur qui ralentit les décisions

Le livre de Laurent Larcher montre également que la cohabitation Mitterrand-Balladur (Premier ministre de l'époque) ne facilite pas toujours la prise de décision et que du temps a été perdu pour l’efficacité de l’action de protection des populations. Ce qui peut expliquer les quelques jours de retard pour l’intervention dans la forêt de Nyungwe.

Rien n'est assez rapide selon Alain juppé. "Il faut également obtenir une résolution du Conseil de sécurité pour lancer l’opération Turquoise, alors que les Américains n’étaient pas enthousiastes. Quant à nos partenaires européens, ils nous faisaient savoir : 'Allez-y, mais on vous regarde.' Donc c’était une opération difficile à monter."

Ce que l’on reproche à la France, c’est de ne pas avoir arrêté les génocidaires, d’avoir laissé la radio Mille collines diffuser ses messages terribles. Les autorités de l’époque s’abritent derrière l’opération turquoise, qui n’a pas d’autres mandats que de regrouper les populations tutsies et hutues menacées par les deux camps et à les protéger. Pas d’arrêter le FPR ou les génocidaires.

Si des zones d’ombres demeurent dans ce récit rwandais, les historiens pourront bientôt enfin faire leur travail, avec l’ouverture de toutes les archives décidée par le président Emmanuel Macron. Ce geste s'explique par la volonté du président français de tenter un rapprochement diplomatique avec le président Kagame, considéré aujourd’hui comme un chef d’Etat influent en Afrique.

Rwanda, ils parlent, témoignages pour l'Histoire,
de Laurent Larcher,
Edition du Seuil (mars 2019).