Mozambique : pourquoi et comment les jihadistes se sont implantés dans la région du Cabo Delgado

L'expert portugais Paulo Casaca tente de comprendre les raisons de cette "hypertrophie islamiste" au nord du Mozambique.

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France Télévisions Rédaction Afrique
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Des soldats mozambicains patrouillent dans le village de Mocimboa da Praia, port stratégique dans le nord du pays, après une attaque attribuée aux islamistes, le 7 mars 2018. (ADRIEN BARBIER / AFP)

D'où viennent les violences dans le Cabo Delgado ? Quelle est l'origine des shebab mozambicains implantés dans le nord du pays ? Et à qui profite cette guérilla islamiste ? Ce sont quelques-unes des questions que pose un rapport intitulé Jihad au Mozambique : Acteurs, intérêts et perspectives rédigé par l'ancien député européen Paulo Casaca, qui a enseigné à l'université des Açores.

Liés aux shebab somaliens

Dans Jihad au Mozambique : Acteurs, intérêts et perspectives, le député et universitaire portugais Paulo Casaca a synthétisé un grand nombre de travaux de terrain réalisés au Mozambique par des chercheurs locaux.

Il y revient sur la province riche en gaz du Cabo Delgado en proie depuis 2018 à des attaques menées par des groupes armés qui ont fait allégeance au groupe Etat islamique (EI). Ces attaques ont été marquées par des massacres, des décapitations, des incendies de villages et des enlèvements d'enfants afin de les transformer en combattants jihadistes. La marque des terroristes de l'EI selon Paulo Casaca, qui reconnaît les pratiques déjà vues dans le califat syrien. A ses yeux, cela prouve que depuis 2018 le mouvement n'est plus à proprement parler mozambicain, même si avant cette date il existait quelques groupes de prédicateurs islamistes qui prônaient l'instauration de la charia au nord du Mozambique. 

Les violences dans cette région à majorité musulmane, frontalière avec la Tanzanie, ont déjà fait 3 500 morts et obligé 820 000 personnes à fuir leurs foyers.

Carte du Mozambique localisant la province de Cabo Delgado et la ville de Palma (AFP)

Circuits criminels

Le rapport pointe également la faiblesse de l'Etat mozambicain de l'époque et sa forte corruption qui auraient favorisé l'essor d’activités criminelles. Paulo Casaca publie par exemple un télégramme diplomatique de l’Ambassade des Emirats arabes unis à Maputo daté du 25 janvier 2010 qui indique : "Le Mozambique est devenu le deuxième entrepôt africain pour le trafic de drogue en Afrique, les barons de ce commerce ayant des liens étroits avec le gouvernement et le parti au pouvoir de l’époque (Frelimo). La principale porte d’entrée de l’héroïne est, depuis au moins 1993, le port de Nacala situé dans la province de Nampula."

Selon l'ancien député européen, la corruption généralisée à tous les échelons du pouvoir facilite la tâche des jihadistes, "puisque tous les contrôles policiers ou douaniers sont inefficaces et en plus susceptibles d’être contournés moyennant des pots-de-vin assez modestes, même dans les endroits les plus importants pour contrecarrer le jihad comme à Mocimboa da Praia".

"La carte et le calendrier du développement du jihad au Mozambique et en Tanzanie ont de claires coïncidences avec celles des exploitations gazières dans la région."

Paulo Casaca, ancien député européen

dans son rapport "Jihad au Mozambique"

Empêcher le projet gazier de Total

Les shebab mozambicains ont commencé à cibler le projet de Total en s'emparant de la ville de Mocimboa da Praia en août 2020 et en attaquant Palma en mars 2021, où étaient basés les employés du groupe français qui avait un immense projet d’extraction de gaz offshore, aujourd’hui suspendu. Ces attaques ont contraint le groupe TotalEnergie à stopper son mégaprojet gazier au Cabo Delgado, portant sur des dizaines de milliards d’euros, alors que le Mozambique aurait pu devenir l’un des plus gros exportateurs mondiaux de gaz.

Mais qui peut avoir intérêt à freiner les projets du groupe français dans la région qui représentent des ressources financières énormes pour le Mozambique ? Paulo Casaca suggère que le Qatar n’a aucun intérêt à voir émerger un tel concurrent, notamment dans l'extraction de gaz naturel liquéfié (GNL), dont il est le N°1 mondial. "J'ai découvert que des organisations environnementales liées au Qatar mènent des campagnes pour démontrer que les projets gaziers au Mozambique sont catastrophiques pour l’environnement et pour les populations locales. Curieusement, ces campagnes sont largement relayées par la chaîne qatarie Al-Jazira", souligne Paulo Casaca. Selon l'ancien enseignant à l’université des Açores, ces mêmes ONG ne critiquent presque jamais les projets aussi importants du Qatar. 

Le rapport fait également état "des bonnes relations établies par l'autorité qatarie soit avec Al-shabaab en Somalie, soit avec sa dissidence de l'Etat Islamique, et sa capacité à les instrumentaliser dans la défense de ses intérêts économiques". Le rapport affirme encore que "la guerre pour la primauté dans le marché global du GNL est bel et bien en jeu".

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