Le «grand retour» de la Russie sur le continent africain

En décembre 2017, un accord militaire était signé entre la République centrafricaine (RCA) et la Russie. Depuis, les relations se développent tous azimuts entre les deux pays. Mais au-delà, Moscou est désormais très actif dans toute l’Afrique. Côté russe, on évoque le «grand retour» du Kremlin sur le continent. Et l’on se réfère à des relations anciennes entre les deux parties.

Le président russe, Vladimir Poutine, en train de discuter avec le président du Soudan, Omar al-Béchir, le 23 novembre 2017 à Sotchi, sur les bords de la mer Noire en Russie.
Le président russe, Vladimir Poutine, en train de discuter avec le président du Soudan, Omar al-Béchir, le 23 novembre 2017 à Sotchi, sur les bords de la mer Noire en Russie. (Mikhail Klimentyev/AP/SIPA)

Désormais, «des instructeurs russes sont à Bangui pour former les soldats centrafricains aux équipements russes. Moscou a livré, fin janvier 2018, un stock d’armes au pays pour soutenir les forces régulières en pleine restructuration», rappelait Géopolis en mars 2018. Dans le même temps, des Russes assurent la sécurité du président Faustin-Archange Touadéra. Le «directeur de la sécurité» est d’ailleurs un officier russe, comme l’explique sans ambages le journal moscovite Vzgliad (cité par Courrier International, accès payant) et réputé proche du Kremlin.

La présence russe s’étend désormais tous azimuts en Centrafrique. Au niveau diplomatique: en juillet 2018, Moscou a ainsi organisé, en vain, une rencontre entre le gouvernement de Bangui et des groupes armés. Mais aussi au niveau économique alors que la RCA est «un pays pauvre assis sur un trésor», notamment minier: «Dans la foulée de la signature de l’accord militaire, des concessions minières ont été aussi octroyées. Notamment à Lobaye invest, une société minière russe spécialisée dans l’extraction de pierres précieuses», révèle France 24.

Apparemment, l’influence du Kremlin en RCA est aussi politique. «A Bangui, la Russie a lancé un contrôle systématique des médias, et est accusée de violentes campagnes anti-françaises», affirme le site africaintelligence.fr.

Reste à savoir si «le très mystérieux assassinat de trois journalistes russes», fin juillet 2018 dans le centre de la RCA, a un lien de cause à effet avec le développement de l’influence moscovite. Les trois hommes enquêtaient sur le groupe paramilitaire russe Wagner. Ils auraient été abattus par des «ravisseurs enturbannés». Mais le mystère reste total.

Le ministre russe des Affaires éttrangères, Serge Lavrov, serre la main du président de la Commission de l\'Union africaine, Moussa Faki Mahamat, le 9 mars 2018 à Addis Abeba en Ethiopie.
Le ministre russe des Affaires éttrangères, Serge Lavrov, serre la main du président de la Commission de l'Union africaine, Moussa Faki Mahamat, le 9 mars 2018 à Addis Abeba en Ethiopie. (Mulugeta Ayene/AP/SIPA)

«La page des années libérales pro-occidentales» presque «tournée»?
Quoiqu’il en soit, le développement des relations entre Moscou et Bangui ne plaît pas aux pays occidentaux, et particulièrement à la France, explique-t-on à Moscou. «Paris enrage. La France estime en effet que la Centrafrique fait partie de son "pré carré" et fait tout pour le conserver», analyse ainsi la version en français du site russe Sputnik. Pour qui la «politique néocoloniale française, et occidentale en général, en Afrique» est en train de se terminer. Et «la page des années libérales pro-occidentales» est «en bonne partie tournée».

Résultat : cette situation nouvelle favorise le développement des relations entre la Russie et le continent africain. «Liens d'alliance stratégique historique qui se renforcent avec l'Algérie, aussi bien dans la coopération militaro-technique que civile, zone de libre-échange qui se prépare (…)  avec le Maroc, construction de centrales nucléaires dans une perspective proche en Afrique du Sud et en Egypte. Exportations des céréales russes à destination de plusieurs pays du continent (…). Collaboration aussi dans le domaine minier, sans oublier le domaine éducatif sachant que la Russie continue d'attirer des étudiants de pratiquement tous les pays du continent. Enfin, lancement de nouveaux projets à participation russe en Guinée équatoriale, Ouganda, Burundi, Zambie, Zimbabwe», décrit ainsi Sputnik.

Le soutien soviétique aux mouvements de libération africains
La Russie entretient notamment des relations traditionnelles avec des nations africaines que l’URSS avait soutenues lors de la décolonisation. Notamment avec l’Angola et le Mozambique, deux anciennes colonies portugaises devenues indépendantes en 1975.

Lors d’un déplacement à Luanda, en mars 2018, du ministre russe des Affaires étrangères Serge Lavrov, l’agence de presse angolaise ANGOP rappelait ainsi que les deux pays «entretiennent des relations privilégiées» depuis la signature d’un «traité d’amitié et de coopération» en 1976. Une visite au cours de laquelle Serge Lavrov a «souligné l'expérience de la coopération dans les domaines technico-militaire, des services spéciaux et de la sécurité, ainsi que dans la formation des cadres, étant donné que plus de 1.100 Angolais étudient dans des établissements de l’enseignement supérieur russe».

Dans le même temps, le regain d’intérêt de Moscou pour le continent africain s’inscrit dans la «nouvelle Guerre froide». «L’extension des liens avec les pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique Latine (intervient) dans le contexte de détérioration des relations avec l'Occident et l'adoption de sanctions antirusses due aux divergences sur la question ukrainienne», explique ainsi Sputnik.

Le négus Ménélik II ( 1844-1913), souverain d\'Ethiopie et vainqueur des Italiens à la bataille d\'Adoua en 1896. Gravure publiée le 28 août 1898 dans «Le Petit Journal», d\'après le tableau de Paul Buffet exposé au Salon de 1898.
Le négus Ménélik II ( 1844-1913), souverain d'Ethiopie et vainqueur des Italiens à la bataille d'Adoua en 1896. Gravure publiée le 28 août 1898 dans «Le Petit Journal», d'après le tableau de Paul Buffet exposé au Salon de 1898. (AFP - LEEMAGE)

«Manuels d’histoire»
Résultat : aujourd’hui, l’Afrique est devenue «la nouvelle priorité de la Russie». Mais si cette «priorité» est «nouvelle», les relations n’en sont pas moins anciennes et «ont des racines profondes», souligne Sputnik qui évoque le «grand retour» de la Russie sur le continent. Le site tient ainsi à rappeler des «faits» passés «que vous aurez peu de chances de trouver dans les manuels d’histoire occidentaux». Certains faits sont plus mineurs que d’autres. Telle l’histoire incroyable d’Abraham Hanibal (1696-1781), né près du lac Tchad, ancien esclave vendu par les Ottomans aux Russes, bisaïeul du grand poète Alexandre Pouchkine et proche du tsar Pierre Ier (Pierre le Grand).

La version française du site russe évoque aussi les liens traditionnels de la Russie avec l’Ethiopie. Deux pays orthodoxes qui fêtent, en 2018, 120 ans de relations diplomatiques. Dans ce contexte, l’Empire des tsars avait apporté son «soutien stratégique» au pays du Négus «notamment durant la Première guerre italo-éthiopienne (1895-1896)». Conflit qui vit l’Italie coloniale subir un désastre lors de la bataille d’Adoua.

Conclusion de Sputnik: «Il n’est pas étonnant que l'interaction russo-africaine soit appelée à renaître et à retrouver leur niveau d'antan, voire aller plus loin encore.» Comme cette volonté de Moscou, affichée par le site techafrka.net, de «faire de l’Ethiopie un centre d’excellence en science et technologie».