Politique africaine de l'Allemagne : le prochain chancelier héritera de l'approche "globale" d'Angela Merkel

Si l'empreinte de sa politique africaine reste encore à préciser, Angela Merkel est à l'origine d'une nouvelle vision du partenariat avec les Etats du continent.

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France Télévisions Rédaction Afrique
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La chancelière Angela Merkel (CDU) reçoit des noix de cola et des dattes à l'aéroport de Niamey, au Niger, le 2 mai 2019.  (MICHAEL KAPPELER / DPA)

Angela Merkel acheve son quatrième et ultime mandat de chancelière. Elle aura passé seize ans à diriger l'Allemagne et à façonner les relations de son pays avec le monde, notamment avec le continent africain. Quel héritage laisse-t-elle à son successeur ? Gardera-t-il les mêmes orientations ? Franceinfo Afrique a posé ces questions à des spécialistes. Leurs réponses démontrent que l'approche d'Angela Merkel présente des spécificités qui peuvent être encore exploitées par le prochain chancelier allemand.  

"Une image plus rassurante"

Le chercheur sénégalais Maguèye Kassé, professeur au département de langues et civilisations germaniques de la faculté des lettres et sciences humaines à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal), estime que l'ex-chancelière a conféré à cette relation germano-africaine "une image beaucoup plus rassurante". "La CDU (Union chrétienne-démocrate d'Allemagne) et la CSU (Union chrétienne-sociale en Bavière) sont des partis de droite. Les Africains pouvaient être dubitatifs à l’arrivée d’Angela Merkel (issue de la CDU et qui a gouverné dans le cadre de l’union CDU-CSU) au pouvoir", confie-t-il. Cette dernière ne pouvant pas échapper à la comparaison avec le SPD (le Parti social-démocrate d'Allemagne) qui dispose "de figures de proue comme Willy Brandt qui a été le président d’une commission ayant examiné de manière très exhaustive la situation de l’Afrique (l’ancien chancelier a présidé la commission qui a produit en 1980 le rapport Nord-Sud commandé par la Banque mondiale sur le sous-développement et la pauvreté dans le monde, NDLR)".

Toutefois,"la personnalité d’Angela Merkel qui vient de l’Est, qui a une éducation protestante faite de valeurs humanistes" aura quelque peu changé la donne. "On pouvait penser au départ que la politique de Merkel n’allait pas se différencier fondamentalement des lignes directrices qui avaient été tracées eu égard aux réalités économiques, sociales et culturelles de l’Afrique, surtout au sud du Sahara qui est le nœud gordien du développement en Afrique." Majoritairement francophone, "la France y préserve ses intérêts en dépit de ses (bonnes) relations avec l’Allemagne au sein de l’Union européenne." 

S’il revient aux historiens de déterminer la nature de l'approche Merkel dans la politique africaine de l'Allemagne, prévient d’emblée Thomas Schiller, le directeur du programme Sahel de la Fondation Konrad-Adenauer (KAS) à Bamako (Mali), proche de la CDU, il constate néanmoins que "sous l’égide d’Angela Merkel", l’Allemagne "a réalisé que l’Afrique est le continent voisin de l’Europe". Aujourd’hui, "dans la classe politique, les médias et les cercles intellectuels, je crois que tout le monde a compris qu’il faut un partenariat avec l’Afrique dans tous les domaines. On ne peut pas laisser cela à la seule politique de coopération, on doit aussi avoir des relations économiques fortes, un partenariat dans le domaine de la sécurité." Avec Angela Merkel, analyse Thomas Schiller, la politique africaine de l’Allemagne va "(englober) tous les volets" alors qu’elle était "plus fragmentée" auparavant. Il y a "la volonté de développer des liens économiques au-delà de l’Afrique du Sud et de l’Afrique du Nord, par exemple avec des pays comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou avec la République démocratique du Congo". Dans un autre domaine, la sécurité par exemple, cette politique multidimensionnelle s'illustre par la présence au Mali. "Etre auprès de nos alliés français, cela incarne cette approche globale. Dans le cadre de la politique européenne de l’Allemagne, il y a des accords entre l’Union européenne et l’Union africaine, comme l'African Peace Facility (Facilité de soutien à la paix pour Afrique). Si une région comme le Sahel continue à se dégrader, cela ne peut pas nous être égal". Par conséquent, poursuit-il, "la politique de stabilisation et de sécurité de l’Allemagne s’est fortement accrue" à destination de cette zone en proie au terrorisme. 

Le tournant de 2015

De façon générale, les relations entre l’Allemagne et le continent africain "sont dominées par la question du développement plutôt que par la géopolitique mondiale", note Matthias Basedau, directeur de l'institut GIGA (German Institute for Global and Area Studies) des affaires africaines. "En dehors de la Namibie avec laquelle l’Allemagne partage une histoire particulière, les pays africains avec lesquels elle échange le plus sont l’Afrique du Sud et les pays d’Afrique du Nord. Ce qui est intéressant, du moins nouveau, c’est l'attention portée au Sahel, une étape essentielle de la route migratoire vers l’Europe. C’est pour cela qu’Angela Merkel s’est rendue dans des pays comme le Niger".

Tous les spécialistes sont unanimes : la politique africaine de l'ex-chancelière se dessine à partir de 2015 avec la crise migratoire que connaît l'Europe. Henrik Maihack, directeur de la section Afrique de la Fondation Friedrich-Ebert (FES), proche du SPD, explique que cette crise liée à l’immigration massive devient alors "un problème domestique" en Allemagne. "Jusqu’en 2015, renchérit Matthias Basedau du GIGA, l’Afrique n’était pas si importante pour (Angela Merkel) et pour l’Allemagne en général. Ce n’est qu’avec la crise des réfugiés que les choses ont évolué par ce qu’il fallait contenir cette immigration. L’Afrique a par conséquent pris une place plus importante dans la politique allemande". En commençant par le Niger en 2016, elle se rendra à plusieurs reprises en Afrique de l’Ouest en Afrique centrale, détaille Henrik Maihack. L’objet de ces déplacements est d’essayer de convaincre ses partenaires africains de contenir cette migration vers l’Europe. Elle voulait s’assurer, ajoute-t-il, "que la situation au Sahel ne s’aggrave pas et ne conduise à davantage de mouvements migratoires vers l’Europe". 

"Compact with Africa" ou comment substituer les investissements à l'aide 

"Sous la direction de la chancelière Angela Merkel et du ministre du Développement Gerd Müller, la politique de développement allemande et l'Afrique dans son ensemble ont fait l'objet d'une attention accrue. En outre, avec des initiatives telles que le 'Compact with Africa' (initiée alors que l'Allemagne présidait le G20 en 2017), le gouvernement allemand s'est attaché à promouvoir le renforcement de l'économie et les propres efforts de réforme des pays partenaires africains", résumait le GIGA dans un récent document publié début octobre 2021. 

"La nouvelle stratégie, avec Compact with Africa, se focalise plus sur l’investissement privé plutôt que l’aide publique", précise Matthias Basedau du GIGA. "La coopération en matière de développement fonctionne mieux lorsque les deux parties y ont intérêt et en tirent profit. L'Allemagne a souhaité innover et sortir des 'formes classiques' de coopération, à l’initiative de Gerd Müller, ancien ministre fédéral de la Coopération, qui voulait s’engager dans la coopération économique. Mais cela n’a pas été un immense succès à ce jour". Selon Henri Maihack, combattre les origines de l'émigration et mobiliser le secteur privé afin de promouvoir les investissements directs avec Compact with Africa ont été la priorité de l’ex-chancelière, mais les investisseurs n’ont pas suivi sur le dernier volet. Ces investissements "n’ont pas créé les emplois espérés". Angela Merkel, rappelle-t-il, a gouverné dans le cadre d’une coalition avec les sociaux-démocrates qui sont très attentifs au fait que s’il y a création d’emplois dans le cadre d’une coopération économique, ces derniers doivent être en mesure d’améliorer les conditions de vie des bénéficiaires.

Le multilatéralisme, inamovible cadre de référence pour Berlin

Comme en témoignent ses concertations avec la France et l'initiative allemande Compact Africa, "même si ce sont des initiatives bilatérales, vu la tradition de la politique étrangère de l’Allemagne, il y a toujours cette volonté d’inscrire sa démarche dans un cadre multilatéral. La présence de l’armée allemande au Mali s’inscrit dans le cadre des Nations unies ou de l’Union européenne", affirme Thomas Schiller de la Fondation Konrad-Adenauer. "La coopération allemande est très ancrée dans un cadre multilatéral. Si Olaf Scholz (chef de file du SPD qui a remporté les dernières élections fédérales, NDLR) devient chancelier, "notre coopération avec l’Afrique continuera de s’inscrire dans un cadre multilatéral", prédit Henrik Maihack.

De bonnes relations avec les leaders africains

Les retombées des initiatives allemandes sous Merkel ne sont pas toujours probantes, mais elles se sont déroulées dans un cadre cordial. Selon Thomas Schiller, Angela Merkel a eu de "bonnes relations" avec les chefs d'Etat africains tout comme elle a eu bonne presse auprès des Africains. "Toutes les discussions que j’ai avec mes amis africains attestent d’un énorme respect pour Angela Merkel. Les médias rapportent qu’elle est mondialement respectée. Je le vis ici sur le terrain". Angela Merkel, ajoute-t-il, "a une réputation d’être quelqu’un de posé. C’est peut-être l'une de ses singularités dans ses discussions avec les chefs d’Etat africains. C’est d’ailleurs quelque chose que l’on peut dire d’Angela Merkel dans tous les domaines politiques." L'ex-chancelière était appréciée de ses homologues du continent. Au dernier sommet sur Compact Africa qu’elle a accueilli à Berlin en août 2021, ils "sont venus nombreux".

Dans son analyse d'octobre 2021, le GIGA regrette que "la politique de développement (n'ait) pas fait l'objet d'un débat lors de la récente campagne électorale allemande, alors qu'elle est essentielle à la réalisation des objectifs politiques du pays, tant au niveau mondial que pour l'Afrique". Cependant, indique Henrik Maihack, "le SPD a fait savoir que sa politique de coopération s’appuierait sur l’agenda 2063 de l’Union africaine", ce qui est "une initiative bienvenue" puisque cet agenda "concentre" les aspirations des Africains.

Le directeur Afrique de la Fondation Friedrich-Ebert estime qu’il n’y aura pas de "changement fondamental" de la politique africaine de l’Allemagne. "J'attendrai beaucoup de continuité dans (cette) politique", confirme Matthias Basedau du GIGA. "Le nouveau gouvernement allemand doit donc changer de cap en matière de coopération au développement et renforcer considérablement l'action conjointe des différents ministères concernés", exhorte le GIGA. "La politique africaine de l’Allemagne n’est pas uniquement dictée par le chancelier, rappelle Matthias Basedau, elle est aussi le fait de plusieurs ministres."

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