Au Sahel, "le tout sécuritaire ne suffit pas", la société civile africaine réclame une nouvelle approche

Des ONG et plusieurs représentants de la société civile demandent un changement d’approche dans la lutte contre les mouvement jihadistes : "La lutte contre le terrorisme ne peut être l’unique horizon de la Coalition internationale pour le Sahel", affirment-ils.

Photo publiée le 16 mai 2019, donnée par l\'EI à l\'AFP qui ne peut vérifier son authenticité, ni son lieu.
Photo publiée le 16 mai 2019, donnée par l'EI à l'AFP qui ne peut vérifier son authenticité, ni son lieu. (Amaq news agency (EI) / l'AFP)

Malgré "les succès" de la force française Barkhane qui vient d’éliminer, dans le nord du Mali, le chef d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), l'Algérien Abdelmalek Droukdal, les attaques jihadistes ne faiblissent pas dans la région, voire gagnent de nouveaux pays. L'attaque du 11 juin 2020 qui a coûté la vie à une dizaine de soldats ivoiriens dans le nord-est du pays, à la frontière du Burkina Faso, vient de le montrer. C'est la première attaque jihadiste en Côte d’Ivoire, pays jusqu'ici épargné, depuis les attentats de Grand Bassam en 2016. Selon les premiers témoignages, les jihadistes seraient passés par la forêt du Parc de la Comoé (Côte d'Ivoire), en provenance du Burkina limitrophe. Face à ces attaques jihadistes qui ne faiblissent pas malgré des milliers de soldats mobilisés et obligent les populations à quitter leurs villages, plusieurs représentants de la société civile ouest-africaine ont appelé jeudi 11 juin 2020 à la mise en place d’une "coalition citoyenne pour le Sahel" pour proposer une nouvelle vision du conflit.

Comprendre les attentes de la population

Plusieurs acteurs de terrain et experts ont souligné, dans une conférence de presse, les insuffisances de l’approche actuelle face aux multiples défis auxquels doit faire face la région.

Victor Ouedraogo, prêtre catholique à Ouahigouya, au nord du Burkina Faso, directeur du Centre diocésain de communication, a commencé par rappeler la gravité de la crise : "Il ne se passe pas une semaine sans que nous apprenions des nouvelles macabres, des tueries et des attaques liées aux groupes terroristes et autres forces armées. Cette situation a entraîné le déplacement massif de 800 000 personnes. Les femmes sont privées de liberté, même dans les camps où elles pensaient être en sécurité. Plus de 2 000 écoles sont fermées et 300 000 élèves privés de leur droit à l’éducation. Sur le terrain, nous voyons peu d’amélioration. Nous pensons qu’il faut élargir la notion de sécurité pour impliquer les populations locales dans la gestion de cette crise. Les armes dont nous avons besoin, ce sont les armes du développement, pour donner un avenir aux femmes et aux jeunes."

Les résultats militaires sont insuffisants

Même inquiétude pour Abas Mallam, juriste, secrétaire général du Réseau nigérien pour la gestion non-violente des conflits : "La lutte anti-terroriste n’a pas créé les résultats escomptés. Nous nous demandons parfois si les interventions au Sahel n’ont pas en fait aggravé la situation. On n’a pas vaincu les terroristes et on a créé des problèmes avec le soupçon et la perte de confiance entre les communautés et l’Etat. Il est nécessaire de réorienter la réponse en mettant l’accent sur la protection des civils. On ne peut pas se limiter à l’apparence, il faut travailler sur les causes profondes du conflit."

Aujourd’hui, la priorité est donnée aux réponses sécuritaires sans consultation des communautés qui sont censées être protégées par les forces de sécuritéDrissa Traore, de l'Association malienne des droits de l'Hommeen conférence de presse

Malgré une mobilisation sans précédent, les résultats militaires ne sont pas au rendez-vous. Pour Niagalé Bagayoko, politologue, présidente d'Africa Security Sector Network, un groupe de réflexion basé à Accra, au Ghana, "la lutte contre le terrorisme ne peut être l’unique horizon de la Coalition internationale. Il existe aujourd’hui de nombreux travaux et actions mis en œuvre par des acteurs au plus près des populations et communautés et cette expertise n’est pas suffisamment mobilisée."

Pour Drissa Traore, de l’Association malienne des droits de l’Homme (AMDH), "la coalition citoyenne que nous appelons de nos vœux pourrait utilement contribuer à convaincre les gouvernements de mettre la protection des civils et la sécurité humaine au cœur de la réponse".

Ces personnalités de la société civile africaine souhaitent donc "engager un dialogue exigeant et constructif avec les gouvernements de la région et les forces de la coalition internationale" et  proposent leur expertise pour s’attaquer ensemble aux causes profondes du conflit.