L'armée lâche Bouteflika : "C'est une énorme surprise, je pense que l'armée va précipiter un peu les choses"

Le journaliste Omar Belhouchet, directeur de publication du quotidien "El Watan", évoque une "sortie totalement inattendue".

Le président algérien Abdelaziz Bouteflika (en 2016) et le chef d\'état-major de l\'armée algérienne Ahmed Gaid Salah (en 2014).
Le président algérien Abdelaziz Bouteflika (en 2016) et le chef d'état-major de l'armée algérienne Ahmed Gaid Salah (en 2014). (ERIC FEFERBERG / AFP)

"C'est une énorme surprise (…) je pense que l’armée va précipiter un peu les choses", a réagi Omar Belhouchet, directeur de publication du quotidien El Watan mardi 26 mars sur franceinfo, après la prise de parole du chef d'état-major de l'armée algérienne, demandant au Conseil constitutionnel de déclarer le président Abdelaziz Bouteflika inapte.

franceinfo : Est-ce que c'est une surprise pour vous ?

C'est une énorme surprise. On ne s'y attendait vraiment pas. On savait que l’armée, ces deux dernières semaines, avait pris ses distances avec le président Bouteflika, mais on ne pensait pas qu’aujourd’hui, il y aurait une telle déclaration publique pour demander à ce que le Conseil constitutionnel tranche sur la capacité ou non du président actuel, à pouvoir gouverner.

Est-ce que vous y voyez une décision de l’armée ou bien une décision concertée avec les proches du président Bouteflika pour sortir de la crise ?

C’est difficile à dire mais je pense que jusqu'à maintenant, les proches du président Bouteflika font de la résistance, le clan présidentiel ne veut pas lâcher, les proches et les oligarques qui le soutiennent, veulent maintenir ce président en poste. On le voit, on le décortique tous les jours à travers la presse nationale, donc je ne crois pas qu'il y ait entente avec l'armée, représentée par chef d'état-major, et le courant présidentiel. Je pense que c’est une surprise et elle va énormément peser dans le débat, au moment où, tous les jours, il y a des millions d’Algériens qui demandent à ce que le président ne poursuive pas son 'job' à la tête de l’État. Un 'job' qu’il est incapable de faire d’ailleurs.

L’article 102 de la constitution, invoqué dans le discours du général Salah [le chef d’état-major de l’armée algérienne], est une demande au Conseil constitutionnel. Il faut savoir que cette demande a été formulée par l’ensemble de la classe politique durant tous ces deniers mois, pour certains hommes politiques, ça fait des années qu’ils demandent au Conseil constitutionnel de s'intéresser à l'état physique du président. La population le demande aussi depuis des mois et des mois. Maintenant, c’est une demande de l'armée, bien entendu l’armée a du poids, elle pèse dans le contexte politique, je pense qu’elle va précipiter un peu les choses.

Est-ce que l’armée a écouté les manifestants ?

Elle a d'abord commencé par critiquer il y a un mois ce mouvement populaire, en disant qu’il fallait faire attention aux dérives, au risque d’avoir à nouveau la Syrie ou la Libye et puis la colère des millions d’Algériens à l’égard des militaires, les a fait reculer. Ils ont adopté un ton totalement différent avec le peuple ces deux dernières semaines, en disant que l’armée comprend maintenant ses revendications. Jusqu’à cette sortie totalement inattendue. Ce n’est pas un passage en force, c’est une demande très forte, pour que le Conseil constitutionnel prenne ses responsabilités et voit de plus près l’état de santé du président Bouteflika. Est-ce que le clan présidentiel aura assez de capacités pour résister à cette demande de l’armée ? Nous le verrons dans les prochains jours.

Est-ce qu’il faut craindre une reprise en main de l'armée après cette déclaration ?

Ça va être très difficile pour les militaires de reprendre en main un processus qui concerne aujourd’hui des millions d'Algériens. Si l’armée a agi aujourd’hui, c’est que quelque part, ils craignent que les manifestations aillent plus loin et qu’il y ait une déstabilisation provoquée par le clan présidentiel.