Algérie : "La politique a chamboulé ma vie"

Trois jeunes militants algériens témoignent de leur engagement en politique.

Des partisans d\'Abdelaziz Bouteflika, lors d\'un meeting à Alger (Algérie), le 13 avril 2014.
Des partisans d'Abdelaziz Bouteflika, lors d'un meeting à Alger (Algérie), le 13 avril 2014. (FAYCAL NECHOUD / CITIZENSIDE / AFP)

Ils ont 28 ans ou moins, comme la moitié des Algériens. Mais alors que la majorité de leurs compatriotes se détournent de la politique, eux ont vécu les mois précédant l'élection présidentielle algérienne du jeudi 17 avril avec passion. 

23 millions d'électeurs sont appelés aux urnes, mais avec un président malade et invisible durant la campagne, des candidats qui ont toujours fait partie du paysage politique et des soupçons de fraude, la politique algérienne peine à mobiliser la jeunesse du pays.

Francetv info a rencontré trois jeunes militants qui nous expliquent pourquoi ils se sont engagés.

Walid Abi Ayad soutient l'opposant Ali Benflis

Walid Ali Ayad, au QG de campagne d\'Ali Benflis, le 12 avril 2014, à Alger (Algérie).
Walid Ali Ayad, au QG de campagne d'Ali Benflis, le 12 avril 2014, à Alger (Algérie). (GAEL COGNE / FRANCETV INFO)

Quand il parle du jour où il a commencé à faire de la politique, Walid a les yeux qui brillent : "C’était le 22 juin et ça a chamboulé ma vie." Walid est étudiant en comptabilité, marketing et affaires internationales. Il n’a que 21 ans, et jusque-là il pensait plus à faire la fête qu’à courir les meetings. Un ancien prof l’a convaincu de rencontrer Ali Benflis, le principal opposant du président sortant. "Ça devait durer 30 minutes, ça a duré deux heures. J’ai donné mon accord et c’est parti mon kiki." Une conversion.

Il est un peu timide, mais exalté. Avec Benflis, pense-t-il, tout peut changer. "Je rêve d'avoir un gouvernement à l'image de la société et un président de moins de 40 ans, ou un Sarkozy" et non des "dinosaures (…) déconnectés de la réalité". Il parle des BRICS, ces grands pays émergents, et voudrait que l'Algérie ne rate pas le train pour devenir un pays "moderne". En attendant, il entend "changer le système avec quelqu'un qui en connaît les rouages" et l'ancien Premier ministre, Ali Benflis, serait pour lui le candidat idéal.

Principal frein à ces changements : "Les gens s'en foutent complètement de la politique." Il accuse l'Etat de distribuer ses subsides "à tort et à travers", pour acheter la "paix sociale". Il comprend ce désintérêt, alors que les gens peinent à joindre les deux bouts. "Les jeunes, ils veulent un boulot, une maison, un foyer." Quant aux printemps arabes, il les regarde avec défiance. Il voudrait une "transition pacifique et graduelle", mais il sait qu'"on sera obligé de se confronter au système. Je suis confiant et serein." Aujourd'hui, Walid ne veut plus faire du marketing. Plus tard, il aimerait faire de la politique ou de la diplomatie.

Adel Bouchenine soutient Abdelaziz Bouteflika

Adel Bouchenine, 26 ans, militant pro-Bouteflika, le 12 avril 2014, à Alger.
Adel Bouchenine, 26 ans, militant pro-Bouteflika, le 12 avril 2014, à Alger. (GAEL COGNE / FRANCETV INFO)

Adel n'a que 27 ans, mais déjà de nombreuses responsabilités. Il coordonne le travail d'une dizaine de jeunes de son parti, le RND (Rassemblement national démocratique), un parti qui soutient la candidature à un quatrième mandat du président Abdelaziz Bouteflika. Dans tout le quartier, ils distribuent des tracts. A notre arrivée, il envoie quelqu'un chercher du café et une bouteille d'eau, accueille dans un vaste bureau où les sièges en cuir grincent. Il est bien peigné et rasé de près. Sa chemisette bleue est impeccable. Il a adhéré au RND il y a sept ans. Petit à petit, il a grimpé les échelons pour devenir coordinateur et se félicite que son parti fasse de la place aux jeunes (30% de moins de 35 ans dans les différentes instances) : "On sait que notre voix va être entendue."

Adel est quelqu'un de visiblement discipliné. Il parle plus volontiers de la ligne de son parti que des raisons qui l'ont poussé à se lancer en politique, à côté de son travail dans les ressources humaines. Il finit par expliquer qu'il a "toujours voulu régler les problèmes dans son quartier. Les gens parlent toujours de ce qui ne va pas, mais il y a très peu de personnes qui font des choses." D'abord, il militait dans "une association socio-professionnelle pour gérer les marchés de proximité". Entrer dans un parti était dans la continuité, "pour construire l'Algérie, comme on veut qu'elle soit".

Dans le discours d'Adel, il n'est pas vraiment question de grands changements, mais d'"idées précises pour améliorer le pays. Il y a des solutions, ce qu'il faut c'est les appliquer." Quand il travaillait sur les marchés de proximité, "les gens étaient dans la rue, il fallait les inciter à aller dans les emplacements prévus". Que pense-t-il de ceux qui critiquent le régime ? "Il y a toujours des gens pour se plaindre. Ils parlent beaucoup, mais ils ne connaissent pas vraiment la manière dont fonctionnent la politique, les institutions. La politique, ça prend du temps. On ne peut pas tout avoir tout de suite." Quoi qu'il en soit, il dit qu'il les "encourage à voter""Moi je m'engage pour un programme, mes adversaires aussi et au milieu, il y a un arbitre : le peuple. Mais s'il ne vote pas, les responsables n'ont pas de crédibilité."

Quand on le questionne sur l'état de santé d'Abdelaziz Bouteflika, il se contente de répondre que "les autres candidats ne sont pas mieux que lui" et remarque que "certains passent leur temps à parler de son état de santé plutôt que de leur programme". Il vante la stabilité du pays retrouvée, après la décennie noire, les routes qui sont devenues plus sûres. "On soutiendra Bouteflika jusqu'au bout. Tous ceux qui disent qu'il n'a rien fait mentent."

Habib Brahmia appelle au boycott de l'élection

Habib Brahmia, 28 ans, le 16 avril 2014, à Alger (Algérie).
Habib Brahmia, 28 ans, le 16 avril 2014, à Alger (Algérie). (GAEL COGNE / FRANCETV INFO)

Habib, 28 ans, est un farouche opposant d'Abdelaziz Bouteflika. Son engagement remonte à 2008, lorsqu'il vivait en France pour suivre ses études. A l'époque, le président vient de faire changer la Constitution pour briguer un troisième mandat. En 2009, il est réélu au premier tour avec 90,24% des voix. Habib anime avec un ami la page Facebook des "envoyés spéciaux algériens", une importante page de journalisme citoyen. "J'ai alors eu une image plus précise de ce qui se passait dans l'Algérie profonde. Ça m'a fait prendre conscience qu'il fallait changer les choses." Il dénonce le "népotisme, le clientélisme" et parle de la "hogra", un terme qui désigne l'injustice, ou le mépris des autorités.

De Nice où il étudie le marketing, il suit ensuite les printemps arabes avec ses deux colocataires tunisiens. Les réseaux sociaux permettent à chacun, dans son coin et sans s'exposer, de réaliser que l'on n'est "pas le seul à sentir que ce n'est pas normal ce qui se passe" dans son pays d'origine. Habib se dit "ambitieux" et rêve de fonder, avec son ami, un parti pour avoir plus d'impact et ne plus "laisser la chose publique à n'importe qui". Il rejoint finalement le tout nouveau parti Jil Jadid (Nouvelle génération) peu après son retour en Algérie. Un parti né des printemps arabes, dirigé par le vétérinaire Sofiane Jilali. Pour lui, Jil Jadid "dit tout haut ce que la nouvelle génération pense tout bas".

En novembre 2013, espérant qu'Abdelaziz Bouteflika ne se présentera pas, Sofiane Jilali se porte candidat et réunit les 60 000 signatures citoyennes nécessaires. Mais Abdelaziz Bouteflika refuse de passer la main. "On touche le fond et on creuse encore", dit Habib. Depuis, il milite pour le boycott du scrutin : "Bouteflika a fraudé en 1999, en 2004 et en 2009, pourquoi ne frauderait-il pas en 2014 ? Si on avait participé, on aurait donné du crédit au pouvoir, on l'aurait légitimé. On ne participe pas à un coup d'Etat." Pourquoi continuer à s'engager ? "Si on veut changer un pays, la meilleure manière c'est de gouverner. J'espère changer les choses, qu'on puisse les faire avancer, qu'on puisse avoir un Etat de droit."  Il parle d'une lutte générationnelle avec des "vieux qui tiennent le pays" et qui "sont là pour se remplir les poches""Pourquoi ce sont des vieux de 70 ans qui dirigent alors qu'il y a une jeunesse formée, qui a fait des études, qui est mature ?"