Algérie : à quoi faut-il s'attendre après la démission d'Abdelaziz Bouteflika ?

Agé de 82 ans, le président algérien a remis sa démission mardi soir, pressé par la rue, mais aussi par l'armée. 

Des manifestants fêtent l\'annonce de la démission du président Abdelaziz Bouteflika, mardi 2 avril 2019. 
Des manifestants fêtent l'annonce de la démission du président Abdelaziz Bouteflika, mardi 2 avril 2019.  (RYAD KRAMDI / AFP)

La rue a été entendue. Le président algérien Adbelaziz Bouteflika a démissionné, mardi 2 avril, répondant ainsi à six semaines d'une mobilisation monstre et pacifique dans les grandes villes du pays. Après 20 ans au pouvoir, le chef d'Etat de 82 ans, considérablement affaibli à la suite d'un accident vasculaire cérébral en 2013, avait d'abord annoncé sa candidature à un cinquième mandat pour la présidentielle prévue au départ le 18 avril, avant de reporter cette élection à une date inconnue. Franceinfo revient sur ce qui attend l'Algérie à cet instant-clé de son histoire.

Un intérim de 90 jours 

Son mandat devait officiellement prendre fin le 28 avril. En notifiant le président du Conseil constitutionnel de sa décision de mettre fin à son mandat en qualité de président de la République, Abdelaziz Bouteflika a finalement accepté de prendre les devants, poussé vers la sortie par le peuple mais aussi sous la pression de l'armée et du général Ahmed Gaïd Salah. Ce dernier l'avait enjoint, plus tôt dans la journée, à appliquer "immédiatement" les dispositions de l’article 102 de la Constitution.

"En cas de démission ou de décès du président de la République, prévoit l'article, le Conseil constitutionnel se réunit de plein droit et constate la vacance définitive de la présidence de la République. Il communique immédiatement l’acte de déclaration de vacance définitive au Parlement qui se réunit de plein droit." Enfin, "quand l’état d’empêchement est déclaré par le Parlement, il charge le président du Conseil de la nation de la charge de chef de l’Etat intérimaire dont les attributions sont extrêmement verrouillées et non président de la République." 

Le président de la chambre haute du Parlement, Abdelkader Bensalah, doit donc désormais assurer l'intérim pendant une durée maximum de 90 jours, jusqu'à la tenue d'élections. Pur produit du régime algérien, cet homme de 77 ans (dont 17 à la tête du Conseil de la nation) dispose de prérogatives strictement encadrées par l'article 104 de la Constitution : il ne peut ni convoquer de référendum, ni nommer un gouvernement, ni dissoudre l'Assemblée populaire nationale, ni provoquer une révision constitutionnelle, ni décréter l'état d'urgence ou l'état d'exception, ni même déclarer la guerre sans approbation du Parlement siégeant en chambres réunies, liste Le Figaro. Surtout, il ne peut pas se présenter à l'élection présidentielle qu'il est chargé d'organiser.

L'organisation d'une transition 

Chef d'Etat par intérim, Abdelkader Bensalah doit organiser la tenue d'un nouveau scrutin. Mais les conditions de cette transition sont très particulières, relève l'historien Benjamin Stora, spécialiste de l'Algérie, interrogé par France Inter : "Soit le gouvernement actuel qui a été nommé par Abdelaziz Bouteflika continue de fonctionner et prépare la transition – ce qui va être très difficile – soit c'est le président du Conseil de la nation, qui lui-même est très âgé et très fidèle de Bouteflika, qui organise cette transition par l'intermédiaire d'une conférence nationale", explique-t-il.

Enfin, Benjamin Stora évoque un troisième scénario : "La mise en place d'un haut-conseil d'experts, de personnalités politiques indépendantes, d'économistes, d'entrepreneurs ou autres, qui prépareraient des élections." Quoi qu'il en soit, cette transition devra, pour satisfaire les revendications des Algériens, aller dans le sens de davantage de démocratie, assure par ailleurs l'historien, pour qui le peuple tente "de reprendre le fil d'une continuité historique, d'une indépendance avec un Etat de droit et un régime démocratique et en finir avec le système du parti unique".

De nouvelles manifestations 

A Alger, un concert de klaxons a accueilli l'annonce de la démission d'Abdelaziz Bouteflika. Des Algérois, munis du drapeau algérien, se sont rassemblés sur le parvis de la Grande Poste, bâtiment emblématique du centre de la capitale. Depuis plus d'un mois, des millions de manifestants à travers l'Algérie réclamaient dans le calme le départ d'Abdelaziz Bouteflika, mais aussi celui de son entourage et plus largement du "système" au pouvoir. Et la plupart d'entre eux ont répété leur détermination à continuer de manifester, refusant la transition prévue par la Constitution qui laisse les mêmes acteurs aux commandes.

La démission du président algérien représente "un premier pas vers le succès mais il faut continuer à sortir tous les vendredis jusqu'à ce que tout ce pouvoir dégage", a réagi Sanhadja Akrouf, une militante féministe algérienne, interrogée mercredi sur franceinfo. Elle ne croit pas à un revirement du chef de l'armée du côté du peuple : "Hier, ils étaient amis, aujourd'hui ils sont en divergence, mais leurs intérêts sont communs. Ils ont dilapidé ce pays et il faut qu'ils partent tous." Et de poursuivre : "On continue à marcher et ils ne vont pas nous faire arrêter (...) On restera debout jusqu'à ce qu'on chasse toute cette mafia !"

"Le régime et pas seulement le président est arrivé au bout de ses capacités", a déclaré mardi sur franceinfo, Salah Dabouz, avocat et défenseur des droits humains en Algérie. "Il fallait passer à ce que beaucoup appellent ici en Algérie la deuxième République. (...) Le slogan le plus répété ici en Algérie, c'est 'Qu'ils partent tous'", insiste-t-il, craignant que cette démission ne donne "un peu plus de temps au régime pour qu'il puisse se réorganiser".