Témoignages Face à la crise climatique, ces étudiants changent de carrière : "Produire des avions à la chaîne pour le tourisme, cela ne m'attire plus du tout"

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Face au réchauffement climatique, de plus en plus d'étudiants quittent les filières liées à des secteurs gros émetteurs de gaz à effet de serre pour se réorienter vers des métiers plus en phase avec leurs préoccupations écologiques. (ELLEN LOZON / FRANCEINFO)

Inquiets face au réchauffement climatique, des étudiants formés dans de prestigieuses écoles d'ingénieurs quittent certaines filières, comme l'aéronautique, pour se réorienter vers des activités professionnelles moins productrices de gaz à effet de serre.

En 2018, Gwendal Brossier est entré à l'Ecole nationale de l'aviation civile (Enac). "J'étais pas trop mauvais en maths et en physique. Je me disais 'Les avions, ça peut être pas mal, ça fait rêver, c'est à la pointe de la technologie", témoigne le jeune homme de 23 ans. Trois ans plus tard, il a renoncé à travailler "pour un secteur qui pollue autant". Fraîchement rentré, en train, de vacances à Prague (République tchèque), il s'apprête à signer un CDI à la SNCF, pour plancher sur le système de réservation des billets.

Quand il était adolescent, Cédric Le Mouël s'imaginait "aérodynamicien en Formule 1". Aujourd'hui, ce polytechnicien estime qu'une telle profession n'a "aucun intérêt vis-à-vis des enjeux de demain". "La voiture individuelle, pour moi, c'est mort. Et la F1, c'est vraiment la quintessence de ça", justifie-t-il. Plutôt que de calculer la pénétration dans l'air d'un bolide de 1 000 chevaux, il répare aujourd'hui des vélos dans les rues de Paris, pour le compte d'une plateforme en ligne. "C'est du contact humain. On réfléchit un peu, on utilise ses mains, j'aime beaucoup ce côté artisanat", témoigne-t-il.

Madeleine d'Arrentières, elle, a "toujours eu envie de bosser dans le spatial et l'aéronautique". "Je voulais être astronaute, pilote de chasse et puis, parce que c'était plus accessible, ingénieur aéronautique", énumère la jeune femme de 23 ans. Aujourd'hui, cette étudiante de l'Institut supérieur de l'aéronautique et de l'espace (Isae-Supaéro) hésite à se lancer dans la recherche en sciences du climat. "Produire des avions à la chaîne pour transporter des touristes aux Seychelles le temps d'un week-end, cela ne m'attire plus du tout", cingle-t-elle.

Un manifeste signé par plus de 32 000 étudiants

L'histoire de ces trois étudiants n'est pas isolée. En 2020, plus de 700 étudiants du secteur de l'aéronautique, dont Madeleine d'Arrentières et Gwendal Brossier, ont appelé, dans une tribune dans Le Monde, à une réduction du trafic aérien face au réchauffement climatique. Fin 2021, plus de 32 000 étudiants de grandes écoles avaient signé, comme Cédric Le Mouël, le manifeste "Pour un réveil écologique", lancé en 2018 et porté par une association qui entend "réveiller" les employeurs, les écoles et les pouvoirs publics sur la crise climatique. "Au fur et à mesure que nous nous approchons de notre premier emploi, nous nous apercevons que le système dont nous faisons partie nous oriente vers des postes souvent incompatibles avec le fruit de nos réflexions et nous enferme dans des contradictions quotidiennes", constatent ses auteurs.

"A quoi cela rime-t-il de se déplacer à vélo, quand on travaille par ailleurs pour une entreprise dont l'activité contribue à l'accélération du changement climatique ou de l'épuisement des ressources ?"

Manifeste pour un réveil écologique

Pour Nicolas Bourdeaud, 24 ans, ces réflexions sont arrivées dès sa première année à l'Isae-Supaéro, l'école de ses rêves obtenue après trois années intenses en classe préparatoire. "J'ai redoublé ma deuxième année de prépa, parce que je voulais vraiment cette école, retrace-t-il. Mais à partir du moment où je suis sorti de classe prépa, j'avais davantage de temps pour m'informer, lire, regarder des documentaires. En six mois, je me suis réaxé". Cyprien Brabant, étudiant de l'Ecole supérieure des techniques aéronautiques et de construction automobile (Estaca), a vécu une prise de conscience "assez soudaine". "Un jour, ma mère m'a dit 'J'ai écouté une conférence de Jean-Marc Jancovici, ça pourrait te plaire'. Cela a été un petit choc", raconte le jeune homme de 23 ans.

Des cours pas à la hauteur des enjeux

Les vidéos du polytechnicien, membre du Haut Conseil pour le climat et fondateur du cabinet de conseil Carbone 4, ont été régulièrement citées dans nos échanges avec les cinq étudiants interrogés pour cet article. Ce n'est pas le seul point commun entre eux : aucun ne nous a cité les enseignements délivrés dans telle ou telle école comme déclic de sa prise de conscience écologique. "On parle très peu d'environnement dans les cours de Polytechnique. Quand j'y étais, ce n'était même pas quatre heures", se souvient Cédric Le Mouël. "Le cursus d'Isae-Supeaéro est beaucoup trop orienté sur les drones, les enjeux militaires, l'avion vert pour 2030", résume Nicolas Bourdeaud. Après la signature de la tribune, il a cependant participé, avec ses camarades, à des groupes de travail pour modifier le cursus, qui comporte désormais une vingtaine d'heures de cours autour des thématiques de l'énergie et du climat.

Ce texte, très remarqué dans la sphère aéronautique, leur a ouvert les portes des ministères, pour quelques échanges restés sans lendemain. "Nous avions rencontré le directeur de l'innovation de Jean-Baptiste Djebbari [ministre délégué chargé des Transports], se souvient Madeleine d'Arrentières. 'Vous êtes de jeunes ingénieurs, vous devriez y croire, être optimistes. Pourquoi vous ne voulez pas venir décarboner le secteur ?'" Aucun des étudiants en aéronautique interrogés ne croit aux promesses d'Airbus, qui annonce un avion décarboné, à hydrogène, pour 2035. "Il y a cinq ans de certification pour un aéronef. Il doit donc être prêt en 2030, il reste huit ans pour le faire", calcule Gwendal Brossier, qui rappelle que ce projet ne règle pas la question des long-courriers et que le délai de renouvellement de la flotte est de "quinze-vingt ans", bien trop long pour limiter la hausse des températures.

Un rejet du "techno-solutionnisme"

Madeleine d'Arrentières rappelle que la production d'hydrogène est aujourd'hui très polluante (à 95% issue d'énergie fossile) et que la produire de manière propre demande "énormément d'électricité". "Il n'y en aura pas pour tous les secteurs d'activité, il va falloir faire des arbitrages", estime-t-elle.

"Faire un week-end je ne sais où et participer au tourisme de masse, ce n'est pas une bonne raison de polluer."

Madeleine d'Arrentières, 23 ans

à franceinfo

Nicolas Bourdeaud rappelle enfin que les progrès technologiques de l'aviation ces dernières décennies ont été complétement effacés par l'explosion du trafic : les émissions de CO2 du secteur ont quadruplé depuis 1966, comme le montre Our World in Data (en anglais).

Au-delà du seul cas du transport aérien, beaucoup de ces étudiants rejettent le "techno-solutionnisme", cette idéologie qui voit une solution technique à chaque problème. "Il faut prendre le problème à la racine, écarter les fausses solutions technologiques, estime Nicolas Bourdeaud. C'est la raison pour laquelle je ne suis pas allé travailler chez Airbus, mais pour l'innovation politique". Il est en ce moment engagé pour la primaire populaire, une "initiative citoyenne indépendante des partis politiques" pour présenter à l'élection présidentielle un candidat ou une candidate "dont la priorité sera l'urgence sociale et climatique".

"Du sens plutôt qu'un gros salaire"

Ce refus de rester dans les clous de leur formation est un choix fort, aux conséquences parfois très concrètes, notamment sur leur bulletin de salaire. "En ordre de grandeur, c'est divisé par deux [le salaire annuel brut moyen à la sortie de Polytechnique est de 59 000 euros] par rapport à mes camarades qui rentrent dans de grandes entreprises", calcule Cédric Le Mouël, qui s'apprête à signer dans une entreprise proposant des flottes de vélos cargos aux professionnels. "Cela me paraît déjà très bien, je gagne plus que ma mère au maximum de sa carrière et je préfère de loin avoir du sens qu'un gros salaire", commente-t-il. "Je ne veux plus avoir l'approche de base, le bon salaire, la voiture de fonction, le bon boulot", abonde Cyprien Brabant, qui poursuit ses études en Suède.

"Le critère de l'argent, ce n'est pas le premier pour moi et ce n'est pas toujours compris."

Cyprien Brabant, 23 ans

à franceinfo

Si aucun des étudiants interrogés ne s'est brouillé avec sa famille, ce virage écologique n'a pas toujours été compris. "La réaction de mes parents, c'était avant tout de l'incompréhension. Ils ont vu toute l'énergie investie pour atteindre cette école et quand je leur ai dit six mois plus tard que j'avais envie de changer, ils se sont demandé ce qu'il se passait", raconte Nicolas Bourdeaud. "Ce moment-là est souvent assez difficile. J'ai été plutôt compris par mes parents, par rapport à la moyenne, mais pas assez à mon goût", témoigne Cyprien Brabant. Pour se faire mieux comprendre, il a organisé une fresque du climat, un jeu éducatif sur le réchauffement, avec sa famille. "Je l'ai fait avec mes sœurs, mes parents, des oncles et tantes. Ça s'est bien passé, ce n'est pas conflictuel, c'est un bon moyen d'aborder le sujet", estime-t-il.

L'entourage immédiat, les amis et les camarades de promotion, n'est pas toujours mieux disposé que les plus âgés à accepter ce changement de cap. "Est-ce que j'aurais les mêmes amis aujourd'hui si j'avais eu ma prise de conscience plus tôt ?", s'interroge Cyprien Brabant, qui regrette que le sujet soit peu discuté dans son cercle amical. Mais tous perçoivent un changement dans leur génération. "A Supaéro, quand nous avons signé la tribune, beaucoup d'élèves étaient plutôt d'accord", se souvient Madeleine d'Arrentières. "A Polytechnique, beaucoup sont prêts à faire quelque chose de complètement différent, à un salaire plus faible, à prendre d'autres engagements associatifs, il y a quand même un mouvement de fond", constate Cédric Le Mouel. Nicolas Bourdeaud invite lui sa génération "à rejoindre les associations, à participer à ces processus démocratiques". Face au réchauffement climatique, il rappelle que "chaque dixième de degré compte".

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