"Sur le terrain, c'est rocambolesque" : la difficile mise en place du plan canicule dans les prisons

Depuis le 1er juin, ce dispositif est activé dans les établissements pénitentiaires. Mais la surpopulation carcérale et le manque de moyens entravent sa mise en œuvre.

Des surveillants dans la prison de la Santé à Paris, en 2019.
Des surveillants dans la prison de la Santé à Paris, en 2019. (STEPHANE DE SAKUTIN / AFP)

La canicule sévit sur tout le territoire : 78 départements ont été placés en vigilance orange, mercredi 26 juin. Le pic du phénomène est encore à prévoir en fin de semaine. Dans les prisons, la situation est parfois insoutenablePas de courant d'air dans les couloirs, les cellules et les parloirs. Pas d'ombre dans les cours de promenade et une hygiène insuffisante. "Les inconvénients vécus toute l'année en prison sont démultipliés pendant la canicule", explique à franceinfo Adeline Hazan, la contrôleure générale des lieux de privation de liberté.

Des bâtiments vétustes

François Bes, du pôle enquêtes de la section française de l'Observatoire international des prisons (OIP), insiste sur la vétusté de beaucoup d'établissements pénitentiaires : "Plus de la moitié des établissements ont été construits avant les années 1950. Certains ont une architecture avec des verrières sur le toit, ça crée très rapidement une fournaise". Le thermomètre peut atteindre jusqu'à 46 °C dans certaines cellules.  

"Dans certaines structures, on avait des trappes de désenfumage qu'on pouvait ouvrir en cas de fortes chaleurs. C'est le cas de la maison d'arrêt de Villepinte. Ce n'est plus possible à Fleury-Mérogis par exemple. Depuis la rénovation, il n'y a plus de trappes", déplore Samuel Dehondt, représentant SNP-FO Pénitentiaire. 

En métropole, on n'a pas des établissements conçus pour faire une ventilation d'air, comme en outre-mer.Samuel Dehondt, SNP-FO Pénitentiaireà franceinfo

Un prestataire dans un établissement pénitentiaire pour mineurs, qui a souhaité resté anonyme, témoigne à franceinfo de la difficulté d'intervenir dans ces lieux : "La salle où j'enseigne doit faire 12 mètres carrés, les fenêtres ont été cassées et pas réparées. Du coup, on ne peut pas les ouvrir, on ne peut pas fermer les volets non plus. Alors on ramène des ventilateurs, mais ça ne suffit pas."

Les activités et les sorties quotidiennes proposées à la population pénale sont parfois annulées. Les détenus sont alors contraints de rester dans leur cellule. Laélia Véron est vacataire en prison dans la région d'Orléans (Loiret), où elle donne notamment des cours de français. Elle constate, à chacune de ses visites, des conditions difficiles par temps de canicule : "Ils crèvent de chaud et ils ont l'impression que tout le monde s'en fiche..."

Un plan canicule mis à l'épreuve

Pour anticiper ces conditions de vie dégradées en milieu carcéral, et quelles que soient les températures, chaque année, du 1er juin au 30 septembre, un plan canicule est mis en œuvre dans les prisons françaises, selon une note du ministère de la Justice que franceinfo a pu consulter. Ainsi, avant l'arrivée des chaleurs, le plan prévoit de faire vérifier le système de rafraîchisssement de l'air lorsqu'il existe, le fonctionnement des douches et les modalités de distribution d'eau fraîche.

Pendant la vague de chaleur, il est prévu d'arroser les cours de promenade et les murs, d'aménager les horaires des activités extérieures, de faciliter l'accès aux douches (une ou plusieurs par jour), d'installer des ventilateurs dans les parloirs, de faciliter l'accès aux ventilateurs et de distribuer régulièrement de l'eau fraîche. L'administration pénitentiaire reconnaît que la situation est variable d'un établissement à l'autre : "C'est flexible. Cela dépend des conditions qu'ils subissent." 

Sur le papier, le plan canicule est efficace. Sa réalisation est difficile à mettre en œuvre selon les établissements.Adeline Hazan, contrôleure générale des lieux de privation de libertéà franceinfo

Pour François Bes, de l'OIP, dans ce plan figurent certes des mesures efficaces comme l'autorisation de sortir des cellules plus régulièrement, développer l'accès aux douches, mettre à disposition de l'eau mais "d'autres dispositifs ne sont pas appliqués, comme le fait de séjourner dans des endroits frais ou d'installer des brumisateurs". De plus, la machine a parfois du mal à se mettre en route. Dans le centre pénitentiaire du Sud-Francilien de Réau (Seine-et-Marne), "le stock d'eau était sur le point de se constituer au début de la semaine mais on avait déjà accumulé un retard de trois jours sur le début de la canicule", détaille Samuel Dehondt, représentant du syndicat CNP-FO.

Le constat est partagé par d'autres syndicats des personnels pénitentiaires. Wilfried Fonck, le secrétaire national de UFAP-UNSA Justice, estime que l'administration pénitentiaire met en place tant bien que mal ce plan mais "dans la traduction sur le terrain, c'est un peu rocambolesque", assure-t-il à franceinfo. "Ce qu'on déplore un peu aussi, c'est qu'on a pas été mis dans la boucle pour élaborer ces décisions", regrette Samuel Dehondt, représentant du SNP-FO. 

Une situation de blocage

Beaucoup d'acteurs du secteur estiment que la surpopulation et le manque de moyens sont des freins à l'application du plan canicule. "La surpopulation empêche les mouvements. Multiplier les douches devient difficile, par exemple", illustre François Bes. Des cellules sont exposées au soleil toute la journée. "Les personnels essaient donc de regrouper des détenus dans des cellules plus fraîches. Quand les détenus sont seuls dans leur cellule c'est possible mais en maison d'arrêt, la plupart du temps, c'est inconcevable", relève-t-il. 

L'administration pénitentiaire fait ce qu'elle peut avec les moyens qu'elle n'a pas.François Bes, de l'OIPà franceinfo

De plus, les très fortes chaleurs exacerbent les tensions entre détenus mais aussi avec les surveillants. "La canicule génère des tensions supplémentaires. Le climat général n'est pas bon", constate François Bes. Enfin, les syndicats des personnels pénitentiaires déplorent leurs conditions de travail. "On n'a pas de tenues adaptées comme nos collègues ultramarins", avance Samuel Dehondt.

De son côté, l'administration pénitentiaire assure qu'il est trop tôt pour évaluer les difficultés de mise en œuvre du plan, d'autant plus que les très fortes chaleurs ne font que commencer, souligne-t-elle.