Consommation d'énergie, émission de gaz à effet de serre... Comment la climatisation, meilleure ennemie des canicules, piège l'humanité

D'un équipement de confort, la climatisation est en passe de devenir indispensable dans de plus en plus de régions du monde. Pourtant, son utilisation joue un rôle non négligeable dans le réchauffement climatique. 

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Deux femmes passent devant un immeuble dont la façade est recouverte de climatiseurs, à Kuala Lumpur, en Malaisie, le 12 avril 2014.  (MANIN RICHARD / HEMIS.FR / AFP)

Un record en appelle un autre. Au Maroc, le mercure a frôlé les 50 °C samedi 10 juillet, certaines régions enregistrant des "records absolus" de températures. Le même jour, le pays franchissait des records de consommation électrique. Quinze jours plus tôt, le même scénario* se produisait en Colombie-Britannique, au Canada. Le point commun entre ces deux informations ? La climatisation.

Consommateurs d'énergie, émetteurs de gaz à effet de serre, inattendue source de chaleur, les climatiseurs contribuent au réchauffement climatique. Mais pourra-t-on un jour s'en passer ?

Un cercle vicieux

"La climatisation présente trois problèmes", explique Vincent Viguié, chercheur au Centre international de recherche sur l'environnement et le développement (Cired). "Le premier d'entre eux, c'est que ces appareils consomment de l'énergie. Beaucoup d'énergie." Plus nous utilisons de climatiseurs, plus nous contribuons aux émissions de gaz à effet de serre, lesquels jouent un rôle déterminant dans le réchauffement climatique. A son tour, ce dernier augmente les risques de canicule, rendant de plus en plus nécessaire l'usage de la climatisation. Un cercle vicieux qui porte un nom : la maladaptation.

"Rien que pour essayer de s'adapter aux impacts du changement climatique, on va trouver des solutions qui contribuent à leur tour à aggraver le problème."

Vincent Viguié, chercheur au Cired

à franceinfo.fr

Or, "que ce soit du renouvelable ou du nucléaire, produire autant d'énergie reste difficile et coûte cher. La question qui se pose, c'est : est-ce qu'on préfère utiliser notre électricité pour la climatisation ou faut-il la réserver à d'autres usages ?" demande le chercheur.

Pour ce qui est du deuxième "problème", Vincent Viguié pointe le rôle des gaz frigorigènes utilisés dans les appareils pour créer du froid. Les gaz CFC utilisés autrefois, responsables de la détérioration de la couche d'ozone, ont été abandonnés au profit des hydrofluorocarbures (HFC). Mais ces derniers ont un gros pouvoir sur l'effet de serre, "des centaines ou des milliers de fois plus que le CO2 à poids équivalent". Ces gaz ne sont pas censés s'échapper des climatiseurs, mais quand c'est le cas – parce que l'appareil est en fin de vie ou qu'il est détruit –, les conséquences sont catastrophiques.

Des climatiseurs sur la façade d'un immeuble résidentiel de Shenyang, en Chine, le 8 juillet 2018.  (ZHANG WENKUI / IMAGINECHINA / AFP)

Enfin – et c'est le troisième problème –, les climatiseurs agissent plus directement sur une forme immédiate de réchauffement. En effet, quand un climatiseur change de l'air chaud en air froid dans un logement, la chaleur aspirée, elle, est rejetée. En général, à l'extérieur. Ces rejets "peuvent augmenter les températures dans la rue jusqu'à 2 °C, ce qui rend la canicule plus grave pour les personnes qui n'ont pas de climatiseurs chez elles – parce qu'elles n'en veulent pas ou parce qu'elles n'en ont pas les moyens – et pour ceux qui se trouvent dans la rue, les passants et, bien sûr, les sans-abri. Plus les gens sont équipés en climatiseurs, plus c'est compliqué pour les autres de ne pas en avoir."

D'un confort à une nécessité

Aux Etats-Unis, 90% des foyers disposent de la clim et cette dernière est responsable de 6% du total de la consommation électrique dans le pays, selon l'Agence américaine de l'énergie*. Les Américains consomment autant d'électricité que l'ensemble du Royaume-Uni simplement pour rafraîchir l'air, explique The Guardian*. En réalité, des Etats du sud et de l'ouest du pays, comme la Floride ou le Nevada, ou encore certaines parties de la Californie, n'auraient jamais pu connaître de développement économique sans l'essor de la climatisation, généralisée au cours du XXe siècle. Mais en ce début de XXIe siècle, les vagues de chaleur menacent des zones jusqu'alors relativement épargnées, poussant encore et toujours à plus de climatisation.

Ainsi, dans l'Oregon ou l'Etat de Washington, Etats tempérés du Nord-Ouest, les rayons des ventilateurs et des climatiseurs ont été dévalisés dans les magasins. A Seattle ou à Portland, des salles de sport, des bibliothèques et autres bâtiments municipaux climatisés ont accueilli des milliers d'éphémères réfugiés climatiques, chassés de leurs domiciles non climatisés par les températures de plus de 45 °C enregistrées pendant plusieurs jours consécutifs. Un usage vital de la clim – quelque 200 personnes ont péri dans la région en raison de la chaleur, a rapporté The New York Times* – qui a mis à mal les réseaux électriques. Aussi, les autorités n'ont pas manqué d'appeler les habitants à utiliser la climatisation avec parcimonie quand, ironiquement, cette dernière était devenue indispensable.

Un centre de rafraîchissement, à Portland, dans l'Oregon (nord-ouest des Etats-Unis), le 28 juin 2021.  (Kathryn Elsesser / AFP)

"Dans ces situations de canicule, quand l'électricité tombe en panne, on se retrouve face à une crise sanitaire. Nous sommes à la merci du problème d'approvisionnement électrique, poursuit Vincent Viguié. Car il ne s'agit plus de confort, mais d'une nécessité."

Invoquant la nécessité, au Qatar, on déploie désormais l'air conditionné jusque dans la rue et les structures en plein air, tels que les stades qui accueilleront la prochaine Coupe du monde de football. "C'est une question de survie. Il fait trop chaud. C'est la réalité", concédait au Washington Post* Neeshad Shafi, du mouvement écologiste Arab Youth Climate Movement Qatar, cité par Le Parisien.

L'air climatisé est installé sous les sièges des spectateurs dans le stade Al-Janoub, à Doha, au Qatar, le 25 septembre 2019.  (GIUSEPPE CACACE / AFP)

Demain, tous climatisés

Avec l'augmentation des températures, l'Agence internationale de l'énergie* (PDF) estime que la demande mondiale en climatiseurs va passer de 1,6 milliard en 2018 à 5,6 milliards en 2050. Or, cette hausse de la température à l'échelle mondiale augmente la probabilité de voir survenir des phénomènes météorologiques extrêmes, tels que des canicules jusqu'alors inédites.

Selon un rapport de l'Ademe publié en juin 2021, la climatisation est aujourd'hui responsable de près de 5% des émissions d'équivalent CO2 du secteur du bâtiment en France. Le taux d'équipement des ménages est quant à lui passé de 14% en 2016 à 25% en 2020. Cette année-là, "pour la première fois, le nombre d'équipements vendus a dépassé les 800 000 unités alors que celui-ci était stabilisé autour de 350 000 par an précédemment", détaille cette étude. Ce document relève bien sûr des disparités économiques et régionales : c'est parmi les cadres et professions libérales (37%) et surtout dans le Sud-Est et en Corse que l'on est le plus climatisé (47% des foyers).

Mais, selon les prévisions des climatologues, il ne fait aucun doute que les besoins en climatisation vont augmenter. Et pour cause : "Si rien n'est fait pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, Paris pourrait se retrouver d'ici la fin du siècle avec le climat de Séville, voire d'Alger, selon les prévisions, poursuit Vincent Viguié. Mais Paris n'a pas été construit pour le climat de Séville. Aucune ville n'a été construite pour son climat du futur." Il est donc primordial de s'adapter à ce changement progressif mais rapide du climat.

Un panneau affiche la température dans une rue de Séville (Espagne), le 10 juillet 2021.  (CRISTINA QUICLER / AFP)

En 2020, le chercheur a publié une étude sur l'adaptation à cette hausse des températures dans la capitale française et sa région. La conclusion : il sera "difficile" pour l'Ile-de-France de se passer de la climatisation. De même, il sera indispensable d'en limiter au maximum l'utilisation grâce, notamment, à la végétalisation des villes, une meilleure isolation des bâtiments ou encore la mise en place de toitures réfléchissantes.

Parfois indispensable, mais pas la seule solution

Sommes-nous condamnés à alimenter le cercle vicieux de la clim ? Vincent Viguié appelle à "une utilisation raisonnée de la climatisation".

"On peut accepter qu'il fasse quand même chaud à l'intérieur, mais pas au point que cela devienne dangereux pour la santé."

Vincent Viguié, chercheur au Cired

à franceinfo.fr

Deux, trois, quatre ou cinq degrés de plus au thermomètre peuvent ainsi permettre de réaliser d'importantes économies d'énergie sans mettre en danger les occupants d'un bâtiment. "La question que cela pose, c'est : dans quelle mesure accepte-t-on de céder un peu de notre confort ?" résume le chercheur, pour qui il serait pertinent de réserver l'usage de la climatisation aux personnes vulnérables, dans les maisons de retraite ou dans les hôpitaux.

Le Japon l'a compris dès 2005. Lors de cette année d'entrée en vigueur du protocole de Kyoto – le grand frère de l'accord de Paris –, le gouvernement a lancé l'initiative "Cool Biz", une opération de communication invitant les salariés à adopter un code vestimentaire "allégé", de sorte à ne pas faire descendre la température dans les bureaux sous les 28 °C. Depuis 2011, après la catastrophe de Fukushima et la mise à l'arrêt des centrales nucléaires du pays, l'initiative s'étend désormais de mai à octobre.

Des employés du ministère de l'Environnement japonais posent devant les photographes en chemisettes et polos pour le lancement de la campagne "Super Cool Biz", le 1er juin 2015 à Tokyo.  (MASAHIRO SUGIMOTO / YOMIURI / AFP)

En France, c'est François de Rugy qui, pendant la canicule de juin 2019, a fait la promotion de cette philosophie. Alors ministre de la Transition écologique, il s'est présenté sans cravate sur le plateau de BFMTV, expliquant vouloir "montrer l'exemple" et inciter les entreprises à alléger le dress code plutôt que de pousser la clim.

Dans cette optique, la Convention citoyenne pour le climat a proposé d'"inciter" à renoncer à la climatisation dans les commerces, bureaux et logements quand la température est inférieure à 25 ou 30 °C. Une proposition restée lettre morte, puisqu'elle n'apparaît pas dans la loi Climat et résilience adoptée par le Parlement le 20 juillet.

La communauté internationale a quant à elle pris en main la régulation de l'usage des HFC : entré en vigueur en 2019, dans la foulée de l'accord de Montréal – lequel est parvenu à faire abandonner les CFC –, l'accord de Kigali prévoit une diminution de la production et de la consommation de ces gaz de 85% d'ici à 2047. En 2021, il a même été ratifié par la Chine, qui produit 70% des climatiseurs, écrivait Le Monde en avril. "Le but, c'est de passer à des gaz qui ont un pouvoir réchauffant de plus en plus faible et de travailler à empêcher les fuites. Beaucoup de climatiseurs vieux et de mauvaise qualité sont utilisés, notamment dans les pays en développement. On ne peut pas s'assurer que tous soient convenablement traités. On peut encore faire beaucoup mieux", poursuit Vincent Viguié, qui propose de faire en sorte que la climatisation "ne soit pas systématiquement vue comme la seule solution". De la fraîcheur à consommer avec modération.

* Les liens suivis d'un astérisque sont en anglais.

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