Trop-perçus, demande de restitution de solde, endettement : les militaires paient encore le fiasco du logiciel Louvois

Un logiciel de l'armée a perturbé les paies de dizaines de milliers de soldats français durant près de sept ans. La réclamation du trop-perçu en a poussé certains à l'endettement, voire à la dépression.

RADIO FRANCE

Marcel F.*, officier de l’armée de terre toujours en activité et père de famille, a les traits tirés. "Un jour, ma solde n’a plus été calculée", témoigne ce militaire. Comme des dizaines de milliers de collègues, il est victime du logiciel Louvois, un système informatique de paie mis en service en 2011 par le ministère de la Défense. Des soldats en subissent encore les lourdes conséquences. "Conséquence : ma mutuelle m’a radié et je ne l’ai jamais su, sauf le jour où j’ai dû aller aux urgences, poursuit Marcel F. Là on m’a dit : ‘Mais monsieur, vous n’avez plus de mutuelle'." Aujourd'hui, cet officier est criblé de dettes.

Bulletins loufoques ou trop-perçus

Au pic de la crise, on dénombrait 120 000 dossiers en souffrance. Certains n’avaient reçu qu’une partie de leur solde. Le comble était atteint avec une solde réduite à seulement trois centimes d’euros.

En juillet 2013, Nathalie D. a reçu un bulletin de solde de… 3 centimes d’euros.
En juillet 2013, Nathalie D. a reçu un bulletin de solde de… 3 centimes d’euros. (RADIO FRANCE)
À l'inverse, Louvois s’est aussi mis à gonfler les paies. Des militaires ont ainsi touché trop d’argent, parfois même sans qu’ils s’en aperçoivent. Le logiciel a même envoyé des paiements à des réservistes qui n’étaient plus militaires. "J’ai reçu un bulletin de solde qui m’attribuait 200 euros, témoigne Daniel P.*, un ex-réserviste en procès avec ses anciens patrons. Mais, je n’étais plus dans l’institution. On est dans une situation d’angoisse. Je ne suis plus sous les drapeaux et on me paye quand même. Et vous ne savez même pas à quel organisme il va falloir les rendre."

Le ministère de la Défense n’ayant pas l’intention de laisser filer l’argent versé en trop, s’est donc mis à poursuivre ses soldats pour leur demander de rembourser ces trop perçus. Montant de la facture : 545 millions d’euros.

Des paiements fantômes

Le ministère a donc monté une structure de recouvrement du trop versé. Près de 6 000 contentieux ont été portés devant la commission de recours militaire, passage obligé avant de déposer un recours devant un tribunal administratif civil. L’armée a bien récupéré une partie de son argent : 350 millions d’euros ont été remboursés. Il resterait 3 000 cas à régler.

Mais l’état-major a tout de même laissé filer 83 millions d’euros qu’il n’a pas réclamés. Pourquoi ? Il est arrivé que l’on facture, sur des fiches de paie, des sommes qui en fait n’ont jamais été versées. "Il s’agit certainement de trop versés inventés par le logiciel, explique Jacques Bessy, un ancien gendarme aujourd’hui à la tête de l’Association de défense des droits des militaires, Adefdromil. Ces 83 millions d’euros ont été abandonnés parce qu’ils ne pouvaient pas être justifiés clairement."

"J’ai peur d’aller au courrier"

De nombreux militaires ont donc été amenés à contracter des prêts pour rembourser du trop versé. Conséquence : le moral des troupes est au plus bas. "Quand j’étais militaire, cela ne me faisait pas peur de partir au front, mais maintenant, je suis beaucoup moins bien dans ma tête avec Louvois", raconte Nathalie D.*, mère célibataire qui a quitté l’armée après 15 ans de service. En 2013, elle a été destinataire d’un trop versé. Elle a soigneusement conservé l’argent qu’on ne lui réclamait pas, tout en signalant qu’elle était prête à le rendre.

Pendant deux ans, on ne lui a rien demandé donc elle a fini par acheter un appartement. Et là, patatras ! En 2017, elle reçoit la lettre fatidique : 37 000 euros à rembourser. Depuis, elle vit dans l’angoisse, assure-t-elle. 

Nathalie D. ne peut pas payer les 36 898 euros réclamés par l’État.
Nathalie D. ne peut pas payer les 36 898 euros réclamés par l’État. (RADIO FRANCE)


Jusqu’à fin 2013, les cas se sont multipliés, touchant tous les grades dans l’armée de terre, sauf les généraux, payés par un autre logiciel qui, lui, fonctionne correctement. Mais en bas de l’échelle, ceux qui partent en mission à l’extérieur subissent la pression. "Ce sont les petits qui trinquent, déplore Jacques Bessy, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas forcément accès à l’information, ceux qui n’ont pas un niveau d’instruction qui leur permette d’écrire, d’engager des recours, de lire correctement leur bulletin de solde, de les corréler avec leurs relevés bancaires. Ceux-là se sont fait avoir. Les ‘résistants’, qui ont eu les moyens de se défendre sont ceux qui ont un petit grade : sous-officiers, officiers subalternes, voire officiers supérieurs."

Faible contestation dans les rangs

Certains se défendent d’autant plus qu’ils vivent une situation paradoxale : on leur demande de rembourser le trop-perçu dû à Louvois, mais ils doivent s’acheter du matériel car celui de l’armée n’est pas toujours à la hauteur. "On a dû acheter plusieurs paires de chaussures car celles fournies par l’armée française ne tiennent pas le choc, confie Elise S.*, dont le mari doit bientôt partir au Sahel. Les soldats ont fini par mettre des bouteilles en plastique coupées en deux en guise de semelle. On a acheté des bandoulières de Famas, des gilets pare-balles, plusieurs treillis, et des sacs, car l’armée ne les renouvelle que tous les trois ans. Si le vôtre est troué, il faut bien en racheter un."

Mises à part quelques manifestations de femmes de militaires, tout cela n’a pas fait plus de bruit. Pour quelles raisons ? À l’armée, on est formé à l’esprit de corps, à la discipline, au silence. "Certains sont bien contents d’avoir de long contrats pendant lesquels ils n’iront pas pointer à Pôle Emploi, avance Daniel P. C’est triste à dire, mais on a joué avec la bonne volonté et la discipline de beaucoup de militaires."

Sur un groupe Facebook, des femmes de soldats en colère contre Louvois et le ministère de la Défense.
Sur un groupe Facebook, des femmes de soldats en colère contre Louvois et le ministère de la Défense. (CAPTURE D'ÉCRAN FACEBOOK)

Le ministère de la Défense aurait-il sous-estimé le problème car il savait que la résistance serait faible ? Du côté de l’état-major, on cherche à relativiser. "Quand on regarde le volume des recours, il baisse considérablement, minimise le secrétaire général à l’administration des armées, Jean-Paul Bodin. Les personnels ont parfaitement compris que les sommes versées en trop ne leur étaient pas dues. Dans les situations les plus délicates d’un point de vue social, l’État a fait un geste et a annulé sa créance."

Louvois est aussi riche d'erreurs absurdes voire hallucinantes. Selon Le Dauphiné Libéré, le chasseur alpin Arthur Noyer, disparu en avril 2017, retrouvé assassiné  cinq mois plus tard et dont la mort pourrait être liée au suspect numéro un dans l’affaire de la disparition de la petite Maëlys, a été classé par Louvois comme "déserteur", la case "disparu" n’existant tout simplement pas.

Louvois : genèse d’un gâchis

L’idée d’une harmonisation des paies des militaires a germé il y a une vingtaine d’années, quand l’armée s’est professionnalisée. "La volonté de l’État en 1996 était d’avoir un logiciel pour l’ensemble des fonctionnaires, dans lequel on voulait aussi faire rentrer les militaires, explique Patricia Adam, ex-députée et ancienne présidente de la commission de la Défense à l’Assemblée nationale. Le problème, c’est que la condition militaire est très différente du statut de fonctionnaire." 

En 2006, le processus est arrêté. On s’aperçoit qu’un logiciel à part entière est nécessaire. Ce sera Louvois. Pour le concevoir, on fait d’abord appel à une société extérieure, Sopra. Mais les militaires vont rapidement l’écarter pour reprendre le projet en interne. Il faudra attendre 2011 pour qu’il mûrisse. L’État cherchant à faire des économies, plus de 750 postes sont supprimés au service de la paie des armées. "C’était pour faire du chiffre. On n’a absolument pas mesuré les conséquences", s’exclame Patricia Adam.

"C’était couru d’avance"

Pourquoi ce logiciel n’a pas fonctionné ? La paie des militaires variant en fonction de la nature des missions, avec un système de 174 primes et indemnités différentes, il est impossible de définir des critères simples de calcul. Ainsi, lorsqu’on l’on a ajouté les 180 000 soldats de l’armée de terre sur Louvois, il est arrivé ce qui devait arriver.

"Imaginez qu’il faille mettre tous ces gens qui dépendent de centaines de critères de paie différents dans une énorme base de données, avec des primes qui changent tous les mois, développe Emilien Ercolani, journaliste spécialiste en informatique. Chaque fois que quelque chose change, des engrenages doivent se mettre en place afin de calculer la paie le plus rapidement possible. Si cela semble simple sur le papier, c’est extrêmement compliqué techniquement."

Était-ce pour autant difficile de prévoir ces bugs ? Un audit commandé en septembre 2010 - alors qu’Hervé Morin était ministre de la Défense - avait déjà conclu que le logiciel était instable et comportait des défauts. Des personnels avaient été réquisitionnés en prévention pour recalculer 20 000 soldes, au cas-où.

Louvois était condamné à l’échec dès le départ. "On a envoyé plein de données pourries dans un système qui était bancal, fulmine Sylvain B.* qui était au cœur du dispositif. De nombreux points de contrôle ont été supprimés pour tenir les délais". Ce sont finalement 50 000 dossiers qui ont dû être recalculés au printemps 2012. L’homme a vite perdu le contrôle de la machine. "Avant, un chef militaire avait le pouvoir de résoudre un problème administratif, nous raconte Lucas M.* un ancien officier. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Il y a un décalage entre le ‘devoir d’excellence et de réussite’ demandé dans nos missions, et un ‘devoir de médiocrité’ d’un système de gestion administrative, et c’est intolérable."

Des erreurs en cascades

En juillet 2012, pour tenter d’éteindre l’incendie, le ministère de la Défense fait appel à Steria, une société qui assurait déjà la maintenance de certains systèmes informatiques de l’armée depuis 2008. Steria va alors dépêcher un "commando informatique" composé de consultants parfois payés 1 000 euros la journée. "Grâce à Steria, trois ou quatre mois après le premier pic d’erreurs, il n’y avait presque plus de problèmes de sous-paiements", reconnaît Sylvain B.

Mais un autre problème, beaucoup plus complexe, survient, fin 2012 : les fameux sur-paiements. À la décharge de Steria, les militaires avaient conçu le progiciel Louvois en y insérant des millions de lignes de code incompréhensibles pour des personnes qui travaillent habituellement sur des logiciels classiques. Jean-Yves Le Drian, alors nouveau ministre de la Défense, ne mesure pas tout de suite l’ampleur de ce désastre. "Les problèmes lui ont été cachés par l’état-major, affirme Patricia Adam. Quand il a appris les soucis de Louvois fin 2012, le dossier a finalement changé de main pour construire un nouveau programme d’investissement."

Un nouveau logiciel, les mêmes prestataires

Le remplacement de Louvois est acté. Nom de code : Source solde. Mais là encore, cela va prendre beaucoup plus de temps que prévu. "L’appel d’offres a pris des mois, explique Sylvain B. Le ministère voulait tout contrôler. Un logiciel nouveau comme ça, il faut au moins trois ans pour l’installer. Comme on a pris la décision de le lancer mi-2015, il sera opérationnel mi-2018, voire en 2019 ou 2020."

C’est finalement le Français Sopra-Steria qui remporte l’appel d’offres. Un contrat de 130 millions d’euros sur dix ans. Steria est la société qui avait été appelée à réparer Louvois juste avant le trop versé et Sopra est celle qui avait travaillé sur le tout premier logiciel de l’armée, finalement abandonné. Elles ont fusionné et ont obtenu le nouveau marché de façon régulière. Chez certains hauts gradés, dans un premier temps, on a du mal à comprendre. Mais Sopra-Steria finit par faire consensus au sein de l’état-major.

Sauf qu’un nouveau grain de sable vient gripper la machine : le prélèvement à la source pour les contribuables. Lorsque le développement de Source solde a débuté, ce n’était pas dans le cahier des charges. Or, en prévision de sa mise en place en janvier 2019, il a fallu le rajouter au programme informatique. Le rallongement des délais d’au minimum un an et l'augmentation de la facture en prévision ont coûté quelques dizaines de millions d’euros en plus. Le ministère estime que cela fait partie des aléas inhérents au lancement d’un programme informatique. "Le système n’est pas figé, il ne cesse d’évoluer, se défend Jean-Paul Bodin, secrétaire général de l’administration des armées. On prévoit le lancement au 1er janvier 2019." Il y aura donc bien un an de retard, et peut-être plus si l’on en croit d’autres sources.

Un gâchis reconnu mais… sans responsable

La facture de toutes ces erreurs est difficile à chiffrer. Jean-Yves le Drian lui-même a reconnu que l’on a gaspillé l’équivalent de ce qui avait été économisé en supprimant des emplois. "Pour Source solde et Louvois, il faut compter 130 millions d’euros perdus sur dix ans, calcule Sylvain B. Plus 160 millions d’euros de trop versés qui sont toujours dans la nature, on arrive à peu près à 300 millions foutus en l’air."  Cette évaluation est sans doute sous-estimée. Quoi qu’il en soit, cette opération est un énorme gâchis d’autant plus qu’aucune sanction n’a jamais été prononcée.

La Cour des comptes a prévu de se pencher sur ce monumental échec en 2018. Peut-être posera-t-on alors la question des éventuelles responsabilités. "Nous n’avons pas été en mesure d’exiger et faire des tests suffisamment importants, admet Jean Paul Bodin. La responsabilité est collective au sein du ministère." Une affirmation que les victimes ont du mal à entendre. La lassitude l’emporte. Ils sont nombreux à rembourser l’armée après une transaction à l’amiable.

Mais leur avocate, Aïda Moumni, ne se satisfait pas de la version officielle. "C’est Louvois qui a dysfonctionné, ce ne sont pas les victimes. Le ministère de la Défense aurait dû répondre de ces dysfonctionnements. La hiérarchie a trahi ses subordonnés en agissant de la sorte", selon elle. Louvois n’a pas fait que fragiliser des militaires. Il en a aussi dissuadé beaucoup de rester sous les drapeaux. L'armée a perdu la confiance de nombre de ses soldats.

*Les prénoms et fonctions ont été changés

Des militaires français à Thionville (Moselle), le 17 novembre 2017.
Des militaires français à Thionville (Moselle), le 17 novembre 2017. (MAXPPP)