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Reportage Opération "Wuambushu" à Mayotte : dans le plus grand bidonville de France, les Comoriens redoutent "la guerre civile"

Article rédigé par Robin Prudent - envoyé spécial à Mayotte
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min
Saïd Abdul Karim devant sa maison de tôle, dans le bidonville de Kawéni, à Mayotte, le 18 avril 2023. (ROBIN PRUDENT / FRANCEINFO)
Des centaines d'agents des forces de l'ordre sont déployés dans l'archipel afin de réaliser des expulsions massives d'immigrés illégaux et des destructions de bidonvilles. De quoi relancer les craintes d'une flambée de violence parmi les habitants.

"Oui, j'ai peur." Assis sur une chaise en bois, dans la chaleur étouffante de son petit salon, Saïd Abdul Karim, 28 ans, ne sourit plus. Derrière lui, des restes de carrelage dépareillés forment une mosaïque colorée. Une nappe tissée recouvre la table. Le jeune Comorien sans papiers a soigné la décoration de sa frêle maison. Mais dans quelques jours, son "banga", du nom de ces cases en tôle, sera-t-il toujours planté là, entre les bananiers des hauteurs de Kawéni, à Mayotte ? Et lui, vivra-t-il toujours sur l'île ? Rien n'est moins sûr.

Une vaste opération de lutte contre l'immigration illégale "au long cours" a "déjà commencé" dans le 101e département français, selon le ministre de l'Intérieur, interrogé sur franceinfo, vendredi 21 avril. Son nom de code ? "Wuambushu", qui signifie "reprise" en mahorais. Plus de 500 membres des forces de l'ordre ont été déployés en renfort dans l'archipel de l'océan Indien afin de procéder à des expulsions massives vers les Comores voisines et la destruction de mille "bangas" dans les quartiers informels.

"Nous allons détruire sur décision de justice ces bidonvilles et reloger les gens", a assuré Gérald Darmanin – même si, par le passé, les solutions de relogement n'ont pas toujours été trouvées. Cette opération de grande ampleur est réclamée de longue date par de nombreux élus de l'île, mais inquiète une partie de la population et plusieurs organisations internationales. Les Comores ont également appelé la France à y "renoncer".

"Où va grandir mon enfant si je suis expulsé ?"

Dans les dédales boueux du plus grand bidonville de France, "Wuambushu" est sur toutes les lèvres et la terreur dans tous les ventres. Plus de 15 000 personnes vivent ici, à Kawéni, au nord-est de Mamoudzou, la préfecture, selon le dernier recensement de 2018. "Où va grandir mon enfant si je suis expulsé ?", s'inquiète Saïd Abdul Karim. Déjà, en mai dernier, le jeune Comorien a été séparé de son fils après avoir été interpellé par la police aux frontières. Embarqué dans l'une de ces camionnettes blanches que l'on voit régulièrement traverser l'île de Grande-Terre à toute vitesse, le père de famille a ensuite été placé au centre de rétention administrative de Petite-Terre, selon son récit.

En moins de 48 heures, l'homme d'allure fluette a été renvoyé sur l'île d'Anjouan, aux Comores, dont les rives sont situées à moins de 70 km de Mayotte. Comme lui, ils sont plus d'une soixantaine à être expulsés chaque jour du département, selon Gérald Darmanin, davantage que partout ailleurs sur le territoire français. Comme lui, ils sont aussi des dizaines à tenter de revenir à bord d'un "kwassa kwassa", ces canots de pêche comoriens qui accostent tous les jours sur l'île avec des migrants à leur bord. Et au sujet desquels Emmanuel Macron avait osé une plaisanterie d'un goût douteux, il y a six ans. 

Saïd Abdul Karim dans son "banga", dans le bidonville de Kawéni, à Mayotte, le 18 avril 2023. (ROBIN PRUDENT / FRANCEINFO)

Face aux murs en parpaings d'une mosquée en construction dans le village de Kawéni, une quadragénaire s'inquiète aussi d'être un jour délogée de son "banga", après vingt années passées sur l'île. "Cette opération nous fait peur à tous ici", affirme Wassilati Mohamed Atumani. Ses six enfants sont tous scolarisés dans les établissements français de l'archipel. Ils ne peuvent pas être expulsés tant qu'ils sont mineurs, sauf s'ils sont éloignés avec leurs deux parents expulsés, selon la procédure française.

"On ne peut s'attendre qu'au pire"

De nombreuses familles comoriennes de Kawéni redoutent également que l'opération "Wuambushu" ne fasse exploser la violence sur l'île. "Ça va être la guerre civile !", lance une lycéenne, en robe à fleurs et foulard blanc. "Même quand on dort, on ne pense qu'à ça." Entourée de ses copines, la jeune fille se souvient encore des caillassages de bus scolaires par des jeunes du quartier après des opérations de police. "On passe notre bac cette année et on ne va peut-être même pas pouvoir aller à l'école", s'inquiète une autre Comorienne assise à ses côtés.

Des Comoriennes à Kawéni (Mayotte), le 18 avril 2023. (ROBIN PRUDENT / FRANCEINFO)

Un sentiment confirmé par les associations locales. "Il faut se préparer parce qu'il va y avoir de la violence, c'est sûr", tranche Zaïnaba Haroussi, directrice d'un organisme de formation, situé à quelques kilomètres du bidonville. "Personnellement, j'ai beaucoup d'appréhension. On ne peut s'attendre qu'au pire", renchérit Chaima Mohamed, animatrice sociale dans un quartier voisin. Les jeunes qu'elle côtoie lui posent constamment des questions sur l'opération, sans qu'elle puisse y répondre. Elle se remémore aussi la réaction de l'un d'entre eux : "S'ils nous cherchent, ils vont nous trouver. On ne va pas se laisser faire."

"On participe tous à la violence"

Les jeunes Comoriens sans papiers des bidonvilles de Mayotte concentrent les reproches d'une large part des Mahorais. Pour certains, ils seraient responsables de la "délinquance hors norme" qui sévit dans l'archipel, d'après l'Insee. Ici, environ la moitié des 256 000 habitants sont mineurs et étrangers, à 95% comoriens. "Faire le lien entre immigration et violence à Mayotte, c'est une évidence", affirme sur France 24 la députée mahoraise Estelle Youssouffa, qui réclame la mise en place rapide de "Wuambushu". Un avis qui n'est pas partagé par tous les habitants de l'archipel. "On ne doit pas stigmatiser toujours les Comoriens. Nous, les Mahorais, on a aussi nos délinquants", nuance Sandra Saïd, interprète au tribunal judiciaire de Mayotte, dans un reportage de France Culture.

Les Comoriens de Kawéni s'érigent également contre les analyses simplistes et xénophobes de la situation. "La violence touche tout le monde ici, les Mahorais comme les Comoriens", rétorque Wassilati Mohamed Atumani. "Nous avons la même peau, le même sang, le même visage", renchérit Djabi Houmadi, 23 ans, en se touchant la joue. Pendant plusieurs siècles, et jusqu'en 1995, avec l'instauration des "visas Balladur", les habitants des Comores se déplaçaient régulièrement et sans frontière dans les différentes îles de l'archipel, dont Mayotte. "On participe tous à la violence d'aujourd'hui", lâche le jeune Comorien, debout sur les pneus qui servent de terrassement dans les ruelles des bidonvilles.

Djabi Houmadi dans le bidonville de Kawéni (Mayotte), le 18 avril 2023. (ROBIN PRUDENT / FRANCEINFO)

Assise devant la porte de sa baraque en tôle, Nadia Kombo garde un œil sur les jeunes qui discutent tout près. "Si la France renvoie leurs parents aux Comores, ils seront sans cadre. Et c'est à cause de cela que certains deviennent violents", assure la mère de famille, qui a obtenu un titre de séjour de deux ans. "L'opération va empirer les choses. Les enfants vont se retrouver à la rue, sans père, ni mère", poursuit Ismail Ahmadi, un père de famille du quartier qui habite Mayotte depuis vingt-sept ans, en dépit de plusieurs expulsions vers les Comores.

"Nous, parents, devons lutter avec l'Etat, ensemble, contre le fléau de la violence."

Ismail Ahmadi, habitant de Kawéni (Mayotte)

à franceinfo

La tâche est immense pour pacifier ces quartiers où la précarité bat, aussi, tous les records nationaux. A Mayotte, le niveau de vie médian est sept fois plus faible qu'au niveau national, et plus des trois quarts des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, soit cinq fois plus que dans l'Hexagone, rappelle l'Insee.

Dans les chemins en pente du bidonville, Saïd Abdul Karim affirme qu'il compte bien tenter d'inverser cette spirale négative. "Je suis d'accord pour lutter contre la violence, j'en ai moi-même été victime ici quand je suis arrivé en 2015", explique le jeune père. Mais cette bataille ne se gagnera pas avec les bateaux de police et les tractopelles de l'opération "Wuambushu", selon lui. "Je préfère encadrer des jeunes pour qu'ils ne deviennent pas comme leurs aînés, assure-t-il, d'un ton posé. Je veux tout faire pour que mon fils puisse grandir tranquillement ici."

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