Les chauffeurs UberPop tracent leur route malgré l'interdit

Le service de transports est illégal en France depuis le 1er janvier et la police a déjà arrêté plusieurs chauffeurs amateurs. Pas de quoi inquiéter ceux que francetv info a rencontrés jeudi.

La société Uber proposait le service UberPop dans son application à Paris.
La société Uber proposait le service UberPop dans son application à Paris. (CAMILLE CALDINI / FRANCETV INFO)

"Vous n'avez pas froid ? Vous avez attendu longtemps ?" Les chauffeurs UberPop n'ont perdu ni leurs sourires contractuels, ni les habitudes polies qui leur garantissent les bonnes évaluations des clients. En principe, ces chauffeurs amateurs, qui transportent des particuliers contre rémunération, agissent dans l'illégalité, depuis l'entrée en vigueur de la loi Thévenoud, le 1er janvier. Certains ont d'ailleurs été interpellés par la police, le week-end dernier, révèle Le Monde, jeudi 12 février. Mais des dizaines d'autres continuent à circuler dans les rues parisiennes comme avant, ou presque.

"Des chauffeurs ont été arrêtés ? Vous me l'apprenez, s'étonne Aziz*, emmitouflé dans sa doudoune bleu nuit. Ça devient chaud, il faut être prudent." Notamment quand il dépose des clients à l'aéroport. "S'ils sont plusieurs, je demande juste à une des personnes de monter à l'avant, ça attire moins l'attention", confie-t-il. Ce n'est pas systématique, mais beaucoup de chauffeurs affiliés à UberPop utilisent cette petite ruse, selon lui.

"Si on me contrôle, je planquerai mon portable"

Aziz* n'a ni peur, ni l'intention de s'arrêter. "J'ai grandi dans un quartier, j'ai fait des bêtises de jeunesse", confie-t-il dans les embouteillages de l'avenue Ledru-Rollin. A 30 ans, il est marié, père de trois enfants, dont il affiche une photo en fond d'écran sur son smartphone. Surtout, "je suis passé à autre chose, j'ai un vrai métier honnête et je n'ai pas l'impression d'être un hors-la-loi quand je passe chaque semaine mes deux jours libres à travailler pour Uber, histoire de gagner un peu mieux ma vie", lâche-t-il. Avec un sourire filou, il renchérit : "Si on me contrôle, je planquerai mon portable, et puis, si je dois aller au poste de police, tant pis. En ressortant, je relancerai l'appli Uber et je reprendrai des clients."

Il est convaincu de ne risquer qu'un simple rappel à la loi. En théorie, il pourrait pourtant ressortir du poste privé de son permis de conduire et de sa Clio. Les chauffeurs UberPop accusés d'"exercice illégal de la profession de taxi" encourent un an de prison, 15 000 euros d’amende, cinq ans de suspension du permis de conduire et la confiscation de leur véhicule.

"Trop bête de se faire choper pour une priorité à droite"

Ce risque-là, Nicolas* refuse de le prendre. "Mais pour le moment, c'est flou. Uber nous dit qu'on peut continuer, alors je continue. Mais si c'est vraiment interdit, j'arrête", promet cet éducateur sportif en levant la main droite. Il a écrit plusieurs fois à la société pour être "certain que tout était légal". Uber ne lui aurait répondu qu'une seule fois, assurant que l'activité se poursuivait, en raison d'une procédure en cours. La société profite des différents recours juridiques pour "se faufiler entre la loi et la police", comme l'écrit Libération et gagne ainsi du temps. En attendant, Nicolas* poursuit son chemin en respectant scrupuleusement la signalisation. "Ce serait trop bête de se faire choper pour une priorité à droite", sourit-il.

En plus d'être assez jeunes, les chauffeurs rencontrés jeudi matin ont en commun d'utiliser Waze, une application communautaire de trafic routier et de navigation. L'un d'eux me tend son portable en expliquant qu'Uber leur permet de connecter Waze à l'appli UberPop. "C'est génial, parce que les plans sont plus précis et le GPS indique les bouchons, les travaux, tout ça." Les contrôles de police aussi ? "Oui, ça me permet d'éviter les endroits où ça craint", les quartiers très fréquentés comme les grands boulevards, par exemple. Ce qui ne l'empêche pas de me déposer devant l'opéra Garnier, où sont stationnés de nombreux véhicules de police.

"Une voiture discrète, des vitres teintées"

Mathieu* a vaguement entendu parler des premières interpellations. Ce sont des clients qui l'ont interrogé à ce sujet. "J'ai entendu dire qu'un chauffeur avait passé deux heures au poste, sa cliente aussi, mais il n'y a pas eu de suite", raconte-t-il, plus tard dans la matinée. Uber aurait "mis ses avocats sur le coup", pour aider son collègue. En filant sur la place de la Concorde, il hausse les épaules : "En même temps, j'ai une voiture discrète, des vitres un peu teintées à l'arrière, il n'y a pas de raison qu'on m'arrête." Et "tant qu'il y aura un bouton UberPop dans l'appli, les clients l'utiliseront et les chauffeurs aussi".

Le jeune homme aux cheveux gominés est "un petit peu inquiet quand même", parce qu'il aime ce métier, qui est devenu sa seule activité depuis que l'entreprise qui l'employait a fermé, en décembre. Il a moins de 30 ans, cherche un nouveau boulot, mais se voit bien "devenir chauffeur de tourisme professionnel, avec la licence, la belle voiture et tout". Arrivé devant la gare de Lyon, au milieu des taxis, il arrête le compteur, mais poursuit son histoire, quand une alerte sur son portable l'interrompt. Un nouveau client le réclame. "Vous voyez, ça n'arrête pas !", lance-t-il en me saluant.

*Les prénoms ont été modifiés