RECIT. Affaire Dupont de Ligonnès : du quintuple meurtre à Nantes à la énième fausse piste à Glasgow

L'homme arrêté vendredi à l'aéroport de Glasgow n'est pas le père de famille nantais recherché depuis 2011. Les analyses ADN l'ont confirmé. Retour sur une affaire hors norme, qui agite la chronique judiciaire depuis huit ans. 

Les policiers surveillent, le 22 avril 2011 à Nantes (Loire-Atlantique), les alentours de la maison de la famille Dupont de Ligonnès.
Les policiers surveillent, le 22 avril 2011 à Nantes (Loire-Atlantique), les alentours de la maison de la famille Dupont de Ligonnès. (JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP)

Une nouvelle fausse piste. Et pas des moindres. Vendredi 11 octobre, à Glasgow, la police écossaise arrête un homme dont les empreintes digitales correspondent, selon plusieurs sources policières concordantes citées par de nombreux médias français, dont franceinfo et France Télévisions, à celles de Xavier Dupont de Ligonnès. Après un emballement médiatique et une garde à vue de plusieurs heures pour le voyageur interpellé, rétropédalage : les empreintes ne correspondent que partiellement et les analyses ADN confirment qu'il s'agit d'une erreur.

Soupçonné d'avoir tué sa femme Agnès, 48 ans, et ses quatre enfants – Benoît, 13 ans, Anne, 16 ans, Thomas, 18 ans, et Arthur, 21 ans – Xavier Dupont de Ligonnès a disparu depuis avril 2011. Des centaines de fois, des témoins ont cru le voir, aussi bien en France qu'à l'étranger, puisqu'un mandat d'arrêt international a été émis contre lui le 10 mai 2011. En vain : ces signalements n'ont rien donné. Retour sur une affaire hors norme, qui agite la chronique judiciaire depuis huit ans.

Cinq corps ensevelis sous la terrasse d'un pavillon

Le 21 avril 2011, la police découvre dans la maison de famille des Dupont de Ligonnès à Nantes, au 55, boulevard Schuman, les corps d'Agnès, l'épouse de Xavier, et des quatre enfants du couple, enroulés dans des draps et recouverts de chaux. Les dépouilles sont ensevelies sous la terrasse du pavillon familial. Le souvenir hante encore l'ex-directeur départemental de la Sécurité publique (DDSP), Philippe Cussac, qui s'est confié à Ouest-France

J'ai toujours des flash-back, le principal étant ce moment où les cinq corps étaient étendus sur la pelouse. Je revois le sourire mortuaire de sa fille.L'ancien policier nantais Philippe Cussacà "Ouest-France"

Il y avait deux fosses sous la terrasse : dans l'une, les corps d'Agnès, Arthur, Anne et Benoît, dans un espace de 70 cm de profondeur sur trois mètres de long ; dans l'autre, Thomas, seul. Le 22 avril, les autopsies révèlent une "exécution méthodique", avec au moins deux balles tirées dans la tête de chacune des victimes. 

Bail résilié, comptes clôturés, maison vidée

L'alerte a été donnée quelques jours plus tôt. Inquiets de ne plus avoir de signes de vie et de voir la maison fermée, les voisins de la famille passent, le 13 avril, les premiers appels à la police nantaise. Les enquêteurs rassemblent rapidement les premiers indices. Le 1er et le 2 avril 2011, Xavier Dupont de Ligonnès a acheté dans plusieurs magasins du ciment, une bêche, une houe et quatre sacs de 10 kg de chaux. Selon toute probabilité, il tue dans la nuit du 3 au 4 avril sa femme ainsi que Benoît, Anne et Arthur. Rentré à Nantes à la demande de son père qui prétend qu'Agnès est souffrante, Thomas est vraisemblablement assassiné le 6 avril. 

Le quintuple meurtre semble avoir été soigneusement planifié. Les enquêteurs découvrent que l'homme avait pris de nombreuses dispositions : bail résilié, comptes bancaires clôturés, maison vidée... Quelques jours avant l'assassinat de sa famille, Xavier Dupont de Ligonnès a acheté un silencieux. Depuis plusieurs mois, il s'entraîne au tir avec une carabine héritée de son père, décédé début 2011, explique Envoyé spécial

"Inutile de s'occuper des gravats entassés sous la terrasse"

Surendetté, le père de famille songeait à se supprimer ou à supprimer sa famille depuis des mois, selon la journaliste  Anne-Sophie Martin, auteure d'un roman mêlant enquête et fiction sur cette affaire (Le Disparu). Confronté à d'importants problèmes financiers, l'homme ne voyait plus d'issue. En 2010, affirme-t-elle, il écrivait par e-mail à ses deux meilleurs amis "qu'il était fichu, qu'en septembre il n'aurait plus rien, qu'il ne pourrait plus payer les loyers, la scolarité de ses enfants. Il expliquait que soit il allait se suicider avec sa voiture, soit (...) foutre le feu à la baraque quand tout le monde dort, et qu'il n'y aurait plus aucun problème pour personne".

Le 11 avril, le collège des deux benjamins de la famille et l'employeur de l'épouse reçoivent des courriers expliquant leur absence par une mutation en Australie. De leur côté, neuf proches lisent avec stupeur un autre message signé Xavier Dupont de Ligonnès. Celui-ci explique devoir quitter la France pour les Etats-Unis avec toute sa famille, car, prétend-il, il est un agent secret américain infiltré et sa situation est devenue dangereuse. Personne ne doit essayer de les joindre, poursuit-il. Détail glaçant souligné par BFMTV : "Dans la lettre, le père de famille écrit qu'il est 'inutile de s'occuper des gravats et autres bazars entassés sous la terrasse'. C'est là que les cadavres de ses proches seront retrouvés par la suite."

Des problèmes de couple et d'argent

Petit à petit, le portrait du principal suspect se dessine. Un étudiant en informatique retrouve sur le forum Doctissimo les confidences d'Agnès de Ligonnès de 2004 à 2008. L'épouse de Xavier y évoque ses problèmes de couple et d'argent, détaille Paris Match. "ll est absent toute la semaine. Et voilà, ce soir, il rentre tard et moi je n'aurai qu'une envie encore et encore : pleurer !", confie-t-elle. L'épouse malheureuse écrit encore, selon Le Monde : "Il est trop cassant, trop sec, trop rigide, trop militaire. Il n'y a plus de tendresse, d'attention, de douceur, de sexe. Il déteste qu'on lui fasse comprendre que son comportement ne plaît pas. Il se sent attaqué et humilié, rabaissé. (…) Lui demander s'il est heureux ? La réponse est la même : 'Oui oui, mais si on pouvait tous mourir demain, quel pied…' Encourageant, hein ?" Son mari, rapporte Le Monde, avait une maîtresse, une "amie d'enfance avec qui il avait renoué en 2008, dans la période douloureuse où son père était malade".

Agnès de Ligonnès expliquait aussi que son époux avait monté avec son argent, en 2000, une entreprise non rentable. "Ça traîne, ça traîne… C'est aussi un énorme stress pour moi car je n'ai plus rien. C'est vrai, je lui en veux, c'est terrible, comment ne pas lui en vouloir. Il a perdu tout mon argent." Le profil professionnel du père de famille nantais, ingénieur de formation et absent du foyer du dimanche soir au vendredi, était assez flou, remarque Libération. Les recherches sur Internet permettent tout juste "de retracer plusieurs projets manifestement inaboutis".

Des fouilles en vain dans le Var

Les premières recherches s'orientent vers le Var. Xavier Dupont de Ligonnès y a été vu pour la dernière fois par un témoin, s'éloignant à pied avec un sac sur le dos, le 15 avril, après une nuit passée au Formule 1 de Roquebrune-sur-Argens. C'est sur le parking d'un supermarché low-cost situé en face de l'établissement qu'il a abandonné la Citroën C5 familiale. Une semaine plus tard, "la fouille du véhicule avait permis de récupérer une batterie de BlackBerry, laissant indiquer que le suspect aurait changé de téléphone mobile", indique Le Figaro. Le 28 avril, près de 130 hommes font une battue dans la campagne et la forêt proches, sans résultat. Du 23 au 28 juin, des nouvelles fouilles sont à nouveau organisées dans une quarantaine de cavités de la région. En vain. Les perquisitions parmi les proches parents et amis de Xavier Dupont de Ligonnès ne donnent rien non plus.

L'hypothèse d'une fuite dans le Sud paraît alors d'autant plus plausible, selon Le Figaro, qu'avant de vivre à Nantes, "la famille était passée par Draguignan, Lorgues, Sainte-Maxime et Vaison-la-Romaine". Le journal évoque aussi la possibilité d'un refuge trouvé dans un de ces monastères où l'on vit "en complète autarcie" et qui sont "peu connus des forces de police", relève le quotidien.

Des fausses pistes à foison

Toujours dans le Var, deux ans plus tard, en juin 2013, un cadavre en état de décomposition avancée est retrouvé à Cogolin, à une vingtaine de kilomètres de Roquebrune-sur-Argens, par un riverain. Les tests ADN écartent finalement la piste de Xavier Dupont de Ligonnès. Dans le même département, en avril 2015, Olivier, un promeneur muni d'un détecteur de métaux, découvre près de Fréjus des ossements lors d'une promenade avec son chien, raconte Var-Matin. Une fausse piste de plus : ces ossements humains s'avèreront ne pas être ceux du suspect.

Les témoignages erronés se multiplient. Au casino de Néris-les-Bains (Allier), dans la nuit du 17 au 18 octobre 2016, un homme ressemblant à Xavier Dupont de Ligonnès, et qui serait parti précipitamment de l'établissement sans même récupérer ses gains, selon France 3 Auvergne Rhône-Alpes, est recherché. L'homme est finalement retrouvé, mais "ce n'était pas lui", rapporte Presse Océan. La même mésaventure arrive à un père de famille vendéen, le 27 juillet 2017. Il se fait arrêter par les gendarmes qui lui demandent sa pièce d'identité. "Quelqu'un croit avoir vu Xavier Dupont de Ligonnès rôder dans les alentours, et on pensait que c'était moi", assure ce sexagénaire à franceinfo

Des centaines de signalements vains

En six ans, plus de 900 signalements ont été recensés dans cette affaire, expliquait en 2017 à franceinfo Jean-René Personnic, patron de la police judiciaire de Nantes en charge de l'enquête. Un peu partout en France et en Europe, des gens sont persuadés de l'avoir aperçu : en Italie, en Autriche, en Bourgogne, en Corse, à Dieppe, en Gironde ou dans le bocage vendéen, donc. "Les signalements nous arrivent à des rythmes variables, explique le commissaire divisionnaire à franceinfo. Mais chaque année, au moment de la date anniversaire, on en reçoit un peu plus."

Un an plus tard, les enquêteurs pensent à nouveau le tenir. Le mardi 9 janvier 2018, les policiers interviennent sur commission rogatoire du juge d'instruction dans un monastère de Roquebrune-sur-Argens (Var). Plusieurs témoins pensent avoir reconnu Xavier Dupont de Ligonnès durant un office religieux au Saint-Désert Notre-Dame-de-Pitié, un monastère de frères carmes. Après avoir fouillé de fond en comble le bâtiment, la police constate que les fidèles ont confondu le suspect avec l'un des moines de la communauté, qui "tombe des nues"

Ultime rebondissement, un homme est arrêté vendredi 11 octobre à l'aéroport de Glasgow, en Ecosse (Royaume-Uni) et pris par la police écossaise pour le fugitif nantais sur la foi de ses empreintes digitales. A tort : des analyses ADN confirment qu'il ne s'agit pas, une nouvelle fois, de Xavier Dupont de Ligonnès. Une méprise de plus dans ce dossier qui n'a décidément pas livré tous ses secrets. A commencer par le sort de l'homme qui reste l'un des plus recherchés de France.