Procès des attentats du 13-Novembre : "Nous ne devons pas surinvestir ce que nous attendons" des accusés, dit le président de l'association 13onze15

"Ce sont des hommes qu'on va juger, pas des monstres", insiste le président de Life For Paris, une autre association de victimes. Arthur Dénouveaux et Philippe Duperron étaient invités ensemble. 

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Philippe Duperron, président de l'association 13onze 15, lors d'une céremonie d'hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015, le 13 novembre 2019. (NOEMIE COISSAC / HANS LUCAS)

"Nous ne devons pas surinvestir ce que nous attendons" des accusés, "nous devons les affronter", a déclaré mercredi 8 septembre sur franceinfo Philippe Duperron, père d'une victime de l'attaque du Bataclan et président de l’association 13onze15 Fraternité et vérité. "Pour ne pas être déçu", il n'attend pas d'excuses de la part des accusés lors du procès qui débute mercredi. Cet avis est partagé par Arthur Dénouveaux, président de Life For Paris, une autre association de victimes de ces attentats. Il souligne que "ce sont des hommes qu'on va juger, pas des monstres", il n'y aura donc "pas de fascination". Rescapé lui-même du Bataclan, il s'attend à "une épreuve nécessaire, mais terrible".

franceinfo : Attendez-vous ou redoutez-vous le début de ce procès ?

Philippe Duperron : Les deux sont évidemment présents à l'esprit. C'est une longue attente qui a duré plus de cinq années, on connait les raisons pour lesquelles cela a duré si longtemps. Nous ressentons donc une forme d'impatience, mais évidemment une forme d'anxiété aussi.

Arthur Dénouveaux : Je crois que nous sommes aussi très impatients que cela se termine, parce que nous savons que cela va être une épreuve nécessaire, mais terrible. Il faut en passer par là, il faut qu'on le fasse ensemble.

Vous êtes-vous préparés à affronter ce procès qui risque de raviver les plaies, mais aussi à la foule des journalistes ?

Philippe Duperron : Oui, bien sûr, pour autant qu'on puisse se préparer à une épreuve totalement inédite. Personnellement, je crois que c'est en nous que nous trouvons la force. A 13onze15, nous avons préparé nos adhérents par un certain nombre de réunions, des groupes de parole assistés de psychologues, des média trainings pour ceux qui envisageaient de prendre la parole devant les médias, des réunions d'information à caractère essentiellement juridique et judiciaire sur la manière dont se déroule le procès, les différentes phases, les différentes parties prenantes.

La colère est-elle passée ou est-elle toujours là et il va falloir la contenir ?

Arthur Dénouveaux : Cela dépend des jours. Ce matin, non, je n'ai pas ressenti de colère parce qu'il y a une forme d'adrénaline au moment où cela commence. Mais il y a évidemment des matins où ils ont ma haine et ils ont ma colère. Ce n'est pas du tout le sentiment qui domine, mais il revient périodiquement. Cela prouve que nous sommes restés humain et non devenus juste une espèce de bloc de dignité.

Philippe Duperron : Pour ma part, je ressens beaucoup plus le manque et l'absence que la colère. Elle s'est finalement apaisée, car je pense aussi que ce sentiment, comme la haine, nous ronge de l'intérieur. Et il faut que chacun trouve en lui la force de parvenir à cela. Il faut que nous trouvions la force de passer outre pour rester debout, continuer de vivre, être dans l'action, et de ce fait la colère va passer au second plan.

Allez-vous regarder des 14 accusés et essayer de croiser leur regard ?

Arthur Dénouveaux : Je vais les regarder ni plus ni moins que je vais regarder les gens dans la salle d'audience. Je n'ai vraiment ni fascination ni attente envers eux, y compris Salah Abdeslam qui, pour moi d'ailleurs, n'est pas la personne la plus intéressante du box d'un point de vue judiciaire ou sur ce qu'il a commis. Je sais, et je crois que toutes les victimes ont pris le temps de le savoir : ces gens-là sont humains et il faut l'accepter. Ce sont des hommes qu'on va juger, pas des monstres, c'est pour ça qu'il n'y aura pas de fascination.

Philippe Duperron : Je pense par ailleurs que nous ne devons pas surinvestir ce que nous attendons de ces gens-là. Nous ne devons pas nous mettre là encore dans une position d'attendre quelque chose.

N'attendez-vous pas d'excuses par exemple ?

Philippe Duperron : Certainement pas, pour ne pas être déçus. Effectivement, il y aura des frustrations. Nous ne devons pas nous mettre dans une position d'attente, c'est-à-dire nous situer en demande face à ces gens-là. Non, nous n'avons rien à leur demander, nous devons les affronter. Ils nous diront ce qu'ils croient avoir à nous dire. Je crains que ce soit peu, en tout cas pour celui dont vous avez évoqué le nom. En tout cas, nous ne devons pas nous mettre à genoux pour les supplier de nous dire quelque chose et de nous éclairer.

Dans un premier temps, Salah Abdeslam avait expliqué à la justice qu'il avait renoncé à se faire exploser ce jour-là. S'il réitère ces propos, cela changerait-il quelque chose pour vous, peut-être en le rendant un peu plus humain ?

Arthur Dénouveaux : Pour moi, il est 100% humain dès aujourd'hui, je ne vais lui donner aucune excuse de monstruosité. Il y a une forme de curiosité de ce qui s'est vraiment passé, mais honnêtement cela n'a aucune importance. Si jamais il dit quelque chose, pourra-t-on le croire ? Cela changera-t-il quelque chose au fond à ce drame et à toute l'horreur qu'on a vécu ? Non. Je crois que cela intéresse plus les gens qui ne sont pas parties prenantes du dossier.

Philippe Duperron : Cela m'est vraiment indifférent, d'une certaine manière. Cela ne change rien à la réalité que nous avons vécue, n'ajoutera rien, n'expliquera finalement pas grand-chose. Je ne suis donc pas en attente de quoi que ce soit de sa part.

Arthur Desnouveaux, votre association Life For Paris a demandé à ce que François Hollande vienne témoigner à la barre. Pour quelles raisons ?

Arthur Dénouveaux : Il nous semblait que, par sa position de président de la République au moment des attentats de janvier 2015, il avait une hauteur de vue qui devait être entendue au procès, pour donner une vision politique, une vision militaire, une vision du renseignement. C'est aussi parce que toutes ces années, il s'est occupé des victimes de ces attentats, beaucoup en privé, sans l'avoir fait publiquement. Il en reçoit encore régulièrement et il peut témoigner de la douleur qui ne disparaît pas et de l'horreur du terrorisme de manière intime. Pour tout cela, il fallait qu'il soit là et qu'il puisse expliquer.

Que dites-vous à tous les rescapés et proches de victimes qui n'ont pas eu le courage de venir au procès et qui vont peut-être le suivre à distance via une webradio ?

Philippe Duperron : C'est justement notre rôle à nous, présidents de ces associations, d'être là pour porter les voix de ceux qui ne sont plus là pour témoigner, c'est le cas de mon fils et des 131 autres personnes victimes, mais aussi pour porter la voix de ceux qui n'ont pas la force d'être présents pour témoigner, parce que la douleur les étreint trop encore et qu'ils ne peuvent pas franchir la porte de ce prétoire.

Arthur Dénouveaux : Je suis d'accord. Choisir de ne pas aller parler, c'est déjà agir quelque part. Il faut aussi être fier de ça et que ce message-là soit entendu.

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