Procès du 13-Novembre : le journal de bord d'un ex-otage du Bataclan, semaine 1

Article rédigé par
David Fritz-Goeppinger - franceinfo
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Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min.
Le Palais de justice de Paris, où s'est ouvert mercredi 8 septembre 2021 le procès des attentats du 13-Novembre.  (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

David Fritz-Goeppinger fait partie de la douzaine de personnes prises en otage par les terroristes au Bataclan. Photographe, il tient son journal de bord pendant toute la durée du procès des attentats du 13-Novembre.

Le 13 novembre 2015, David Fritz-Goeppinger est au Bataclan lorsque la salle de concert est attaquée par trois hommes, armés de fusils d'assaut et de ceintures explosives. "Plus jamais de ma vie je n'oublierai ces visages", confie David. Pris en otage pendant deux heures et demie, il pense à chaque minute que son heure est venue. Jusqu'à l'assaut des policiers de la BRI. Cette nuit-là, les attaques coordonnées sur le Stade de France, des terrasses du 10e et 11e arrondissement de Paris et le Bataclan, font 130 morts, dont 90 dans la salle de concert, et plus de 400 blessés. Près de six ans plus tard, c'est le procès de ces attentats qui se tient à Paris. David Fritz-Goeppinger, aujourd'hui photographe, a accepté de partager via ce journal de bord son ressenti, en image et à l’écrit, durant les longs mois que va durer le procès historique de ces attentats du 13-Novembre qui ont marqué la France.

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Les pas perdus

Le Palais de justice de Paris, en janvier 2021. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

Mercredi 8 septembre 2021. Cette photo n’a pas été prise aujourd'hui, jour d'ouverture du procès, mais en janvier dernier lorsque tout était calme au Palais. Comme si le théâtre de ce qui allait se dérouler ici dormait, le cube de la salle d’audience était à peine achevé. Aujourd’hui tout est différent, fini le silence assourdissant, finie l’attente absolue après tant d’années. 2 124 jours à gravir les marches d’une reconstruction lente, trop lente, mais pourtant nécessaire. Aujourd’hui aucun pas ne se perdra dans la salle des pas perdus, tous se dirigeront résolument vers le même endroit : celui de la justice.


Les débats sont ouverts

Stéphane Toutlouyan, le "potage" (contraction de "pote" et d'"otage"). Avec David Fritz-Goeppinger, ils ont été retenus en otage au Bataclan, lors des attentats du 13-Novembre. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

Jeudi 9 septembre 2021. Ces deux premiers jours, ce sont les marches du Palais que j’ai longuement photographiées jusqu’ici qui m’ont ramené au présent. Chaque marche semblait distante, mes pas lourds. Des gendarmes montent la garde, je vois leurs yeux se balader de partie civile en partie civile. Après les longs contrôles de sécurité, je suis heureux de retrouver mes nouveaux amis, ceux que j’ai rencontrés dans l’après, ceux de Life For Paris ou de 13Onze15 mais aussi certains journalistes. Je n’avais jamais mis les pieds dans une salle d’audience, encore moins une où je suis personnellement impliqué, mais y retrouver mon "potage"* Stéphane, me rassure. Je sais qu’avec lui tout ira bien. La seconde douche froide viendra plus tard, quand le principal accusé qui jusqu’ici était resté très peu bavard se met spontanément à improviser un discours violent, rapidement repris par le président.

Je digère mal cette déclaration, la colère monte, froide, silencieuse. Stéphane me tend quelque chose, c’est un chocolat, c’est sa fille qui lui a donné un peu plus tôt. Un peu de sucre me fait du bien, grâce à Stéph j’oublie peu à peu la colère. Le temps semble s’étirer à l’infini quand les avocats viennent, un à un, égrener le nom des personnes qu’ils représentent. Dans la salle, plus un mot, tout le monde attend de reconnaître un ami, un nom familier. A la fin de la journée, je vois Stéphane s’avancer vers le président pour se constituer partie civile, son nom résonne dans la pièce, ça y est, nous y sommes.

Ce midi, j’avais rendez-vous avec Bruno et Edith, deux victimes de l’attentat du Bataclan pour les photographier. Attablés sur la terrasse d’un petit restaurant au cœur de la capitale, nous discutons de ce premier jour, peu de mots à vrai dire, mais des regards qui veulent tout dire. Je ne suis pas encore arrivé dans la salle d’audience que je suis déjà les débats sur le fil Twitter de certains journalistes, c’est anxieux et atterré que je marche en direction du Palais. C’est certain, les débats sont ouverts.

*Contraction de "pote" et "otage", expression utilisée par les ex-otages du couloir du Bataclan pour se désigner mutuellement.


Fluctuat nec mergitur

Vue depuis l'île de la Cité, à Paris. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

Vendredi 10 septembre 2021. Troisième jour dans la salle d’audience dédiée aux procès. Aujourd’hui, nous allons entendre le rapport du président, sorte de résumé des 542 tomes qui regroupent l’intégralité de la procédure qui concerne les attentats. J’arrive au Palais aux alentours de treize heures. Grâce à l’accueil des membres de la PAV (Paris aide aux victimes), attentifs et accueillants, ainsi qu’aux gendarmes, je commence à prendre mes habitudes au sein du dispositif du procès. Même si je ne peux pas photographier les scènes qui se présentent à moi, mon esprit le fait, saisissant chaque instant pour ne jamais les oublier.

De ces trois premiers jours, je retiens beaucoup de choses, mais une en particulier me choque plus que les autres : ce qui fut abstrait jusqu’ici ne l’est plus, et ces trois jours ont été très riches alors qu’ils étaient présentés comme les moins intéressants du procès.

Tous les ans au moment des commémorations des attentats, nous entendons (devant le Bataclan, puisque c’est l’attentat dont je suis victime), dans un Paris silencieux, les noms des victimes décédées dans la salle de concert. La ville est en apnée, se remémorant le 13-Novembre. Aujourd’hui, lorsque le président énonce un à un le nom des victimes des attentats des différents sites, je regarde la salle retenir son souffle au son des noms. Aujourd’hui, pas de ville pour accueillir ces noms, mais les oreilles attentives des proches dévastés et des victimes survivantes ; tous ont attendu ce moment, moi compris. Pour la première fois en six ans, ce ne sont plus seulement des personnes victimes de ces attentats qui entendent ces noms mais des accusés, des gens qui ont participé à ces crimes, collaboré.

Le temps se fige au Palais, l’apnée est difficile à vivre, je sors appeler mon épouse alors que les "noms" eux, résonnent encore au cœur de la capitale.


Sdat 99*

L'entrée des parties civiles au procès des attentats du 13-Novembre, au Palais de justice de Paris. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

Lundi 13 septembre. J’arrive au Palais via la rue du Harlay et remarque que le panneau "parties civiles" repose au pied d’un lion, celui de l’entrée presse également. Je sors mon téléphone et le photographie. Je reprends mon chemin et m'assois dans la salle d’audience après avoir embrassé quelques amis également victimes.

Vendredi, le président et ses assesseurs ont lu la majeure partie de l’ordonnance de mise en accusation (OMA). Malgré une fin de séance à 23h30, il reste tout de même au moins deux heures de lecture. Je décide de m’asseoir en retrait. En plus de ce journal de bord je tiens une sorte de carnet écrit dans lequel je dessine et note mes pensées durant l’audience du jour. Il est peuplé de phrases du genre : “J’ai l’impression que l’assesseur ne change pas de feuille ?” Je suis un piètre dessinateur mais parfois je m’aventure à tracer quelques formes et choses qui me viennent à l’esprit, comme les lunettes de la magistrate assesseur qui lit actuellement l’OMA.

Après une courte interruption de séance, je reprends ma place. Le président annonce que seront diffusés cette semaine des documents sensibles des sites d’attentat (photos, vidéos et audio), notamment les audios du Bataclan. Je suis soulagé qu’il prenne le temps de nous l’annoncer. Nous attendons le chef de la sous-division antiterroriste (Sdat), premier témoin à être auditionné à la barre. Je m’attends à voir un vieux policier, tanné par le temps et les enquêtes, mais c’est un homme d’une quarantaine d’années qui s’avance dans la coursive centrale du prétoire, un ordinateur à la main. Il dépose sous l'identification administrative "Sdat 99", anonyme mais sans masque. Je l’observe tout en prenant des notes. Mon carnet touche à sa fin et mon feutre se fatigue. "Sdat 99", lui, s’adresse à la cour de manière posée, il maîtrise la prise de parole. Jusqu’à ce que le principal accusé la lui coupe. La voix de ce dernier résonne dans la salle, mais le président ne le laisse pas faire et lui dit de se taire, les sourcils froncés.

Fatigué après seulement quelques heures d’audience, je décide de quitter le Palais pour le calme de mon appartement. Même si la plupart du temps le silence règne dans la salle d’audience, mes pensées, elles, sont bruyantes et prennent de la place dans mon esprit, il faut que je souffle.

*Sdat : sous-direction anti-terroriste. 


Des rituels

Arthur Dénouveaux, président de Life For Paris, au Palais de Paris, pour le procès des attentats du 13-Novembre. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

Mardi 14 septembre. Des rituels commencent à s’installer. Sur mon chemin avant d’arriver au Palais, je m’arrête à n’importe quelle brasserie et commande toujours un double expresso à emporter. J’observe la nuée de touristes autour de l’île qui contraste avec l’immense huis clos en cours derrière les murs du Palais de Justice. Je reconnais même certains gendarmes et leur adresse un signe de la tête. Tous ces petits repères rassurants sont des moyens que j’ai trouvés pour me protéger et protéger mon inconscient des images, des mots et du contexte dans lequel je vais me trouver une partie de la journée.

La séance est déjà bien avancée quand je pénètre dans la salle d’audience, par chance j’arrive durant une interruption de séance ce qui (comme d’habitude) me permet de saluer mes amis déjà présents. Aujourd’hui, c’est au tour d’Isabelle Panou, juge antiterroriste belge, de s’exprimer à la barre. Je la regarde et l’écoute attentivement. Comme "Sdat 99" hier, elle maîtrise parfaitement la prise de parole et est très à l’aise. Jusqu’ici, le principal accusé est resté muet malgré la mention à plusieurs reprises de son nom par la juge. Durant sa déposition, elle opte pour des tournures de phrases que l’on pourrait trouver maladroites dans d’autres circonstances, mais pas ici. C’est avec assurance qu’elle dit, à deux reprises, concernant la marque des véhicules que les terroristes conduisaient : “Oh ! les marques de voitures, vous savez j’ai un peu de mal !” ponctué d'un petit accent belge. Je note chaque phrase sur mon carnet, et après deux petites heures passées dans le prétoire, je décide de quitter le Palais. Demain et après-demain seront des journées très denses, plus denses que toutes les précédentes, puisque les constatations commencent.

En sortant la salle, je croise Arthur Dénouveaux, président de Life For Paris, une des deux principales associations de victimes des attentats du 13-Novembre. Arthur qui, en plus d’être président de l’association, est surtout lui-même victime. Avec des allures de rockstar affublé d’un sac de prof, il sourit, car je le photographie entre deux moments complices. C’est sur les marches du Palais, appuyé sur un muret, qu’il prend la pose en souriant. Arthur se bat, chaque jour, comme nous tous, pour venir et suivre l’audience du mieux qu’il peut, quitte à jongler avec son emploi du temps professionnel. Je quitte le Palais et consulte une dernière fois les tweets des journalistes encore dans le prétoire, comme un dernier regard par-dessus de mon épaule.

(à suivre)

David Fritz-Goeppinger. (FAO WARDSON)

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