Trois ans après les attentats de 2015, "on ne s'occupe pas du tout de la prévention"

Alors que la France commémore dimanche l’attentat de Charlie Hebdo, Nathalie Goulet, présidente de la commission d’enquête sur l’organisation et les moyens de lutte contre les réseaux jihadistes en France et en Europe, invitée de franceinfo samedi 7 janvier, estime qu’il y a encore beaucoup d’efforts à faire en matière de prévention en France.

Nathalie Goulet, sénatrice UDI-UC de l’Orne et présidente de la commission d’enquête sur l’organisation et les moyens de lutte contre les réseaux jihadistes en France et en Europe.
Nathalie Goulet, sénatrice UDI-UC de l’Orne et présidente de la commission d’enquête sur l’organisation et les moyens de lutte contre les réseaux jihadistes en France et en Europe. (FRANCEINFO)

Trois ans après la mort de douze personnes dans l’attentat contre le journal Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, Emmanuel Macron et la maire de Paris Anne Hidalgo se rendront dimanche 7 janvier sur le lieu des attaques dès 11h, pour rendre hommage aux victimes.

Pour Nathalie Goulet, sénatrice UDI-UC de l’Orne et présidente de la commission d’enquête sur l’organisation et les moyens de lutte contre les réseaux jihadistes en France et en Europe, invitée de franceinfo dimanche 7 janvier, si beaucoup d'efforts en matière de lutte contre le terrorisme ont été faits depuis ces attentats, "le nombre de jeunes qui se radicalisent a spectaculairement augmenté ces dernières années". "On n'a pas du tout pris la mesure de la prévention. Elle n'est pas organisée, la méthodologie n'est pas en place", a ajouté la sénatrice.

franceinfo : Y a-t-il eu de réelles améliorations depuis l'attentat contre Charlie Hebdo ?

Nathalie Goulet : Entre Charlie et le Bataclan, il y a eu un effort budgétaire d'à peu près un milliard d'euros. Entre 2010 et 2017, l'ensemble des budgets de sécurité ont été spectaculairement augmentés, que ce soit avec Bernard Cazeneuve ou le gouvernement actuel : il y a plus de 16% d'augmentation de tous les budgets, plus une forte augmentation du personnel, des effectifs. Quand on en a moins, c'est sûr que c'est moins efficace. Que ce soit pour le contrôle de renseignement, la sécurité, et les opérations sur le terrain, si vous n'avez pas de forces humaines, vous n'avez personne. Et si vous n'avez personne pour décoder le renseignement, il ne vous sert à rien. Après, on a beaucoup progressé en matière de lutte contre le terrorisme sur internet ; il faut maintenant moins de cinq ou six minutes aux fournisseurs d'accès pour retirer les contenus illégaux violents. Cela a aussi été un effort spectaculaire et un effort majeur. Ensuite, on a toutes les mesures pénales qui ont été renforcées.

Lors des attentats de janvier 2015, il y avait une concurrence entre services de renseignements. Est-ce que nous avons progressé de ce côté-là ?

Je l'espère. La loi n'y peut pas grand chose. Ce qui peut améliorer les dispositifs, ce sont les hommes qui sont à la tête de ces services. Je pense que tout le monde a pris conscience de l'importance de la coopération entre les services, non seulement nationaux mais aussi internationaux. Je crois aussi que le président de la République a aussi envisagé des réformes et des modifications de structure de l'intérieur ; on verra ce que cela donne. Mais les querelles d'egos n'ont plus de place aujourd'hui dans la lutte contre le terrorisme.

Selon Mediapart, les services de renseignement auraient antidaté des documents pour se "couvrir" concernant la surveillance de l'un des tueurs de Saint-Étienne-du-Rouvray, ce qui est contesté par la préfecture de police de Paris. Est-ce le signe que tout est encore loin d'être parfait ? Comment éviter les pesanteurs administratives ?

Si vous n'avez pas d'humains derrière le renseignement, ce n'est pas la peine de collecter le renseignement. C'est ce qu'on appelait le renseignement au chalut : vous collectez beaucoup de données, mais vous ne les traitez pas. Ce n'est pas du tout improbable et c'est arrivé. Cela arrive aussi quand des renseignements arrivent de l'étranger, qu'ils ne soient pas traités en temps réel. De même pour les écoutes ; on manque de personnel pour les traiter.

Pourquoi vous être abstenue au Sénat sur le dernier texte de loi antiterroriste, définitivement adopté en octobre ?

Oui, je n'ai pas non plus voté sur le texte sur le renseignement, que je trouvais trop intrusif. Je pense que d'abord, le texte n'était pas soutenu par des moyens. Et ensuite je conteste le fait qu'on ne vote que des mesures répressives, et qu'on ne s'occupe pas du tout de la prévention. Si on ne s'en occupe pas du tout, on va continuer à alimenter les réseaux ; le nombre de jeunes qui se radicalisent sur le territoire a spectaculairement augmenté ces dernières années. On n'a pas du tout pris la mesure de la prévention. Elle n'est pas organisée, la méthodologie n'est pas en place. Cela pose des problèmes. Vous ne pouvez pas faire sans arrêt du répressif.

Vous avez plaidé pour une "idéologie de remplacement" à l'idéologie jihadiste, dans le cadre de l'accompagnement des repentis ou qui rentrent en France ?

Si on n'a rien à leur proposer en échange, cela va être un peu compliqué. La lutte contre la radicalisation, c'est un autre problème. Ces jeunes embrigadés d'une façon ou d'une autre, il va falloir tester leur niveau de dangerosité, et ensuite reconstituer le lien citoyen. Cela va être terriblement compliqué. Il va falloir leur proposer quelque chose, une société qui les accueille, quelque chose qui leur donne envie, un métier, etc. C'est tout un travail de reconstruction et je ne crois pas qu'on soit prêts pour l'instant.