Les violences policières en France sont-elles plus fréquentes ou sont-elles devenues plus visibles ?

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Une manifestante brandit une pancarte lors d'une manifestation contre les violences policières et la proposition de loi sur la "sécurité globale", à Paris, le 28 novembre 2020. (SEVERINE CARREAU / HANS LUCAS / AFP)

Si le sujet s'est imposé dans le débat public et politique, il reste très difficile à mesurer, même pour les spécialistes. Ces derniers rappellent que ces affaires sont mieux connues que jamais, mais que d'autres victimes avaient ému l'opinion par le passé, il y a parfois plusieurs décennies.

"Je peux vous dire qu'il y a des violences policières si ça vous fait plaisir, on ne va pas jouer à 'ni oui ni non'." Emmanuel Macron a repris du bout des lèvres cette expression contestée, vendredi 4 décembre, dans son entretien au média en ligne Brut. Mais la place accordée au sujet, inédite dans une interview présidentielle, témoigne de l'ampleur prise par le débat sur les violences illégitimes commises par des membres des forces de l'ordre. Et ce après un mois de novembre qui a notamment vu la violente agression de Michel Zecler, pour laquelle quatre policiers ont été mis en examen, ou encore l'emploi contesté de méthodes violentes pour démanteler des camps de migrants à Saint-Denis puis place de la République à Paris, donnant lieu à l'ouverture de deux enquêtes.

Cette attention soudaine pourrait laisser penser que les accusations portées contre les forces de l'ordre n'ont jamais été aussi nombreuses, que la France fait face à une flambée nouvelle et sans précédent de violences policières illégitimes. Mais est-ce le cas ? Des observateurs de la situation des migrants ont été prompts à rappeler que les pratiques dénoncées place de la République étaient déjà observées ailleurs. L'écrivaine Leïla Slimani, qui écrivait le 28 novembre, dans Libération, "cela fait deux ans qu’on vit ces violences policières et il nous a fallu tout ce temps pour réagir", s'est attirée de vives critiques, sur Twitter, où elle a été accusée d'avoir la mémoire courte. "Il faut dire que les violences policières, dans nos quartiers, sont là depuis des années", lançait le même jour Assa Traoré, cheffe de file du Comité Adama, du nom de son frère mort après son interpellation par des gendarmes en 2016.

De "l'opacité" à "l'abondance" d'images

Les violences policières ne sont pas nouvelles, mais nous vivons "un moment comme on n'en a pas connu si souvent en France", estime Fabien Jobard, directeur de recherches au CNRS. Interrogé par franceinfo, il est frappé par le nombre d'affaires mises au jour ces dernières semaines, mais aussi par la concomitance avec "des discussions législatives qui portent justement sur le pouvoir des images". Notamment celles sur l'article 24 de la proposition de loi sur la "sécurité globale", qui prévoit d'encadrer la diffusion d'images des policiers.

C'est justement dans l'émergence des vidéos documentant les violences, filmées par des militants, des journalistes ou des citoyens lambda, que le sociologue situe un point de bascule.

"La police, grâce aux smartphones, est devenue une véritable force publique. Peu de choses sont susceptibles d'échapper au regard."

Fabien Jobard, sociologue

à franceinfo

Président d'une commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur le maintien de l'ordre, le député LREM Jean-Michel Fauvergue "n'a pas constaté d'augmentation de ces faits", mais note "qu'ils sont plus visibles" (co-auteur du fameux article 24, il assure à franceinfo qu'il est "nécessaire de continuer à les filmer").

S'il y a eu "d'autres épisodes de visibilité des violences policières [dans les médias], au moins depuis les années 1980", Guillaume Le Saulnier, chercheur à l'Institut français de presse (université Paris 2) et spécialiste de la médiatisation de la police, relève qu'"il y a habituellement une certaine opacité. J'ai l'impression qu'on est passés d'un régime de rareté des images à un régime d'abondance", propice aux reprises médiatiques, "même si les violences filmées restent la partie émergée de l'iceberg". Impossible, en effet, de savoir combien de faits similaires se passent loin des objectifs.

Lors des manifestations, une "escalade de la violence"

Mais la vidéo n'est pas le seul élément à avoir changé le regard sur l'action de la police. "Pendant longtemps, les forces de l'ordre restaient à distance des cortèges, géraient la fin de manifestation et les casseurs. Depuis 2016, on est passé à une stratégie offensive", analyse pour franceinfo Michel Kokoreff, sociologue, qui vient de publier Violences policières : généalogie d’une violence d’État (éd. Textuel). Avec pour résultat, selon lui, "une escalade de la violence" dans les manifestations.

Dans le même temps, "des équipements et des techniques de maintien de l'ordre prévus pour les interventions en banlieue se sont déplacés des périphéries vers le centre", où ils sont utilisés de façon à la fois plus visible et moins adaptée, ajoute Fabien Jobard. Pour pallier le manque d'effectifs face à des manifestations nombreuses et récurrentes, "on met des gens qui ne sont pas des mauvais, mais qui ne sont pas formés à ça", relève le député PS Jérôme Lambert, rapporteur de la commission d'enquête de l'Assemblée.

Interrogé par franceinfo, il constate aussi "une forme d'épuisement des membres des forces de l'ordre que l'on a auditionnés. Sur certaines journées, ils ont été en service de 8 heures ou 9 heures à minuit. Je sais quelle est la tension qui peut en résulter." Sur le terrain, ces agents font parfois face à des groupes qui viennent dans les manifestations pour rechercher la confrontation violente avec eux, comme l'a évoqué l'ancien préfet de police de Paris Michel Delpuech devant les députés. Et les actes visant les forces de l'ordre font aussi l'objet d'une dénonciation importante ces dernières semaines. Mais cette analyse est difficile à élargir aux accusations de violences hors des manifestations. "Quand ils arrêtent Cédric Chouviat, il est seul. Les policiers n'ont pas de raison de se sentir menacés", reconnaît Jérôme Lambert.

Un phénomène impossible à mesurer

Ce contexte pourrait expliquer une hausse des violences. Mais pour la prouver de façon irréfutable, les chiffres permettant d'observer une évolution manquent. Marion Guémas, autrice en mars 2020 d'un rapport sur l'évolution du maintien de l'ordre et les violences policières pour l'ONG Acat (Action des chrétiens pour l'abolition de la torture), a pu constater cette difficulté.

"Il faudrait déjà s'entendre sur ce qu'on définit comme violences policières. Est-ce qu'on intègre les contrôles abusifs ? Les palpations parfois très intrusives ?"

Marion Guémas, autrice d'un rapport sur le maintien de l'ordre et les violences policières

à franceinfo

Outre la difficulté de fixer des critères, elle voit dans l'absence de statistiques un manque de volonté : "On a un pouvoir politique qui refuse de se poser la question, donc aucun outil pour documenter."

Contacté par franceinfo, le ministère de l'Intérieur explique qu'il existe un "recensement des particuliers blessés ou décédés à l'occasion des missions de police" (catégorie qui n'inclut pas seulement des victimes de violences illégitimes), mais seulement "depuis le rapport IGPN de 2019". Les rapports, accessibles en ligne, donnent aussi le nombre de saisines de la police des polices par la justice, mais seulement depuis 2016 (+30% entre 2016 et 2019).

Ces saisines reflètent de toute façon davantage la propension des victimes à porter plainte, et de la justice à juger cette plainte recevable. La patronne de l'IGPN elle-même rejette cet indicateur : il reflète "la tendance nette et très contemporaine à contester l’action de la police dès lors qu’elle recourt à la force", même quand elle est légitime, estimait-elle lors de son audition par la commission d'enquête de l'Assemblée nationale.

Les victimes peuvent également se rapprocher de la Défenseure des droits, Claire Hédon, qui a constaté face aux députés une "augmentation du nombre de saisines", mais l'explique en partie par une notoriété grandissante. La hausse s'est faite en "plusieurs vagues" depuis 2013, mais l'institution n'existe que depuis 2011 : impossible de savoir si elle aurait été autant saisie lors des décennies précédentes. 

Même limite pour Allô Place Beauvau, travail de recensement des violences par le journaliste David Dufresne, désormais hébergé par Mediapart, qui a débuté en novembre 2018. Le site Bastamag tient des statistiques sur plus de quarante ans, mais uniquement sur la question plus spécifique des personnes tuées lors d'interventions des forces de l'ordre. Il recense 676 morts ayant fait l'objet d'articles de presse, mais ce chiffre inclut des faits dans lesquels l'action des policiers n'est aucunement remise en cause.

Une histoire remontant à plusieurs décennies

Face à cette impasse, comment savoir si les violences policières ont empiré ? "On n'est pas en mesure de le chiffrer exactement, mais on sait qu'elles sont un phénomène constant, récurrent, qui a une histoire longue", explique Michel Kokoreff. Il cite notamment le massacre du 17 octobre 1961, "dans lequel plusieurs centaines d'Algériens ont été tués" ; les neuf morts consécutifs à une charge de police au métro Charonne à Paris en 1962 ; ou encore celle "de près d'une centaine de personnes" en Guadeloupe en 1967.

La police est aussi contestée en 1986, quand Malik Oussekine est battu à mort par des policiers, la même nuit où Abdelwahab Benyahia est tué par un agent qui n'était pas en service. En 1993, Makomé M'Bowolé est tué d'une balle dans la tête lors d'une garde à vue par un policier qui plaidera ensuite l'accident, un acte dont Mathieu Kassovitz s'est inspiré pour le scénario du film La Haine. En 2005, la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré dans un transformateur électrique, alors qu'ils étaient poursuivis par des policiers, entraîne plusieurs semaines d'émeutes (dans cette affaire, deux policiers, mis en examen pour "non-assistance à personne en danger", ont été jugés en 2015 et relaxés). En 2014, Rémi Fraisse est tué par une grenade lancée par un gendarme sur la ZAD de Sivens (Tarn), et la polémique conduit à l'interdiction du modèle de grenade impliqué.

"C'est une spécificité de la France : le thème des violences policières ne quitte jamais vraiment l'actualité."

Fabien Jobard, sociologue

à franceinfo

Mais pour le sociologue Fabien Jobard, "il est clair que des événements qui autrefois passaient inaperçus le sont de moins en moins". Il rappelle notamment qu'il y a "de grosses zones d'ombre sur les pratiques policières dans les années 1970 et 1980 dans les 'quartiers'", à une époque où il était plus difficile encore de les documenter. "Les familles de victimes répètent tout le temps que ce n'est pas nouveau", rappelle Marion Guémas. Elle remarque que, "de manière générale, on accepte beaucoup moins la violence qu'avant."

"Je ne pense pas que les violences aient augmenté. Je pense qu'elles sont plus insupportables qu'avant, et c'est une bonne chose", juge également le député LREM Jean-Michel Fauvergue.

"Il y a toujours eu des individus violents qui se sont trompés de boulot, qu'il faut contrôler et virer quand ils ont fait une connerie."

Jean-Michel Fauvergue, député

à franceinfo

Lui qui a été patron du Raid avant de s'engager en politique se souvient même que "la police était différente, et les interpellations souvent un peu musclées" lorsqu'il y est entré, en 1978.

Un "déplacement" des actes et de leurs victimes

Le sociologue des médias Guillaume Le Saulnier explique la médiatisation actuelle du sujet par un "triple déplacement" constaté avec le mouvement des "gilets jaunes" : de nouvelles violences dénoncées comme illégitimes avaient lieu chaque semaine, "montrant bien qu'il ne s'agissait pas d'événements isolés" ; elles se sont produites "en centre-ville" plutôt que "dans des quartiers 'ségrégués'" que les médias couvrent moins ; et elles ont touché "une frange plus large de la population", qui a pu s'identifier plus facilement aux victimes. Tandis que beaucoup de faits de violences policières antérieurs se sont produits dans les banlieues, et avaient une "dimension raciste ou raciale, visible dans les noms des victimes dont la mémoire collective a retenu la trace", écrit le sociologue Michel Kokoreff dans Violences policières : généalogie d'une violence d'Etat.

Aujourd'hui encore, toutes les dénonciations de violence n'ont pas le même retentissement. "Ce qu’on vit là, on le vit à Calais depuis trois ans", relevait Yann Manzi, de l'association Utopia 56, dans Libération après l'évacuation contestée des migrants place de la République. "Les méthodes calaisiennes sont celles employées à Paris, mais là, tout le monde les voit."

Faut-il désormais s'attendre à un changement d'approche de la part du pouvoir "Vu le niveau d'exaspération dans la police, je m'interroge sur la marge de manœuvre des politiques pour la réformer", analyse Guillaume Le Saulnier. Samedi, plusieurs syndicats de police ont ainsi protesté après qu'Emmanuel Macron a reconnu l'existence de contrôles au faciès et annoncé une plateforme en ligne pour les signaler. "Après Malik Oussekine, le gouvernement avait reculé [le ministre de l'Enseignement supérieur de l'époque a démissionné et a retiré la loi contestée, et les "voltigeurs" ont été dissous], après Rémi Fraisse, un type d'arme a été interdit." Ces décisions n'ont pas empêché la survenue de nouvelles affaires de violences policières. Et encore moins le débat de société qu'elles suscitent.

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