"Beauvau de la sécurité" : "Il n'y a pas de réflexion en France sur la vision de la police, ça n'existe pas depuis 40 ans", regrette un sociologue

"Il faut utiliser cette fenêtre" que constitue le "Beauvau de la sécurité", pour "entendre ceux qui ont des choses à dire et à revendiquer", estime sur franceinfo Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des questions policières et de sécurité.

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Des policiers à Créteil, le 8 décembre 2020. Photo d'illustration. (THOMAS COEX / AFP)

Le "Beauvau de la sécurité", la grande concertation nationale consacrée à la police et la gendarmerie, a été lancé lundi 25 janvier. Cette concertation avait été annoncée en pleine polémique sur les "violences policières" par Emmanuel Macron dans le but d'"améliorer les conditions d'exercice" des forces de l'ordre et "consolider" leurs liens avec les Français.

Le sociologue Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des questions policières et de sécurité, estime sur franceinfo "qu'il n'y a pas de réflexion en France sur la vision de la police. Ça n'existe pas depuis 40 ans. La dernière fois qu'il y a eu une réflexion, c'est le rapport Belorgey en 1982". Cependant, "il faut utiliser cette fenêtre" que constitue le "Beauvau de la sécurité", pour "entendre ceux qui ont des choses à dire et à revendiquer". Pour lui, "les violences policières sont manifestes. C'est ça le point de départ. Le malaise est là. Donc, si on veut ne pas le regarder, je pense qu'on peut discuter quatre ou six mois, mais ça ne va pas changer grand-chose", car "la police ce n'est pas un nombre d'interpellations, c'est une qualité de service qui est attendue."

franceinfo : il y aura beaucoup de sujets à aborder, suicides des policiers, formation, violences policières. Comment mener ce débat ?

Sébastian Roché : Il y a toujours des problèmes dans la police. Toutes les démocraties sont en permanence confrontées à des tas de problèmes. L'histoire ne s'arrête jamais. Ce qu'il n'y a pas jusqu'à présent, c'est une réflexion. Il y a longtemps qu'on ne réfléchit pas sur ce qu'on veut faire faire à la police et on dit effectivement, il y a toujours des évènements, oui, mais tous les pays qui ont réussi à réfléchir sur ce qu'ils veulent de la police ont aussi subi un certain nombre d'évènements. Je dirais qu'il n'y a pas de réflexion en France sur la vision de la police. Ça n'existe pas depuis 40 ans. La dernière fois qu'il y a eu une réflexion, c'est le rapport Belorgey en 1982, il avait fixé des objectifs très ambitieux à la réforme de la police qui ont été très partiellement mis en œuvre en 1997. Sinon, depuis, il n'y a pas de réflexion d'ensemble. Le ministre de l'Intérieur n'a pas beaucoup de pouvoir en France. C'est le président qui est le chef de tout l'exécutif. Il n'y a pas beaucoup de marge. Donc, il a une feuille de route et il se tient dans sa feuille de route. Et il ne peut rien décider sans Bercy et sans le président. Mais il a ouvert cette fenêtre. Moi, je dirais, profitons de cette fenêtre. Si on peut entendre, par exemple, les représentants de la société civile, les associations de victimes, etc. Si on peut entendre ceux qui ont des choses à dire et à revendiquer. Mais il faut utiliser cette fenêtre.

Qui bloque la réflexion sur la police selon vous ?

Ceux qui peuvent engager la réflexion, c'est le ministère de l'Intérieur. Mais en général la réflexion est engagée par le petit bout de la lorgnette, par le coût des moyens. On dit qu'on n'a pas de moyens. Mais la question n'est pas de savoir si on a des moyens ou pas, c'est de savoir pourquoi faire ? C'est ça, la vraie question et la question qui est attendue, c'est celle de la démocratie et de la police. L'égalité devant la police. L'égalité ethnique. Égalité de quartiers. Les syndicats, certains syndicats majoritaires ne veulent pas entendre la vérité. La vérité c'est que la police en France est discriminatoire. Toutes les études faites par différents instituts de recherche en France, aussi bien l'Inserm que le CNRS que le Défenseur des droits, l'ont montré. Les violences policières sont manifestes. C'est ça le point de départ. Le malaise est là. Donc, si on veut ne pas le regarder, je pense qu'on peut discuter quatre ou six mois, mais ça ne va pas changer grand-chose. Je pense qu'on a une opportunité ouverte par Monsieur Darmanin et donc il faudrait faire entrer dans cette opportunité la réflexion sur les finalités, sur la qualité de la police.

"La police ce n'est pas un nombre d'interpellations, c'est une qualité de service qui est attendue."

Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS

à franceinfo

La discussion aujourd'hui va se faire sur deux fronts parallèles. D'un côté, quelle est, comme vous dites, la qualité de service attendue de la part des policiers ? Et puis de l'autre, quels sont les moyens laissés aux forces de l'ordre pour se prémunir contre des agressions qui existent contre elles ?

Si vous voulez, l'agressivité de la police dépendra aussi du comportement de la police. La politique n'est pas une victime passive. Lorsque les policiers se comportent de manière agressive, ils sont reçus eux aussi de manière agressive. Cela crée un conflit, c'est ce qu'on voit bien, par comparaison avec, par exemple, l'Allemagne, qui a choisi d'orienter la police non pas sur le modèle de la police qui fait peur qui est le modèle français mais la police ton amie et si on fait ça, on a une diminution très nette des interactions qui sont conflictuelles. On a moins de blessés, de personnes contrôlées, moins de blessés chez les policiers, mais ça, c'est le modèle de police. Et j'aimerais que ce modèle soit discuté et qu'on n'imagine pas que c'est la formation qui va le régler.

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