A Nantes, entre hommages et revendications, la difficile commémoration de la disparition de Steve Maia Caniço

Dimanche 21 juin marque le premier anniversaire de la disparition de Steve, après une opération policière réalisée pendant la nuit de la Fête de la musique. Le corps du jeune homme avait été retrouvé dans la Loire plus d'un mois plus tard.

La fresque réalisée à Nantes (Loire-Atlantique) en hommage à Steve Maïa Caniço est rénovée le 15 mai 2020, après avoir été dégradée à deux reprises. 
La fresque réalisée à Nantes (Loire-Atlantique) en hommage à Steve Maïa Caniço est rénovée le 15 mai 2020, après avoir été dégradée à deux reprises.  (ESTELLE RUIZ / NURPHOTO)

Ce sera la première Fête de la musique sans lui. Un anniversaire difficile, mais important à commémorer, "pour rendre hommage à Steve et lui faire honneur", insiste Aliyah, amie du jeune homme. Le 21 juin 2019, Steve Maia Caniço, animateur périscolaire de 24 ans, disparaissait à la suite de festivités électroniques écourtées, quai Wilson, à Nantes (Loire-Atlantique). En pleine nuit, plusieurs personnes étaient tombées à l'eau, dans la Loire, après une charge policière controversée. Steve en faisait partie. Le jeune homme ne savait pas nager, n'ont eu de cesse de répéter ses proches, lancés à sa recherche.

Plus d'un mois plus tard, le 29 juillet, son corps était découvert à près de deux kilomètres du lieu de la fête. Un an plus tard, son absence continue de secouer Nantes, tandis que l'enquête se poursuit. Trois informations judiciaires "contre X" sont instruites à Rennes (Ille-et-Vilaine), où l'affaire a été dépaysée. L'une pour "homicide involontaire" concernant la mort de Steve, l'autre pour "mise en danger de la vie d'autrui", sur l'intervention policière, et la troisième pour violences sur "personne dépositaire de l'autorité publique" s'agissant de la prise à partie des forces de l'ordre.

"Il y a un temps pour tout : pour le recueillement, et pour les revendications"

Le parcours de la marche blanche qui se déroulera dimanche dans les rues nantaises est enfin acté, ce qui rassure ses organisatrices. Aliyah et Manon ont dû s'adapter face aux restrictions sanitaires imposées en raison de l'épidémie de coronavirus, et au nombre important de personnes attendues au rassemblement : "On en est à 3 200 intéressés et participants sur la page Facebook de l'événement, précise Aliyah. Des gens venus de toute la France". "Cela nous touche profondément de voir que les gens sont autant réactifs", ajoute Manon, amie du jeune homme et membre du comité d'organisation de la marche, constitué de proches et amis de Steve. 

Le rendez-vous est donc pris pour dimanche, à 15 heures, devant le miroir d'eau, face au château des ducs de Bretagne, à proximité de la gare de Nantes. Des élus locaux y prendront part, fait savoir la mairie. Les consignes sont claires : "Notre marche se veut pacifique, symbolique et blanche", répète Manon dans ses longs posts Facebook. "C'est un hommage, pacifique. Les revendications anti-police ne sont pas souhaitées", précise la jeune fille. "Il y a un temps pour tout : pour le recueillement, et pour les revendications", tranche Aliyah, qui précise ne pas être opposée aux manifestations revendicatives. 

Dimanche, cela fera un an, et cela va être dur pour tout le monde. C'est pour cela qu'on a envie d'être ensemble, soudés dans le respect.Manon, amie de Steve et co-organisatrice de la marche blancheà franceinfo

Les deux amies expliquent vouloir profiter de ce jour anniversaire pour célébrer, à la manière du jeune homme, sa disparition. "Notre ami Steve était quelqu'un de pacifique. Il aurait voulu une marche comme celle-ci, avec sa famille et ses amis, dans le respect et le recueillement", explique Manon. Leur ami, décrit comme un exemple de gentillesse et de discrétion, aurait voulu un événement "festif", assurent-elles. "Steve ne voudrait pas nous voir en larmes". Alors, "on va passer un peu de musique". Electronique ? "Bien sûr", rit Manon. 

Un moment de recueil, de mémoire, voulu sous le signe de la "paix". Les participants sont invités à venir vêtus de blanc et à rester pacifiques, pour respecter le deuil des proches de Steve. "On espère que, pendant les deux heures de la marche, les gens pourront garder leurs pensées revendicatrices pour eux, en signe de respect pour nous, ses proches, qui en souffrons encore", demande Manon. "Je suis encore en deuil, je n'arrive pas encore à parler de 'mort'". Un discours partagé par la famille : cette dernière a appelé au calme par l'intermédiaire de leur avocate, Maître Cécile de Oliveira, au micro de France Bleu Loire-Atlantique, ajoutant que l'anniversaire est "une sorte de compte à rebours du malheur qui démarre avec cet anniversaire terrible"

"Steve est devenu un symbole" 

Toutefois, à l'approche de cette date, les réseaux sociaux se sont emballés, raconte Aliyah. "On a été pris de court", confesse-t-elle. Plusieurs heures, lieux et modalités circulent ainsi depuis plusieurs jours sur les pages Facebook et fils Twitter. Un post les résume en quelques lignes : "15 heures préfecture : marche d'hommage pacifique (autorisée) ; 18 heures Quai de la fosse : 'résistance festive' (interdite) ; 21 heures mémorial quai de la fosse : musique, danse, carnaval (interdit)". La préfecture de Loire-Atlantique a, en effet, publié plusieurs arrêtés relatifs à ce week-end de commémoration et de festivités.

Dans un communiqué publié mercredi 17 juin, le préfet annonce autoriser "la marche blanche prévue à 15 heures" mais avoir "pris un arrêté interdisant la manifestation non déclarée prévue à 18 heures le même jour". D'autres dispositions sont formulées, notamment "l'interdiction des rassemblements festifs à caractère musical, de type rave party ou teknival". D'autres arrêtés sont pris, interdisant le transport de "matériel de son" et la vente "d'alcool à emporter". La préfecture précise avoir pris de telles dispositions "en complément de l'application des mesures barrières et afin de garantir la sécurité de tous".  

Les arrêtés ne manquent pas de "faire parler", comme dit Aliyah. En ciblant les musiques électroniques qui plaisaient tant à Steve, le communiqué passe mal auprès des amateurs de rave party et de teknivals, qui souhaitent rendre hommage de manière "festive" au jeune homme. Un teknival devait être d'ailleurs organisé le jour même, mais a été reporté à cause de l'épidémie, rapporte TraxMag. "Personnellement, on souhaite se recueillir pour Steve, mais certaines personnes souhaitent le faire de manière plus revendicative parce qu'il est devenu, d'une certaine manière un symbole", résume son amie. 

"L'émotion et le retentissement ont largement dépassé Nantes", confirme Samuel Raymond, coordonnateur de l'association FreeForm, qui défend les musiques électroniques. Il y a des centaines de milliers de gens en France qui ont envie d'exprimer leur soutien, leur envie de justice et leur mécontentement", ajoute-t-il. C'est pourquoi l'association Free Form propose "à tous ceux qui veulent montrer leur soutien de l'exprimer sur les réseaux sociaux au moyen d'un visuel et du hashtag #justicepoursteve ou tout autre moyen, et ce de manière massive".

Le nom du jeune homme et le slogan qui y est attaché font écho aux manifestations actuelles qui ont lieu contre les violences policières, après la mort de George Floyd aux Etats-Unis. Il apparaît évident, pour les proches de Steve, qu'à l'anniversaire de sa mort, les manifestations ne se limiteront pas aux souvenirs qu'il leur a laissés. C'est pourquoi ils appellent les personnes souhaitant porter un message politique à le faire, mais après ce 21 juin : "On s'est organisés pour ne pas marcher sur l'autre rassemblement", témoigne Aliyah.