Tireur à Paris : pourquoi une empreinte ADN ne suffit pas pour boucler une enquête

La traque infructueuse du tireur parisien, dont les policiers sont parvenus à définir le profil génétique, prouve qu'une enquête criminelle n'est pas aussi facile que dans la série "Les Experts".

Une analyse ADN.
Une analyse ADN. ( SCIENCE PHOTO LIBRARY / AFP )

Pour le grand public, elles sont devenues l'alpha et l'oméga des enquêtes criminelles modernes. Les analyses ADN agissent comme une formule magique sur l'opinion, gavée de séries télé américaines. Mais les policiers qui se penchent, depuis lundi 18 novembre, sur le cas du tireur parisien ne sont pas ceux des Experts ou de la série NCIS. De façon générale, la découverte de traces ADN ne donne pas lieu à des analyses dans des laboratoires aux tables transparentes rétroéclairées par de la lumière bleue. D'ailleurs, les analyses ne donnent pas des résultats après seulement 4 minutes. Pire, elles sont parfois infructueuses. Et surtout, elles ne conduisent pas à l'identification et à l'arrestation du suspect dans les 24 heures. Francetv info détaille en quoi le profil ADN n'est pas encore "la reine des preuves".

Parce que faire un prélèvement, ce n'est pas toujours évident

Dans le cas du tireur parisien, les enquêteurs ont bénéficié de conditions favorables. Selon la police, des empreintes ont été trouvées sur les douilles que le suspect a laissées derrière lui, au siège de Libération, ainsi que sur la portière de la voiture de l'homme qu'il a pris en otage. Des empreintes récentes qui n'ont pas dû poser trop de problèmes de prélèvement aux enquêteurs.

Or, comme l'explique la généticienne Catherine Bourgain à Atlantico, l'étape du prélèvement est "primordiale" car "l'état de conservation de l'échantillon" prélevé va déterminer la réussite de l'analyse. "Si on a un mauvais matériel au départ, même les analyses les plus sophistiquées n'y changeront rien", ajoute-t-elle. Une erreur de manipulation ou de conservation, et la preuve devient inutilisable. D'où la nécessité de ne pas prendre à la légère les scènes de crime, comme c'est souvent le cas dans les séries américaines, d'après Sciences et Avenir.

L'exemple le plus significatif est l'affaire du petit Grégory Villemin, assassiné dans les Vosges en 1984. L'enquête avait été relancée en avril dernier par l'analyse ADN effectuée sur les vêtements du corps de l'enfant et sur des cordelettes ayant servi à l'entraver. Mais cette analyse de traces ADN trouvées sur ces objets a finalement échoué, les échantillons étant trop détériorés, vingt-neuf ans après les faits. 

Parce que toutes les empreintes ADN ne se valent pas 

Si le prélèvement d'un échantillon est important, sa nature l'est tout autant. Selon que les enquêteurs découvrent un cheveu ou une trace de sang, les possibilités d'analyses diffèrent. L'ADN nucléaire se trouve ainsi dans le noyau de chaque cellule d'un corps humain. Avec une pellicule tombée du cuir chevelu, de la salive ou une trace de sang ou de sperme, on parvient à déterminer un profil génétique dans 95% des cas. Dans le cas du tireur parisien, les empreintes ADN retrouvées sont des empreintes liées à un frottement ou à un contact. Considérées comme des traces d'ADN "pauvres", elles permettent  de définir un profil ADN propre à chaque être humain dans 35% des cas. 

Plus pauvres encore, certaines parties du corps, comme un morceau d'ongle ou un cheveu sans bulbe, ne contiennent pas d'ADN nucléaire. Elles permettent en revanche d'isoler l'ADN mitochondrial, sorte d'ADN secondaire, comme l'explique le site police-scientifique.com. Il ne permet pas de déterminer clairement qu'une empreinte ADN appartient à un suspect, car le même ADN mitochondrial peut être partagé par plusieurs individus. En revanche, il peut permettre d'écarter la piste d'un suspect dont le génome mitochondrial ne correspond pas aux empreintes recherchées.

Parce que les analyses ne se font pas en un claquement de doigts

Analyser une empreinte génétique peut être une procédure longue, incertaine et fastidieuse. Mais certains dossiers sont parfois traités en urgence, comme dans l'affaire du tireur parisien. "Dans ce genre de cas, on met le paquet. Les délais sont raccourcis au maximum et si on a un peu de chance, on peut établir un profil génétique en moins de six heures", explique le directeur de l'Institut national de police scientifique, Frédéric Dupuch. Les enquêteurs indiquent ainsi avoir travaillé la nuit pour "obtenir au plus vite un profil, un peu comme dans une série américaine".

Le cas est exceptionnel, car habituellement, les vrais membres de la police scientifique raillent ces séries policières où les résultats d'une analyse ADN sont incontestables et disponibles en quelques minutes. Car en réalité, tout dépend de la nature de l'échantillon et de la réussite de l'analyse, comme l'explique un reportage d'Arte.

La première étape consiste à extraire l'ADN du support ayant servi au prélèvement. Il s'agit d'isoler, par un procédé chimique, des fragments contenant l'ADN. L'opération peut prendre entre une heure pour une goutte de sang et plus de 48 heures pour un prélèvement gynécologique. Vient ensuite l'étape de l'amplification, qui consiste en quelque sorte à "photocopier" les fragments. Ce qui signifie qu'un tout petit échantillon de matière biologique peut parfaitement être exploité.

Puis vient l'analyse proprement dite : sur les fragments d'ADN, on isole une quinzaine de marqueurs, c'est-à-dire des régions chromosomiques particulières. Comme l'explique Le Monde, ce n'est donc pas l'intégralité de l'ADN qui est brandi comme preuve, mais seulement ces marqueurs jugés suffisamment nombreux pour différencier un génome de celui d'un autre individu. On en tire donc un "profil" génétique, et non pas une "empreinte" complète. L'analyse ADN ne révèle en fait pas une vérité infaillible, mais une très forte probabilité de correspondance des profils. 

Parce que le fichier de référence ne compte que 2 millions de profils

Une fois le profil génétique défini grâce aux prélèvements et aux analyses effectués, on a pu lier entre elles les différentes agressions qu'on impute au tireur parisien. Mais cette empreinte ADN n'a pas permis d'avancer sur son identification. "C'est le problème : le seul moyen de l'identifier serait de trouver sa présence dans l'unique fichier où sont répertoriées des empreintes ADN, le Fnaeg, le Fichier national des empreintes génétiques, expose à francetv info François-Bernard Huyghe, auteur de ADN et Enquêtes criminelles (éd. PUF). Il comprend plus de 2 millions de profils génétiques, ceux des condamnés, des personnes suspectées dans des affaires particulières [définies par l'article 706-55 du Code de procédure pénale] et des personnes disparues. Mais pas celui de cet homme."

Comme le détaille la Cnil, le fichier compte également près de 150 000 profils génétiques non identifiés, ceux de suspects que l'on n'a jamais retrouvés, une catégorie que vient de rejoindre le tireur parisien. Ce cas montre bien que l'analyse ADN n'est pas une preuve en soi, mais un outil très utile pour les enquêteurs. Il ne sera pertinent que lorsqu'on aura arrêté un suspect grâce aux méthodes d'enquête traditionnelles. Il sera alors décisif pour déterminer son innocence ou sa culpabilité.