"Si elle voulait lui faire du mal, elle l’aurait tuée" : face aux juges, le père de Séréna prend la défense de sa compagne

Au deuxième jour du procès de Rosa-Maria Da Cruz, son compagnon, qui est aussi le père de Séréna, a été entendu par la cour d'assises de Tulle. 

La cour d\'assises de Tulle (Corrèze), à l\'ouverture du procès de Rosa-Maria Da Cruz, la mère de Séréna, le 12 novembre 2018. 
La cour d'assises de Tulle (Corrèze), à l'ouverture du procès de Rosa-Maria Da Cruz, la mère de Séréna, le 12 novembre 2018.  (GEORGES GOBET / AFP)

Il n'a été témoin de rien. C'est pourtant en cette qualité que Domingos Sampaio-Alves a été entendu par la cour d'assises de Tulle, mardi 13 novembre. Ce quadragénaire en survêtement et au crâne rasé, qui s'est blessé juste avant le procès et qu'il a fallu pousser en fauteuil roulant jusqu'à la barre, a bien failli être assis aux côtés de sa compagne, devant le box des accusés. Mais la justice lui a finalement accordé un non-lieu. Il a fallu se rendre à cette troublante évidence : le père de Séréna n'a rien vu pendant deux ans. Il n'a jamais soupçonné l'existence de ce quatrième enfant, qui a vécu dans une pièce de la maison familiale et le coffre de la voiture de Rosa-Maria Da Cruz entre 2011 et 2013. "Je ne savais rien. Je jure que je ne savais rien, je ne l’ai su que quand ça a été découvert", répond-il en portugais au président Gilles Fonrouge, qui l'interroge par le biais d'un interprète.

>> Récit : comment la mère de Séréna a caché son bébé pendant deux ans dans son sous-sol et dans le coffre de sa voiture

Domingos vit depuis quinze en France mais il ne parle pas français, il n'a jamais appris. Domingos ne conduit pas, il n'a jamais passé le permis. Il montait donc rarement dans la Peugeot break 307. Ce maçon avait pourtant bien remarqué l'odeur dans l'habitacle mais il pensait qu'elle venait de la "moisissure" des "tapis humides". "Vous ne vous êtes pas posé la question de les changer ?", lui demande-t-on. "Je n’ai pas pensé à le faire moi-même", répond-il simplement.

"Jamais, je n’ai rien su, jamais ça ne m’est passé par la tête"

Et les allers-retours de Rosa-Maria au sous-sol ? L'utilisation du micro-onde la nuit ? Ces vêtements de bébé qu'elle avait ressortis ? "Jamais, je n’ai rien su, jamais ça ne m’est passé par la tête", rétorque-t-il en regardant son traducteur, la jambe droite bandée et allongée en direction de la cour. Derrière lui, l'accusée relève la tête, contrairement au premier jour. Elle ne cache plus son visage, écoute attentivement celui avec qui elle partage toujours sa vie. Le président insiste, tant bien que mal. 

Vous savez qu’elle vous a caché les deux grossesses précédentes et à aucun moment, vous ne vous inquiétez que ça puisse recommencer une troisième fois ?Le président de la cour d'assise de Corrèze

"Elle n’a pas caché deux grossesses. Pour A., elle ne savait pas", se défend Domingos. Rosa-Maria a accouché par surprise de leur deuxième enfant au Portugal, lors d'un déjeuner de famille en 2003. Pour la troisième, elle a appris tardivement sa grossesse. "Je ne sais pas à combien de mois elle m’a montré l’échographie", reconnaît sans fard son compagnon. Quant au premier, "on l'a pas fait exprès". Rosa-Maria l'informe qu'elle est enceinte vers deux-trois mois mais Domingos, encore au Portugal, n'assiste pas à l'accouchement. a ne vous a pas un peu peiné que madame Da Cruz accouche sans vous mais avec sa meilleure amie ?", pique Me Marie Grimaud, avocate de la partie civile. "Non, parce que je n’y étais pas", réplique-t-il. 

Dans l'intimité d'un couple "normal"

Le conseil d'Innocence en danger veut conduire le témoin vers sa vision du dossier, celle d'une femme "toute-puissante" qui l'a tenu à l'écart de ses maternités, y compris pour Séréna. "Est-ce que madame Da Cruz vous laisse une vraie place de papa ?" "Oui", lâche-t-il. De manière générale, Domingos ne voit pas le problème. Il décrit leur vie de couple "normale" où la distribution des rôles se résume ainsi : "C’est elle qui faisait les courses, moi j’allais au travail." Il se charge parfois d'aller chercher "ses bières" en scooter mais "normalement, c’est elle qui allait les chercher." Rosa-Maria "s'occupait de tout", admet-il. Mais il ne rechignait pas à faire des choses "si elle le lui demandait". 

Au fur et à mesure, la cour entre dans leur intimité. Quels étaient leurs sujets de conversation ? "Quand on avait fini de manger, on regardait la télé." A quel moment ont-ils décidé de s'arrêter à trois enfants ? "Je me souviens pas si on en a parlé ou pas." Comment faisaient-ils ? "J'éjaculais au-dehors." Sur sa relation adultère avec une autre femme (qui lui a valu une accusation de viol, classée sans suite), Domingos assure : "C’est elle qui s’est mise avec moi, qui a provoqué, cherché quelque chose." Quant à ses problèmes d'alcool pendant sa période de chômage, il minimise : "Je buvais un peu, mais pas de grandes quantités, je n’étais pas saoul." Lors de son interpellation, il est contrôlé à un taux de 1,8 gramme d'alcool.

"C'est une bonne mère, une mère comme les autres"

Rosa-Maria ne le quitte pas des yeux. Rappelée à la barre après l'audition de son compagnon, elle pratique le même euphémisme. "Je sais vous avez traversé des moments compliqués, on parlait tout à l’heure de cet accroc à sa fidélité. Et puis la boisson. Et puis cette maison dont il est chargé des travaux, qui n’en finit pas de se construire", aborde avec douceur Me Rodolphe Costantino. "Je sais qu’il y a une certaine pudeur à évoquer le couple et ce qui se dit à la maison. Mais quand je l'entends et que je vous entends, j’ai l’impression qu’il y a une toujours une volonté de dire que tout va bien", poursuit-il délicatement. "Est-ce qu'à cet homme, malgré l’amour que vous lui portez, je le vois bien, presque de manière inconditionnelle, il y a des moments où vous en voulez ?"

L'accusée lève un peu le voile : "Oui je lui en veux de ne pas être assez présent avec nous, il a été élevé dans une famille au Portugal où les hommes sont machos, ils privilégient leurs sorties à eux." Puis elle rectifie le tableau : "Il a le cœur sur la main, il est présent pour les enfants, il n'est pas violent, il est même gentil au fond de lui. Après, il y a toujours dans les couples des hauts et des bas." Comme à son habitude, Rosa-Maria endosse le rôle d'interprète pour son mari. S'il a dit, tout à l'heure, qu'il ne savait pas qu'elle risquait vingt ans de prison, c'est parce qu'il est "impressionné" par la cour d'assises, "il panique" et "ne comprend pas les questions". D'ailleurs, "pas plus tard que dimanche, je lui ai encore redit que je pouvais être incarcérée et qu’il faudrait qu’il prenne en charge les petits".

Domingos fait ce qu'on lui demande. S'il avait su pour Séréna, "on aurait eu l’enfant, on l’aurait gardée", a-t-il assuré à la barre. Si Rosa-Maria va en prison, c'est lui qui "gardera les enfants". S'il continue à vivre avec "madame Da Cruz", c'est parce que c'est "une bonne mère", "une mère comme les autres". "Pas tout à fait", rétorque Me Marie Grimaud. "Elle n'a pas fait ça pour faire du mal à l’enfant, soutient-il en parlant de Séréna. Si elle voulait lui faire du mal, elle l’aurait tuée." La violence de la formule est atténuée par la voix monocorde de l'interprète. Aujourd'hui, Domingos souhaiterait la récupérer.

On serait plus heureux, on aimerait avoir la petite comme les autres.Domingos Sampaio-Alvesdevant la cour d'assise de Corrèze

Est-il au courant de son état ? "On m’a dit qu'elle avait des problèmes, ceci cela, quelques petits problèmes, je ne sais pas." Séréna, 7 ans, souffre d'un syndrome autistique irréversible. Son père, grimaçant de douleur, quitte la salle d'audience sans un regard pour l'accusée.