Le Front national et la marche républicaine : quatre questions pour comprendre le débat

Le Front national, qui estime avoir été "exclu", ne sera pas présent à la marche républicaine de dimanche à Paris, organisée en mémoire des victimes de l'attentat contre "Charlie Hebdo". Mais le FN défilera dans d'autres villes françaises. Retour sur la polémique. 

Marine Le Pen, le 9 janvier 2015, à l\'issue d\'une rencontre à l’Elysée avec le chef de l’Etat.
Marine Le Pen, le 9 janvier 2015, à l'issue d'une rencontre à l’Elysée avec le chef de l’Etat. (PATRICK KOVARIK / AFP)

L'union nationale n'a pas tardé à se fissurer. La polémique enfle autour de la question de la présence du Front national à la "marche républicaine" organisée dimanche à Paris, après l'attentat qui a visé Charlie Hebdo

Alors que dix partis politiques de droite et de gauche, les principaux syndicats et quatre associations de défense des droits de l'homme, préparent la manifestation au nom de l'unité nationale, Marine Le Pen a annoncé qu'elle n'y participera pas. Elle dénonce son "exclusion" de cette marche et demande finalement à ses partisans de défiler dans d'autres villes françaises. Le Front national devait-il participer à la manifestation parisienne ? Les journalistes et dessinateurs tués lors de l'attaque de Charlie Hebdo l'auraient-ils accepté ? Francetv info répond aux principales questions qui agitent le débat autour du FN, depuis le 8 janvier.

Les dessinateurs de "Charlie Hebdo" tués mercredi auraient-ils voulu du FN dans la marche ?

Le politologue Jean-Yves Camus, qui a collaboré à Charlie Hebdo, est persuadé que les journalistes de Charlie Hebdo tués mercredi auraient donné leur approbation. Dans les colonnes de L'Obs, le spécialiste explique que "Charlie est par principe opposé au FN" et qu'il "doute que la participation [du FN à la marche] aurait recueilli beaucoup de suffrages [à Charlie Hebdo]".

Le parti a été pendant des années l'une des principales cibles des caricaturistes du journal. Et le FN lui a bien rendu : le parti a intenté de nombreux procès contre l'hebdomadaire satirique. Tout au long de son histoire, Charlie Hebdo a multiplié les dessins au vitriol contre le parti et ses présidents successifs, affublant Jean-Marie Le Pen d'un visage patibulaire, présentant un étron fumant sur fond de drapeau français avec le titre "Le Pen, la candidate qui vous ressemble", ou moquant des rapprochements entre l'UMP et le FN. 

La une de \"Charlie Hebdo\", le 21 mars 2012.
La une de "Charlie Hebdo", le 21 mars 2012. (CHARLIE HEBDO)
 

Charlie Hebdo s'est fait une spécialité de s'en prendre aussi bien aux dirigeants du FN qu'à leurs électeurs, représentés comme des "beaufs". En 1996, l'hebdomadaire lance même une pétition pour faire interdire le parti d'extrême droite, alors présidé par Jean-Marie Le Pen. Elle recueille près de 173 000 signatures.

La une de \"Charlie Hebdo\", le 27 avril 2011.
La une de "Charlie Hebdo", le 27 avril 2011. (CHARLIE HEBDO)

Le FN soutient-il la liberté de la presse?

Le Front national entretient depuis longtemps des relations conflictuelles avec la presse et refuse régulièrement à certains médias l'accès à ses évènements. Derniers épisodes en date, en septembre 2014, une journaliste de Mediapart s'est vue interdire l'accès à l'université d'été des jeunes FN, à Fréjus (Var). En novembre, le parti a refusé d'accréditer certains journalistes de L'Express et de l'émission "Le Petit Journal" pour son congrès national, à Lyon.

Mais le FN n'est pas le seul parti à avoir des problèmes avec les journalistes. Comme le raconte France info, en mai 2014, le coprésident du Parti de gauche, Jean-Luc Mélenchon, a interdit de meetings les journalistes du Monde et de Libération et a demandé à ses partisans de "filmer leurs agissements"

Mais le FN, tout en prenant ses distances avec les caricatures irrévérencieuses de Charlie Hebdo, lui a aussi parfois apporté son soutien, comme lors de l'incendie du siège du journal satirique, en 2011. En 2007, Jean-Marie Le Pen affirme publiquement qu’on "ne peut pas condamner des gens qui usent de leur liberté" comme Charlie Hebdo, qui venait de publier, en 2006, des caricatures de Mahomet.

Une marche "républicaine" peut-elle accueillir le FN ?

Marine Le Pen a été reçue comme les autres chefs de parti, vendredi 9 janvier à l’Elysée par François Hollande. A sa sortie de l'Elysée, elle a estimé qu'il n'y avait "pas eu de levée claire de l'interdiction de participer à la marche républicaine pour le FN". 

Les partis politiques se divisent, depuis le 8 janvier, sur la question de la légitimité du Front national à manifester à leurs côtés. A droite, les avis sont unanimes. François Fillon et le secrétaire général de l'UMP, Laurent Wauquiez ont affirmé que l'UMP s'oppose à l'exclusion du FN de la "marche républicaine". Le président du MoDem François Bayrou a pour sa part, jugé que c'est une "mauvaise décision d'exclure qui que ce soit"

De Mélenchon à la gauche, en revanche, les voix s'élèvent majoritairement contre une participation du FN estimant que le parti n'est pas un parti républicain. Pour François Lamy, qui organise le rassemblement pour le PS,"il n'y a pas de place pour une formation politique qui depuis des années, divise les Français, stigmatise les concitoyens en fonction de leur origine ou de leur religion." Olivier Faure, un des porte-parole du PS, peu après avoir jugé qu'il ne fallait "exclure personne", a affirmé qu'il parlait des "citoyens appelés à manifester et en aucun cas du Front national, qui ne peut compter sur [le PS] pour lui donner un brevet républicain en l'invitant."

Beaucoup ne veulent pas créer un précédent en défilant aux côtés du FN. "Ce serait un changement important dans la vie politique française si le FN intégrait ces manifestations", a ainsi expliqué auprès de l'AFP, Jérôme Sainte-Marie. Selon lui, c'est "l'adoubement républicain du FN" qui est en jeu. Pour le politologue, on sortirait "du formalisme républicain pour aller vers l'union [et] cela bouleverse[rait] tout". Un avis que partage Alexandre Dézé, maître de conférences en science politique à l'université Montpellier I, joint par francetv info "si l'on permet sa venue, on lui donne une opportunité inédite de se voir attribuer un brevet de légitimité républicaine après lequel il court. Un précédent serait alors créé."

Marine Le Pen sort-elle renforcée de la polémique ?

Un parti anti-système peut-il défiler avec le système, auprès de "l'UMPS" qu'il dénonce ? Alexandre Dézé s'étonne que Marine Le Pen veuille absolument participer à cette marche auprès des autres partis : "Elle n'a vraisemblablement aucune envie d'aller à cette marche, elle a eu ces derniers jours l'occasion d'aller aux rassemblements en temps que citoyenne et ne l'a pas fait". Pour Alexandre Dézé, Marine Le Pen se situe dans un "positionnement ambigu", en se plaçant à la fois "dans et contre le système". Une contradiction qui démontre une "schizophrénie politique nous sommes face à un parti qui ne cesse de mettre en critique les fondements de notre système, mais qui y participe pour conquérir le pouvoir", conclut l'universitaire. 

Mais la polémique a aussi permis au Front national de "recadrer le débat sur des thèmes qui l'arrangent : l'islam et l'islamisation", analyse Joël Gombin, politologue au Centre universitaire de recherches sur l’action publique et le politique (Curapp), joint par francetv info. Pour le politologue, "le Front national a une position extrêmement opportuniste et est parvenu à se replacer au centre du jeu par une stratégie de victimisation et de mise à l'écart du jeu politique". Alexandre Dézé confirme : "Elle a réussi à instrumentaliser un évènement qui semblait impossible à instrumentaliser."