Election présidentielle 2022 : pourquoi les sondages sont à prendre avec précaution plusieurs mois avant le scrutin

Un sondage Harris Interactive pour "Challenges" publié mercredi teste pour la première fois Eric Zemmour et le place devant Marine Le Pen au premier tour. Pourtant, ces études d'opinion sont sujettes à caution.

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France Télévisions
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Des affiches de soutien à Eric Zemmour, le 29 juin 2021 à Paris. (LUDOVIC MARIN / AFP)

La campagne pour l'élection présidentielle de 2022 est à peine commencée que les sondages alimentent déjà, semaine après semaine, les débats politiques. Et celui d'Harris Interactive pour Challenges, publié mercredi 6 octobre, risque de nourrir les discussions. Pour la première fois, l'institut de sondage a en effet "testé" l'éventuelle participation d'Eric Zemmour au second tour.

Dans cette enquête d'opinion (effectuée entre le 1er et le 4 octobre auprès d'un échantillon de 1 310 personnes, dont 1 062 inscrites sur les listes électorales), le polémiste est crédité de 17% des intentions de vote au premier tour, devant Marine Le Pen (15%). Une progression inédite, de près de 10 points en un mois. "Jamais nous n'avions assisté à une ascension aussi fulgurante en si peu de temps", relève Jean-Daniel Lévy, directeur délégué de Harris Interactive, dans Challenges. Emmanuel Macron est, lui, largement en tête au premier tour avec 24% des intentions de vote, et systématiquement vainqueur au second, quel que soit le cas de figure.

Pour autant, ces chiffres prêtent à caution, à sept mois du premier tour. Explications.

Parce qu'ils ne sont qu'une photographie à un moment donné

La situation d'Eric Zemmour, pas encore candidat et pourtant déjà testé par les instituts de sondage, n'est pas le seul bémol à apporter aux sondages de cet automne. Nous sommes encore loin de la photo-finish du premier tour. "Les sondages actuels sont comme tous les sondages publiés à sept mois de l'élection présidentielle : ils écartent la formalité majeure des 500 parrainages, souligne le politologue Jean-Yves Camus, interrogé par franceinfo. Nous aurons une vraie idée de qui se présente lorsque les parrainages seront connus. Cela sera par exemple très compliqué pour Florian Philippot, qui n'a aucun élu. Cela a aussi été difficile à une époque pour Marine Le Pen..."

Pour lui, le paysage politique peut encore changer et basculer d'un côté... comme de l'autre. "Je prends ces sondages avec beaucoup de recul. On ne connaît pas encore le casting à droite, ni celui de la gauche", pointe-t-il en référence à une éventuelle alliance entre les socialistes, les écologistes et La France insoumise. 

Néanmoins, la multitude des sondages et la dynamique suivie par Eric Zemmour  semblent agacer du côté du camp Le Pen, grignoté par la montée en puissance de l'ancien éditorialiste. "Les vendeurs de sondages font du business, peste Laurent Jacobelli, le porte-parole du Rassemblement national. Il y a un sondage par jour à sept mois du scrutin et ils disent tous des choses différentes !" Certains politologues s'agacent aussi de cette multiplication aussi longtemps avant le scrutin. C'est le cas de Virginie Martin, docteure en sciences politiques et présidente du laboratoire politique Think Tank Different. "Nous sommes dans une sondocratie et une médiacratie, déplore-t-elle à franceinfo, rappelant que contrairement à Eric Zemmour, des candidats déclarés "comme Rama Yade en 2017 n'ont jamais été testés".

Parce qu'ils ne prédisent pas forcément le nom du vainqueur

Nombreux sont les exemples de sondages commandés par les médias ou les partis politiques à l'automne et qui se sont révélés erronés une fois les résultats du premier tour connus. En octobre 2016, Alain Juppé était ainsi donné gagnant de la primaire de la droite avec 39% des intentions de vote, dans un sondage Harris Interactive pour France Télévisions. L'ancien maire de Bordeaux obtenait alors quatre points de plus que Nicolas Sarkozy. François Fillon, candidat finalement désigné, n'était qu'à 12% des intentions de vote, à deux mois de la primaire. "On rappellera que, selon les sondages publiés en octobre 2016, Alain Juppé est aujourd'hui président de la République", persifle ainsi le politologue et professeur d'histoire contemportaine Christian Delporte sur Twitter.

"En 2002, Jean-Pierre Chevènement était aussi donné à 14% en janvier... avant finalement de faire autour de 5%", souligne Jean-Yves Camus, concédant qu'"Emmanuel Macron a évidemment été la grosse surprise de 2017."  Même si, en novembre 2016, l'actuel locataire de l'Elysée était crédité de seulement 15% des intentions de vote, en troisième position derrière François Fillon (29%) et Marine Le Pen (23%), selon un sondage antar-Sofres-Onepoint pour RTL-LCI et Le Figaro. 

Parce que la méthodologie peut induire en erreur

Soulignant que les sondages n'ont jamais "autant d'influence politique" qu'au moment où "l'opinion n'est pas fixée", Jérôme Sainte-Marie, sondeur pour l'institut PollingVox, a rappelé, mardi soir sur le plateau de Public Sénat, que ces enquêtes n'ont pas le même fonctionnement. Certaines prennent ainsi en compte uniquement les électeurs sûrs de leur vote comme le sondage Harris Interactive publié mercredi, quand d'autres sondent un éventail plus large. Par conséquent, tous les sondages ne disent pas la même chose, faussant parfois leur interprétation. "Il est tout à fait légitime que les méthodes soient différentes selon les instituts, mais ces fluctuations révèlent que les intentions de vote sont à peine des intentions de vote."

"Le mode de calcul d'Harris est très contestable et place Eric Zemmour très haut en ne prenant que les électeurs qui sont certains d'aller voter, ce qui réduit considérablement l'échantillon", analyse ainsi l'eurodéputé RN Jean-Paul Garraud, contacté par franceinfo. Par ailleurs, dans ce sondage, l'écart séparant Eric Zemmour et Marine le Pen (deux points) se situe dans la marge d'erreur, évaluée par l'institut lui-même entre 1,8 et 4,5 points. Pour Jean-Yves Camus, impossible donc d'en tirer une conclusion franche : "On est loin du jour de l'élection et les scores sont serrés."

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