Départementales : dans le Vaucluse, l'extrême droite déchirée mais proche de la victoire

A Orange, le FN livre un dur combat contre la Ligue du Sud, parti d'extrême-droite dissident. Il s'est en revanche retiré à Bollène, pour barrer la route à la gauche. Reportage.

Les tracts des candidats Ligue du Sud et Front national, qui s\'affrontent dans le canton d\'Orange (Vaucluse).
Les tracts des candidats Ligue du Sud et Front national, qui s'affrontent dans le canton d'Orange (Vaucluse). (ILAN CARO / FRANCETV INFO)

La terrasse de café est clairsemée. A deux tables de distance, Jean-François Mattéi et Yann Bompard s'ignorent ostensiblement. L'arrivée d'un journaliste devant le PMU de Caderousse (Vaucluse), petit village aux rues désertes en ce mardi 24 mars, oblige les deux hommes à se croiser, à se saluer. L'échange, sur le mode du tutoiement, est cordial. "Mais entre nous, c'est quand même à fleurets mouchetés", glisse l'un d'eux, de peur de paraître trop sympathique à l'endroit de son adversaire.

Dans ce canton d'Orange, dimanche, le deuxième tour des élections départementales opposera le Front national à la Ligue du Sud, le parti d'extrême droite local fondé par l'ancien frontiste Jacques Bompard. Maire d'Orange depuis vingt ans, il a confié le soin à son fils Yann de mener le combat, en binôme avec l'une de ses adjointes, Marie-Thérèse Galmard.

Dimanche dernier, leur fief a vacillé : les candidats du FN, Jean-François Mattéi et Brigitte Vigne, sont arrivés en tête avec près de cinq points d'avance (31,61% contre 26,98%). "On m'a invité à une partie de bowling. Je devais jouer le rôle de la quille, mais je suis la boule ! Et je vais faire un strike !", jubile Jean-François Mattéi, commerçant bon teint, jamais avare d'une petite blague.

Jean-François Mattéi et Brigitte Vigne (FN) en campagne, le mardi 24 mars, à Caderousse (Vaucluse).
Jean-François Mattéi et Brigitte Vigne (FN) en campagne, le mardi 24 mars, à Caderousse (Vaucluse). (ILAN CARO / FRANCETV INFO)

"Valls a été le meilleur attaché de presse du FN !"

Sa contre-performance, Yann Bompard l'attribue à "la nationalisation du scrutin", alimentée par la "cynique campagne anti-FN de Valls". "Le FN n'a pas eu besoin de faire campagne, Valls a été leur meilleur attaché de presse !", déplore-t-il. Mais l'heure n'est déjà plus à l'analyse. Dimanche, il faudra battre le Front national, et cela passe déjà par un changement de slogan. "Face à la gauche, la méthode Bompard", disaient les tracts du premier tour. "L'espoir, c'est la méthode Bompard", clament ceux du second, comme une réponse à "l'espérance bleu marine" qui barre les portraits de nombreux binômes FN à travers la France.

Entre le Front national et la Ligue du Sud, rien n'est simple. Lorsque Marion Maréchal-Le Pen s'est trouvée une circonscription dans le Vaucluse, aux législatives de juin 2012, les deux formations ont évité l'affrontement, en ne se présentant pas sur les mêmes terres. Idem aux municipales de 2014. C'est aux sénatoriales, six mois plus tard, que la hache de guerre a été déterrée, les deux partis échouant à faire liste commune. D'un côté, Marie-Claude Bompard, maire de Bollène et épouse de Jacques. De l'autre, Philippe Lottiaux, candidat FN malheureux aux municipales à Avignon. A la fin, zéro siège pour l'extrême droite. Depuis, chaque camp accuse l'autre d'être responsable de la situation.

Proximité contre "parachutés"

Alors pour ces départementales, Marion Maréchal-Pen a décidé de présenter des candidats FN dans tous les cantons, y compris à Orange et Bollène, chasses gardées de la Ligue du Sud. "Ce sont des parachutés !", tonne le clan Bompard, qui a fait de la proximité la marque de fabrique de son parti micro-local. Jean-François Mattéi et sa binôme ne viennent pas d'Orange mais d'Avignon, où ils figuraient sur la liste FN aux municipales. Brigitte Vigne bondit à l'évocation de ce procès en illégitimité territoriale : "Nous sommes là pour siéger au département et nous sommes tous des Vauclusiens. D'ailleurs, peuvent-ils nous expliquer pourquoi Jacques Bompard se présente en suppléant dans le canton de Valréas ?", ironise-t-elle.

S'emparer de la majorité au conseil départemental : telle est l'ambition affichée du FN dans le Vaucluse. En face, la Ligue du Sud, candidate dans seulement cinq cantons sur 17, semble s'arc-bouter sur son petit rayon d'action. "La Ligue du Sud, c'est 'Je voudrais bien, mais je ne peux point'", résume un candidat frontiste.

"Ton père, c'est un bon mec. Mais votre parti, il est trop petit !"

Attablé au bar de Caderousse, l'un des rares clients du jour avoue devant Yann Bompard avoir glissé un bulletin FN dans l'urne : "Ton père, c'est un bon mec, je l'aime bien. Il a fait de Bollène une belle ville, reconnaît Jean-Yves. Mais votre parti, il est trop petit, il ne peut pas faire le poids !" La discussion dure une quinzaine de minutes, mais malgré l'opiniâtreté du fils Bompard, Jean-Yves ne changera pas d'avis.

Yann Bompard et Marie-Thérèse Galmard, qui portaient les couleurs de la Ligue du Sud dans le canton d\'Orange (Vaucluse), l\'ont emporté de justesse.
Yann Bompard et Marie-Thérèse Galmard, qui portaient les couleurs de la Ligue du Sud dans le canton d'Orange (Vaucluse), l'ont emporté de justesse. (ILAN CARO / FRANCETV INFO)

"Les Français ont essayé l'UMP, ça n'a pas marché, ils ont essayé le PS, ça n'a pas marché. Ils vont essayer le FN et ça ne marchera pas non plus. Le problème, au FN, c'est qu'ils ne travaillent pas, ils surfent sur la vague", poursuit tout de même Yann Bompard, qui arbore à 28 ans le même crâne dégarni que son père.

A la Ligue du Sud, on ne s'en prend pas seulement à la stratégie, mais aussi à la ligne du FN. "Les gens ne se rendent pas compte que le FN d'aujourd'hui, c'est des gens comme Florian Philippot, qui viennent de chez Chevènement", s'étrangle Yann Bompard. "Ils ont un programme économique marxiste et n'adhèrent pas à la théorie du grand remplacement [selon laquelle les minorités visibles tendraient à devenir majoritaires], qui est pourtant bien réelle."

Le FN fait un geste à Bollène

Alors qu'à Orange, FN et Ligue du Sud jouent de leur rivalité pour mieux se démarquer, la situation du canton de Bollène a obligé le FN à jeter l'éponge. "Après mûre réflexion", Marion Maréchal-Le Pen a demandé à Georges Michel et Jeanne Yvan, arrivés troisièmes sans aucune chance de l'emporter dans le cadre d'une triangulaire, de se désister pour faire barrage à la gauche, représentée par Jean-Pierre Lambertin, en tête avec 36,45%. "Il était impensable, pour moi, de prendre le risque de voir l'élection d'un candidat de la majorité PS sortante", se justifie la patronne du FN vauclusien. Malgré des mots très durs contre la Ligue du Sud, un parti "manifestement dépourvu de stratégie" qui "s'enferme dans une solitude coupable", elle offre à Marie-Claude Bompard, placée deuxième dimanche dernier, une très probable réélection au sein de l'assemblée départementale.

"Nous battrons le candidat de la gauche, que nous avons déjà battu l'an dernier aux municipales", promet l'épouse de Jacques Bompard au côté de son binôme, Xavier Fruleux. Elle s'accorde avec Marion Maréchal-Le Pen sur au moins un point : la nécessité de "chasser le socialo-communisme du conseil départemental". Elle n'ira pas jusqu'à remercier la nièce de Marine Le Pen d'avoir retiré ses candidats à Bollène. "Elle a toujours dit que le candidat arrivé troisième devait se désister pour éviter une victoire de la gauche. Elle ne fait que respecter sa parole !", note Marie-Claude Bompard.

Cette décision de dernière minute, annoncée mardi à la presse après l'heure limite des dépôts de candidature en préfecture, pourrait favoriser un rapprochement FN-Ligue du Sud afin d'obtenir une majorité. Pour tenter d'empêcher que le département ne tombe dans les filets de l'extrême droite, arrivée en tête dimanche dernier et qualifiée dans tous les cantons, la gauche s'est retirée au profit de l'UMP de deux triangulaires où elle figurait en troisième position. La droite a fait de même dans un canton. Pas sûr que cela suffise.