Vrai ou fake Elections régionales et départementales : le contexte sanitaire lié au Covid-19 a-t-il nourri l'abstention ?

Outre le rejet de la classe politique, Gabriel Attal a estimé que la quasi-absence de campagne, du fait du contexte sanitaire, expliquait en partie pourquoi les électeurs ne s'étaient pas rendus aux urnes. Si des chercheurs confirment cette explication, la peur du virus semble en revanche n'avoir joué qu'un rôle marginal.

Article rédigé par
Julien Nguyen Dang - Louis Boy
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
Les restrictions sanitaires liées au Covid-19 étaient bien visibles dans ce bureau de vote de Perpignan (Pyrénées-Orientales), le 20 juin 2021, pour le premier tour des élections régionales et départementales. (ARNAUD LE VU / HANS LUCAS / AFP)

Face à l'ampleur historique de l'abstention au premier tour des élections régionales et départementales (66,6% d'après notre calcul à partir des données exhaustives du ministère), dimanche 20 juin, l'heure était à la remise en question sur les plateaux. Mais dans le cortège de voix expliquant avoir entendu le "message" de rejet ou de désintérêt des non-votants, une réaction relativement dissonante s'est fait entendre. Si Gabriel Attal, le porte-parole du gouvernement, a vu dans ce désaveu quelque chose de "profond", lié notamment au "rapport" des Français avec ces collectivités locales, il a aussi évoqué le poids de l'épidémie de Covid-19.

"Une des raisons" de la faible participation est selon lui "la crise sanitaire, du fait qu'il y a très peu eu de campagne", expliquait-il ainsi, sur France 2, un argument repris sur TF1. Interpellé sur la question sur RTL, lundi matin, il a réitéré son affirmation, ajoutant que "probablement beaucoup de Français n'ont pas la tête aux élections". Si un tel constat s'imposait après les élections municipales de mars et juin 2020, il tranche cette fois avec le discours du reste de la classe politique, même au sein de la majorité. Franceinfo s'est demandé qui faisait fausse route à ce sujet.

La crainte du virus dans l'isoloir s'est dissipée

Dans son propos, Gabriel Attal n'évoque pas l'impact de la peur du virus sur le fait de se rendre aux urnes, et il a raison de ne pas le faire. Dans une enquête de l'Institut Ipsos/Sopra Steria pour France Télévisions, Radio France et La Chaîne parlementaire, réalisée dans les jours précédant ce scrutin, seuls 14% des futurs abstentionnistes interrogés ont choisi "Vous ne souhaitez pas vous rendre dans un bureau de vote à cause du coronavirus" parmi les explications possibles. Six autres critères arrivent plus haut, en particulier la conviction que "ces élections ne changeront rien à [la] vie quotidienne" (39%).

Si ces 14% ne sont pas anodins (rapporté au taux d'abstention, cela signifie que plus de 9% du corps électoral s'est abstenu en partie à cause du Covid-19 dimanche), la comparaison avec le premier tour des municipales est frappante. En mars 2020, alors que l'épidémie arrivait en France, ils étaient 39% à expliquer leur abstention par la crainte du virus, et c'était le motif le plus cité, selon l'étude réalisée à l'époque par le même institut. Depuis, la vaccination, la baisse du nombre de cas et la possibilité de se procurer facilement des masques ont manifestement changé la donne.

Une campagne sous cloche qui n'a pas mobilisé

Gabriel Attal dit-il vrai quand il pointe, en revanche, la façon dont le Covid-19 a perturbé la campagne ? A cause de la circulation du virus, les deux scrutins ont été repoussés, de mars à juin, puis encore d'une semaine. En 2015, les meetings avaient démarré à la fin de l'été pour un scrutin en décembre. Cette fois, les réunions publiques sont restées interdites jusqu'au 9 juin, et elles doivent toujours respecter une jauge. Empêché par le confinement, le travail de terrain, en porte-à-porte ou sur les marchés, n'est pas le même en temps de pandémie. Maxime Minot, candidat LR aux départementales de l'Oise, racontait il y a quelques jours à franceinfo qu'il avait désormais le sentiment de "faire intrusion dans la sphère vitale des gens".

Cette campagne à part "a eu un vrai impact", estime le sociologue Vincent Tiberj, chercheur à Sciences Po Bordeaux, interrogé par franceinfo. Les mouvements politiques se sont mis "en ordre de bataille un mois avant le scrutin, un peu comme ce qui se passe typiquement pour les élections européennes", observe-t-il.

"Un mois, ça ne suffit pas pour créer de la politisation autour d'enjeux, pour faire en sorte que les gens se sentent concernés par les élections."

Vincent Tiberj, chercheur à Sciences Po Bordeaux

à franceinfo

Interrogé par franceinfo sur les causes de l'abstention, Martial Foucault, directeur du Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris (Cevipof), pointait lui aussi le "temps trop court" de la campagne, responsable d'une "invisibilité de cette élection".

Les scrutins ont aussi été peu visibles dans les médias, mais ce n'est pas uniquement dû à la place prise par la pandémie, analyse Vincent Tiberj. "Il y a toujours ce qu'on appelle des 'effets d'agenda'", rappelle le sociologue. "Effectivement, les médias ont parlé du Covid, mais aussi d'immigration, de délinquance, d'insécurité. Mais on n'a pas parlé de la campagne"Selon lui, cela tient aussi à la difficulté pour les médias nationaux à décliner leur couverture "au niveau des 13 régions" que compte la métropole.

"Les gens n'en peuvent plus"

Le sociologue avance aussi qu'il était plus difficile de mobiliser les électeurs en période de pandémie, alors que les restrictions sanitaires venaient d'être allégées à l'approche de l'été. "Les gens n'en peuvent plus", affirme Vincent Tiberj, qui rappelle que "c'est un peu ce qui s'était passé lors du second tour des municipales", avec "un très fort taux d'abstention" à l'échelle de ce scrutin (58,6%), quelques semaines après la fin du premier confinement. "On ne sort pas d'une telle période de confinements et de couvre-feux en se mettant dans un bain de jouvence électoral", ironisait dimanche soir Martial Foucault, du Cévipof. 

D'une manière générale, l'Institut international pour la démocratie et l'assistance électorale observe d'ailleurs que dans une majorité des pays ayant organisé des élections depuis le début de la pandémie, la participation a diminué (article en anglais), aussi bien pour les scrutins nationaux que locaux.

Des candidats avaient raconté à franceinfo ce désintérêt qu'ils observaient chez les électeurs sur le terrain, et qu'ils sentaient lié au contexte sanitaire. "Il y a une forme de lassitude post-Covid à l'égard de la politique, qui leur paraît lointaine", confiait Nicolas Forissier, tête de liste de LR dans le Centre-Val de Loire. "C'est le retour à la vie normale maintenant", acquiesçait l'écologiste Karima Delli, cheffe de file de l'union de la gauche dans les Hauts-de-France. "Les Français ont envie de retrouver une joie de vivre et on n'a pas nécessairement la tête aux scrutins." Lundi, Gabriel Attal a employé la même expression.

Mais cette interprétation du rôle de la pandémie ne fait pas l'unanimité. "Sur la base des premières observations que j'ai pu faire, la question du Covid est marginale dans l'explication de la participation électorale", relativise auprès de franceinfo Florent Gougou, chercheur à Sciences Po Grenoble. La chute de la participation aux élections régionales est "une tendance continue" (comme aux autres scrutins locaux), observe-t-il, expliquant son inversion en 2015 par "une très forte remobilisation électorale dans le contexte post-attentats". Rapport au vote différent des nouvelles générations qui le voient comme "un droit avant d'être un devoir", candidats moins identifiés, complexité des champs de compétence de régions : de nombreux facteurs structurels peuvent expliquer l'abstention record de dimanche, et nuancer le poids du coronavirus et de ses conséquences.

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