"Une austérité soft, mais une austérité quand même" dans le discours de Manuel Valls

Le Premier ministre a livré les contours du pacte de responsabilité lors de son discours de politique générale, mardi 8 avril, à l'Assemblée nationale. Analyse avec l'économiste Eric Heyer.

Le Premier ministre Manuel Valls sur les bancs de l\'Assemblée nationale, mardi 8 avril, après son discours de politique générale.
Le Premier ministre Manuel Valls sur les bancs de l'Assemblée nationale, mardi 8 avril, après son discours de politique générale. (ERIC FEFERBERG / AFP)

Un discours volontariste et un pacte de responsabilité enfin détaillé. Le Premier ministre Manuel Valls a livré son discours de politique générale, mardi 8 avril, à l'Assemblée nationale. Il a dévoilé une série de mesures qui permettront, selon lui, d'améliorer la compétitivité des entreprises et de soutenir "l'emploi et l'investissement, les exportations".

Il a confirmé l'objectif de réduire de 30 milliards d'euros le coût du travail d'ici 2016, inscrit dans le pacte de responsabilité, déjà annoncé fin décembre par François Hollande. L'impôt sur les sociétés assis sur le résultat des entreprises verra par exemple son taux normal abaissé à 28% d'ici 2020. Mais le gros des mesures est composé d'allégements de charges, comme l'explique Eric Heyer, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Il juge un brin confuses les actions engagées. Entretien.

Francetv info : Manuel Valls a précisé les contours du pacte de responsabilité, en livrant le détail des baisses de cotisations patronales. Que vous inspire cette annonce ?

Eric Heyer : On parle là des 10 milliards qui restaient à préciser sur les 30 du pacte de responsabilité [le crédit d'impôt compétitivité emploi représentant déjà 20 milliards]. La question était de savoir si les efforts allaient être ciblés sur les bas salaires ou sur les plus élevés. La réponse, c'est moitié-moitié. 

La première logique est de cibler les bas salaires, avec la suppression des charges pour un employeur d’un salarié au smic, à partir du 1er janvier 2015. Plus vous ciblez les bas salaires, plus vous créez d’emplois.

La deuxième logique, c’est de cibler les hauts salaires – ici en abaissant les cotisations familiales pour les salaires jusqu'à 3 fois et demie le smic. Cela ne va pas créer d’emplois, mais cela va permettre un gain de compétitivité, notamment dans un secteur de l’industrie très exposé à la concurrence.

Manuel Valls coupe donc la poire en deux. Le problème, c’est qu’on ne peut pas viser deux objectifs avec un seul outil. En économie, on appelle ça la loi de Tinbergen. Soit vous dites : je veux créer tout de suite des emplois et je mise tout sur les bas salaires. Soit je mise sur la compétitivité des entreprises, qui a des effets à moyen terme. Au final, on a une décision un peu tiède, même si cela devrait permettre la création d’environ 60 000 emplois sur deux ans.

Où la France a-t-elle trouvé l'argent pour financer ces mesures ?

Ce n’est pas très clair. Il fallait trouver 50 milliards d’euros pour réduire le déficit. Il faut en plus trouver 20 milliards pour financer le pacte de responsabilité. [La moitié du CICE, soit 10 milliards, est déjà financée par des mesures fiscales.] A cela s'ajoutent les 2,5 milliards pour le pacte de solidarité et les 8,5 milliards d'allègements fiscaux pour les entreprises, ce qui représente au total 30 milliards d'euros. En théorie, cela représenterait donc un effort de 80 milliards pour la France.

C’est peut-être ce qui a été négocié en Allemagne par le ministre des Finances Michel Sapin et le ministre de l’EconomieArnaudMontebourg : garantir que les dépenses seraient bien réduites de 50 milliards, en échange de quoi les nouvelles mesures ne seraient pas toutes financées.

En effet, le gouvernement prévoit que ces mesures vont créer de l’emploi et de l’activité, et donc, des recettes. Une partie de ces mesures vont donc être au moins en partie financées par la croissance attendue, ce qui réduit la facture des 30 milliards. On peut également penser qu’une partie sera financée par l’impôt, mais Manuel Valls n’a pas dit grand-chose à ce sujet. Il s’est contenté de dire que la politique familiale ne sera pas pénalisée et que d’autres recettes pérennes la financeront. Mais lesquelles ?

La France n'en a donc pas fini avec l'austérité... 

Pas vraiment. La France s'apprête à réduire ses déficits de 50 milliards en trois ans. Cela ne s'est jamais fait auparavant, même à hauteur de 15 milliards en un an ! Sans compter les efforts précédents pour faire baisser le déficit : 4,2 points d'austérité entre 2010 et 2013. C'est énorme.

Le candidat Hollande avait pourtant promis une politique de croissance, avant d'échouer à Bruxelles. Cette fois, pourtant, il a plus de chances de réussir à convaincre ses partenaires qu'en 2012. L'idée selon laquelle l'austérité ne nuit pas à la croissance économique est aujourd'hui moins partagée, notamment depuis le discours en ce sens d'Olivier Blanchard, chef économiste au FMI, en janvier 2013.

Les allongements de charges annoncés par Manuel Valls orientent la France vers une austérité soft, mais une austérité quand même. Au final, je pense que Bruxelles va applaudir les mesures annoncées mais tout de même tiquer sur le financement, puisque le gouvernement tente un tour de bonneteau.