"La haine se focalise sur nous" : insultés et menacés, les élus LREM sous pression face à la crise des "gilets jaunes"

Souvent issus de la société civile ou novices en politique, les députés et sénateurs de la majorité sont en plein doute, mais ils espèrent trouver une porte de sortie grâce au grand débat national. 

La sénatrice Patricia Schillinger et le député Bruno Fuchs rencontrent une quarantaine de \"gilets jaunes\" à Colmar (Haut-Rhin), le 8 décembre 2018.
La sénatrice Patricia Schillinger et le député Bruno Fuchs rencontrent une quarantaine de "gilets jaunes" à Colmar (Haut-Rhin), le 8 décembre 2018. (MAXPPP)

"On veut notre peau." La phrase, signée d'un député LREM, reste en suspens quelques secondes au téléphone. Depuis la crise des "gilets jaunes", les élus de la majorité font partie "des cibles favorites", selon ce même parlementaire. Selon nos informations, au moins une cinquantaine de députés de La République en marche ont subi des menaces ces dernières semaines par courrier ou sur les réseaux sociaux, des dégradations dans leur permanence voire des intrusions à leur domicile.

"Il y a une inquiétude quant à la multiplication de ces agressions, leur banalisation, et l'absence de condamnation républicaine de ces agissements", indique à franceinfo le groupe majoritaire à l'Assemblée nationale. "Au point qu'une poignée de députés LREM, au bout du rouleau, ont fait savoir à la direction du groupe qu'ils réfléchissaient à démissionner", révèle Le Monde. Une situation qualifiée d'"inédite" par le député du Maine-et-Loire, Mathieu Orphelin.

"Tous les week-ends, ma maison est surveillée"

Ceux visés sont évidemment les plus touchés. Il y a, par exemple, ce député, pris violemment pour cible par des "gilets jaunes", qui refuse désormais de s'exprimer sur le sujet et évoque la nécessaire protection de ses proches. "Ma fille se réveille  la nuit et me demande : 'Papa, est-ce qu'on va déménager ?'", glisse-t-il, fatigué. Cet autre parlementaire confie lui recevoir "un ou deux courriers de menaces par semaine". Il a aussi porté plainte après des tags sur sa permanence recouverte "d'insultes" qui lui étaient personnellement destinées. Il n'est pas le seul. Le week-end des 5 et 6 janvier, sa collègue de l'Oise, Agnès Thill, a vu la devanture de sa permanence brisée tandis que la députée du MoDem, Patricia Gallerneau, a découvert la construction d'un mur de parpaings devant son domicile. Quelques exemples parmi de nombreux autres. 

Les députés jusqu'à présent épargnés consultent avec inquiétude les boucles Telegram, sur une messagerie chiffrée, où les photos de permanences dégradées, de courriers de menaces ou de domiciles visités se succèdent à une vitesse effrayante. "Je marche sur des œufs, je n'ai pas envie de vous dire des choses qui pourraient donner des idées", chuchote un parlementaire de la majorité. Ce dernier "bénit" le jour où il a écouté "de vieux députés aguerris" qui lui ont conseillé de ne pas prendre une permanence "avec de grandes baies vitrées".

Certains députés font désormais l'objet d'une protection policière. "C'est simple, le commandant de la gendarmerie m'appelle quand je suis en circonscription et je lui donne mon agenda, y compris personnel", rapporte un député. 

Les forces de l'ordre font des passages devant ma maison trois ou quatre fois par jour et la même chose la nuit.Un député LREMà franceinfo

"Tous les week-ends, ma maison est surveillée", déplore un autre qui craint désormais des attaques physiques contre ses collègues. "La haine prévaut chez les 'gilets jaunes' et ce phénomène de haine se focalise sur nous", constate-t-il. Ces violences sont dans tous les esprits. "On est collectivement affligés et aussi attristés de constater qu'on est assez seuls pour dénoncer ces actes", explique le député de l'Eure, Fabien Gouttefarde. Une multiplication des violences contre les députés "qui n'a pas d'équivalent sous la Ve République", rappelle au Monde l'historien Christophe Bellon, spécialiste de la violence en politique. 

"Notre parole n'a le poids que d'une autre opinion"

Comment en est-on arrivé là ? Que s'est-il passé pour que la machine s'enraye à ce point ? En regardant dans le rétroviseur, certains députés interrogés par franceinfo regrettent de ne pas avoir été pris au sérieux en interne sur la colère qui montait. "On n'a pas été entendus du tout. Je me souviens d'une collègue qui parlait à chaque fois des 80 km/h et vous aviez les responsables du groupe qui lui disaient : 'Bon ça va, tu nous gonfles !'" affirme la députée de l'Eure Claire O'Petit qui dénonce "ce sentiment de mépris" de certains collègues.

"Le gouvernement devrait peut-être, en règle générale, écouter plus les remontées des parlementaires, quand on alerte sur des points sensibles comme les 80 km/h ou la fiscalité des territoires ruraux", abonde Grégory Besson-Moreau, député de l'Aube, avant de préciser un point important : "Quand je parle du gouvernement, je parle de la haute administration. Ils nous mettent des bâtons dans les roues, ont une réflexion technocratique sur la chose alors qu'ils ne se déplacent pas sur le territoire." 

D'autres regrettent aussi le temps perdu dans la prise des décisions et le manque d'explications de la majorité. "Nous avons pensé qu'en faisant élire des citoyens, l'image des députés changerait, mais on est passés de l'autre côté et on n'a pas su suffisamment imprimer le message qu'on est vraiment différents", analyse Damien Adam, député de Seine-Maritime et ancien chef de produit au Crédit agricole.

On n'est pas allés au combat pendant toute cette phase préliminaire des 'gilets jaunes' pour leur expliquer nos choix. On a pris du retard et il est difficile de le combler maintenant.Damien Adamà franceinfo

"On aurait pu, en effet, gérer plus vite, mais il ne faut pas oublier qu'on n'aurait jamais pu imaginer que cette crise-là se passe comme ça. Avec des syndicats, vous auriez eu des négociations", fait remarquer Christophe Jerretie, député de Corrèze. Ce qui fait dire à son collègue de l'Eure, Fabien Gouttefarde, qu'il aurait fallu "jouer davantage la carte des corps intermédiaires et des élus".

Si ce dernier appelle à "un rééquilibrage sur la consultation des corps intermédiaires", il sait aussi que le combat est ailleurs. "Ce que l'on ressent très fortement au contact des 'gilets jaunes', et c'est décourageant, c'est l'incroyable démonétisation de la parole des élus, mais aussi des élites. On a l'impression que la réalité est devenue une opinion et que les opinions sont devenues des réalités."

Fabien Gouttefarde se souvient d'une réunion publique organisée avant Noël à Broglie (Eure) avec les "gilets jaunes" et dont Paris Normandie s'était fait l'écho. "Le dialogue n'était pas vraiment possible, soupire-t-il. A un moment, une dame nous a jeté 5 centimes en nous disant : 'Vous nous jetez des miettes, alors voilà 5 centimes pour acheter des bonbons à vos enfants !' Elle a poursuivi en expliquant que la France avait donné 1,4 milliard d'euros à Abidjan pour la construction du métro et qu'il aurait mieux fallu donner cet argent à sa ville." Or, poursuit le député, "cette dame confond don et prêt" et oublie, dit-il, les retombées économiques que génèrent pour la France ce genre de projet. "Notre parole n'a le poids que d'une autre opinion, c'est inquiétant", s'alarme-t-il.

Le grand débat national comme dernier recours ?

Aussi "inquiétante" que soit la situation, les députés n'ont d'autre choix que d'aller de l'avant. "On a fait des erreurs sur le calendrier, on aurait dû faire le social et l'économique en même temps mais on ne va pas se flageller", prône Claire O'Petit qui, comme tous ses collègues interrogés, salue et encourage l'extrême fermeté du gouvernement à l'égard des violences. "On ne réécrit pas l'histoire, mais on doit écrire la suite, en tenant compte de ce qui s'est passé", estime Christophe Jerretie, élu en Corrèze. Et la suite, précisément, est toute trouvée : le grand débat national. Ce rendez-vous inédit doit débuter le 15 janvier dans toute la France, après son lancement par Emmanuel Macron. Le président de la République adressera une "lettre aux Français" avant d'effectuer un premier déplacement mardi dans l'Eure. 

"Je suis sur la ligne de départ, j'ai envie d'y aller", s'enthousiasme Sarah El Hairy, députée MoDem de la Loire-Atlantique, qui y voit "l'opportunité d'écrire ce nouveau contrat civique et social" avec les Français. "Je suis plein d'espoir, j'étais en 4e vitesse et là, je passe la 5e", abonde Grégory Besson-Moreau. "Au début, ça va être un véritable défouloir pour l'opposition. Ça va durer 24 heures, mais je suis persuadé qu'on va pouvoir réellement travailler", pronostique-t-il.

D'autres se posent quand même plusieurs questions sur les modalités et la finalité de ce débat. 

Il y a vraiment une attente très forte sur les conditions d'organisation de ce débat et à ce stade, c'est flou.Un député MoDemà franceinfo

Les derniers rebondissements ne plaident pas pour une clarification sur ce dernier point. La présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP), Chantal Jouanno, a jeté l'éponge, le 8 janvier, après une polémique sur son salaire. Prenant acte de sa décision (elle ne pilote plus le débat, mais reste présidente de la CNDP), le Premier ministre a demandé le 9 janvier "un petit peu de temps" pour lui trouver un remplaçant. On ignore également si la CNDP continuera à jouer un rôle. Le Premier ministre a promis une réponse lundi et a assuré que les "choses allaient commencer très vite".

Outre les conditions d'organisation, les députés s'interrogent aussi sur le résultat de ce débat. Christophe Jerretie craint que l'on soit "dans la dispersion des éléments" et qu'il soit "compliqué de mesurer ce qui est important ou pas". Le député espère que deux éléments en ressortiront : "la place des élus" et "à quoi servent nos impôts". Des élus de la majorité ont aussi évoqué la tenue d'un référendum à questions multiples sur le vote blanc, la proportionnelle, la réduction du nombre de parlementaires et le cumul des mandats. Bref, il faudra attendre la lettre de cadrage du chef de l'Etat pour, peut-être, y voir plus clair sur le sujet. En attendant, les députés de la majorité "vivent les choses pleinement au jour le jour", selon les mots de Gregory Besson-Moreau, qui en est persuadé : "On vit un moment d'histoire."