Grève du 27 janvier : "Il y a une stratégie de l'État pour éviter une dynamique salariale", selon un économiste du travail

Selon Philippe Askenazy, invité de franceinfo jeudi, "il y a une politique globale d'achat de l'État qui met en avant les prix les plus bas" en France et conduit donc à une stagnation salariale.

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Une manifestation interprofessionnelle pour réclamer des hausses de salaires à Lyon, le 27 janvier 2022. (MAXIME JEGAT / MAXPPP)

"Il y a une question salariale aujourd'hui en France", a estimé jeudi 27 janvier sur franceinfo Philippe Askenazy, économiste du travail et directeur de recherche au CNRS, alors que les syndicats et organisations de jeunesse ont appelé à manifester pour réclamer des hausses de salaires. Cette revendication salariale est d'après lui "une question généralisée, que l'on retrouve dans la plupart des pays européens" puisque "la France n'est pas isolée autour de cette question d'un retour de l'inflation"Selon lui, "l'État a donc plutôt tendance à avoir une stratégie de stagnation des salaires nominaux pour ses agents".

Y-a-t-il un problème de salaires en France ?

Philippe Askenazy : Ce qui est sûr, c'est qu'il y a une question salariale aujourd'hui en France. Cest une question généralisée que l'on retrouve dans la plupart des pays européens. La France n'est pas isolée autour de cette question d'un retour de l'inflation, de ce questionnement sur ces travailleurs de la première ligne et de la valeur "travail", apparu avec la situation post-Covid. C'est en partie exact qu'il y a une politique globale d'achat de l'État qui met en avant les prix les plus bas. C'est vrai au niveau des agents publics, des fonctionnaires, dont il tire les salaires à la baisse. L'État a ainsi confirmé le gel du point d'indice des fonctionnaires alors même qu'on a une inflation qui a très fortement augmenté. C'est ce qui explique en partie la mobilisation des enseignants. Ils ont perdu en termes de pouvoir d'achat environ 15% sur les 20 dernières années, par rapport au secteur privé. Cela va encore s'accentuer en raison d'une politique d'absence de coups de pouce salariaux de la part du gouvernement. Effectivement, l'État a donc plutôt tendance à avoir une stratégie de stagnation des salaires nominaux pour ses agents. Malgré les chèques énergie, les coups de pouce au Smic, etc. il y a quand même une stratégie globale de l'État pour éviter qu'il y ait une dynamique salariale en France aujourd'hui.

Les salaires augmentent-ils déjà dans les secteurs en manque de main-d'œuvre ?

C'est un des mécanismes partiels. On a vu en Grande-Bretagne ou aux États-Unis qu'il y avait une dynamique partielle dans ces secteurs en manque de main-d'œuvre, comme l'hôtellerie et la restauration, mais cette dynamique s'est vite épuisée. Ce que l'on constate, quel que soit le secteur, c'est que l'ensemble des politiques publiques mises en œuvre dans les 40 dernières années pour casser la boucle prix-salaires, font qu'il y a une faiblesse de la capacité de négociation des salariés. Ce qui impose aux gouvernants d'utiliser d'autres types d'outils. Pour parler du cas de la propreté, on constate en Grande-Bretagne que les augmentations du salaire minimum que pratique le gouvernement conservateur, bien au-delà du niveau de l'inflation, se traduisent par des augmentations salariales dans le secteur de la propreté parce que tout le monde est payé au salaire minimum, mais sans destruction d'emplois parce que toutes les entreprises du secteur sont obligées d'augmenter les salaires et de faire payer plus à leurs clients. Il faut toujours nettoyer les locaux, nettoyer un hôpital, etc. Cela transfère donc le prix vers des entreprises qui ont plus de marges de manœuvre financière.

Est-ce à l'État d'agir ?

Lorsque les partenaires sociaux ne sont pas en capacité de négocier parce que l'un est trop faible ou parce qu'on n'arrive pas à trouver des accords, c'est à la puissance publique d'utiliser les outils qu'il a à sa disposition. Ça va être de plus en plus difficile, quel que soit le président ou la présidente élu(e) au mois d'avril, de pouvoir tenir dans une Europe où la plupart des autres gouvernements, qu'ils soient de gauche ou de droite, vont utiliser cet outil du salaire minimum pour redonner un minimum de dynamique salariale dans leur pays.

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