Cet article date de plus d'un an.

Réforme des retraites : comment Emmanuel Macron divise sa majorité entre envie d'"accélération" et crainte d'un "passage en force"

L'épineuse et controversée réforme des retraites, annoncée par le candidat Macron pendant sa campagne, s'invite dans les débats plus vite que prévu. Mais plusieurs voix au sein du camp présidentiel s'inquiètent et appellent à la prudence et à la concertation.

Article rédigé par Margaux Duguet, Clément Parrot
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Emmanuel Macron lors d'un discours, le 14 septembre 2022, à l'occasion de la 3e édition de la France Design Week, à l'Elysée. (ROMAIN GAILLARD / REA)

"Si on attend, on ne la fera pas plus au trimestre prochain." Emmanuel Macron a clairement affiché sa volonté d'accélérer sur la réforme des retraites lors d'une réunion, jeudi 15 septembre, avec les présidents de groupe de la majorité parlementaire et les députés de la commission des finances. Avec la crise de l'énergie et l'inflation galopante, ce sujet ô combien explosif semblait ne plus être sur la pile des dossiers prioritaires de la rentrée. Mais, depuis quelques jours, la réforme revient sur le devant de la scène médiatique, à l'initiative du président lui-même. "C'est quoi le meilleur moment ?", s'est ainsi interrogé le chef de l'Etat devant ses soutiens. "Les Français seront-ils plus prêts dans quatre ou cinq mois ?"

Pour l'un des participants à cette réunion, la position d'Emmanuel Macron est claire : "Il pense qu'attendre n'est pas une bonne option." Le président s'est néanmoins bien gardé, lors de cette rencontre de plus de deux heures, de détailler les modalités et le calendrier d'une telle réforme.

Au cours du précédent quinquennat, cette dernière avait provoqué une fronde sociale et politique, qui avait obligé Edouard Philippe à dégainer le 49.3. La réforme avait finalement été abandonnée sur l'autel de l'épidémie de Covid-19. Cette fois, elle pourrait ne pas passer par un projet de loi spécifique. Lors d'une rencontre avec la presse lundi soir, Emmanuel Macron n'a pas exclu que le sujet soit inclus dans le projet de loi de finances sur la Sécurité sociale (PLFSS), qui sera présenté le 26 septembre en Conseil des ministres.

Rien n'est tranché à ce stade

Cette décision "appartiendra" au gouvernement, a néanmoins précisé le chef de l'Etat, car, s'agissant de la méthode, "les choses importent peu". Mais, en coulisses, certains croient déceler dans les mots du président une préférence. "Sa construction argumentaire me laisse penser qu'il penche pour une intégration de la réforme dans le prochain PLFSS", rapporte un parlementaire de la majorité. Cette idée est loin d'être nouvelle. 

Néanmoins, rien n'est officiellement tranché à ce stade. Tant sur la forme que sur le fond. Faut-il utiliser le "véhicule" du PLFSS plutôt qu'un texte spécifique ? Par voie d'amendement ou dans le projet de loi ? Pour décaler l'âge de départ ? Allonger la durée de cotisation ? Si Emmanuel Macron avait promis, lors de la campagne présidentielle, de repousser l'âge légal de départ à la retraite à 65 ans, assorti d'un relèvement de la pension minimum à 1 100 euros pour une carrière complète, le président s'est ensuite dit prêt à "bouger" sur les modalités lors de l'entre-deux-tours.

La crainte d'"un passage en force"

Le flou sur les intentions présidentielles suffit à provoquer bien des remous en macronie. Mardi, lors du traditionnel petit-déjeuner de la majorité à Matignon, Elisabeth Borne a pu constater que les troupes ne partaient pas unies pour la bataille. "On a discuté sur la méthode, sur le fait de faire passer la réforme dans le PLFSS", raconte à franceinfo un participant. Côté LREM, la cheffe de file des députés, Aurore Bergé, et le patron des sénateurs, François Patriat, se montrent favorables à cette option. Ils sont rejoints par le MoDem Jean-Paul Mattéi. Mais autour de la table, les premières voix discordantes se font entendre. Laurent Marcangeli, président du groupe Horizons, réclame du "dialogue avec les Français". La présidente de l'Assemblée, Yaël Braun-Pivet, demande de la prudence et s'inquiète de voir le nouveau Conseil national de la refondation (CNR) torpillé par une telle initiative. "Elle n'était pas très chaude à cette idée", résume un participant.

La cheffe du gouvernement mesure encore un peu plus la difficulté de trouver un consensus en recevant mercredi les présidents de parti. L'ex-Premier ministre Edouard Philippe, à la tête d'Horizons, fait preuve de retenue et le "marcheur" Stanislas Guérini exprime également des réserves. Mais c'est surtout le centriste François Bayrou qui monte au créneau. "L'engagement du président au moment où il a été élu, c'est qu'il n'y aurait plus de passage en force et qu'on allait construire une méthode qui permette à toutes les forces vives du pays de réfléchir ensemble avant de trancher, explique à franceinfo le secrétaire général du CNR. On a créé le CNR il y a huit jours et annoncer qu'on va faire le contraire de ce qu'on a dit ce jour-là. Pour moi, ce n'est pas jouable." Le président du MoDem souhaite donner la possibilité au CNR de "trouver un chemin" pour la réforme des retraites.

"Je ne crois pas qu'on puisse gouverner un pays à coups de 49.3 sans utiliser la nouvelle méthode de concertation annoncée par le président de la République."

François Bayrou

à franceinfo

La division des états-majors touche l'ensemble de la majorité. "A titre personnel, je pense que la réforme des retraites doit attendre et qu'il faudra un dialogue en amont", confie un député LREM à franceinfo. Frédéric Valletoux, porte-parole du mouvement Horizons, ne souhaite pas de réforme "en catimini" et réclame sur franceinfo de "l'explication, de la pédagogie", car "accélérer sans expliquer, ça ne peut pas fonctionner".

"La concertation, ça ne sert plus à rien"

La prudence d'une partie de la majorité a le don d'agacer les partisans du passage à l'acte. "Notre électorat nous demande d'agir. Si on a peur de la rue et des extrêmes, on se 'hollandise'. Et le président a retenu les leçons du quinquennat Hollande", estime un jeune député LREM. "La concertation, ça ne sert plus à rien, tout est sur la table... Soit on avance et on fait les réformes, soit on attend et c'est jamais le bon moment, juge un poids lourd de la majorité. Il y a des gens dont la frilosité mène à l'impuissance." Pour les réformateurs intrépides de la majorité, il est indispensable de lancer les réformes dès le début du mandat pour éviter le blocage. "On a vu lors du premier quinquennat qu'après la première année, c'est devenu compliqué avec les 'gilets jaunes'", prévient un député. 

La nervosité dans les rangs de la macronie témoigne en tout cas de la ligne de crête face à laquelle se trouve Emmanuel Macron pour faire passer sa réforme. "La situation est aussi complexe que le système de retraite actuel, s'inquiète un conseiller ministériel. Il va falloir trouver un moyen de faire passer ce truc, car ça commence à devenir un marronnier. Mais je suis partagé, car une accélération, ça va braquer les syndicats et c'est l'inverse de la stratégie du président, qui est de discuter de tout avec tout le monde via le CNR." Voilà le chef de l'Etat confronté au premier grand dilemme de son second quinquennat.

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.