Siné, portrait d'un enragé

Siné, anticlérical farouche, est mort un jeudi de l'Ascension. Jean-Christophe Ogier, spécialiste BD de France Info, revient sur le parcours d'un dessinateur au trait à la fois rêche et rond. Mais toujours rageur.

(Siné, en 2009. © MaxPPP)

Siné, c'était l'incarnation de l'anar radical, anticlérical, anticolonial, antifasciste... tellement anti tout qu'on l'accusera même d'être antisémite, ce dont il s'est toujours défendu avec force. Mais cela conduira Philippe Val, alors directeur de Charlie Hebdo, à le renvoyer de l'hebdomadaire, en 2008.

Du coup, Siné va créer Siné Hebdo, puis Siné Mensuel, pour continuer à dire "Merde !" – jusqu'à cette semaine, sur son lit d'hôpital –, avec des signatures comme Guy Bedos, Geluck, Christophe Alévêque, Isabelle Alonso, Michel Onfray... Siné avait sa bande, des personnes qui lui sont restées fidèles, alors même qu'il était resté "enragé" depuis les années 50. Enragé , du nom d'un des premiers journaux qu'il avait créé.

Siné était noir et rouge. Noir comme le drapeau de l'anarchie et celui des pirates, et il voyait rouge, contre tout et contre tous. C'était un homme en colère permanente. En colère contre les curés – il avait tellement bouffé du curé qu'il a du en avoir des indigestions... Il était en colère contre l'armée – il ne supportait pas les militaires. Il était en colère contre la police, contre la justice, contre tout ce qui incarnait l'Etat et le pouvoir.

Siné a dénoncé, toute sa vie, la bêtise des gouvernants, la complicité des journalistes, l'appétit des riches, la résignation des pauvres, la capitulation des intellectuels, la généralisation de la surveillance et de la répression... Il dessinait et il écrivait avec gourmandise dans un registre injurieux, scatologique, héritier d'une tradition pamphlétaire sans limites.

On a du mal à l'imaginer mais il a travaillé à L'Express , à l'époque de Jean-Jacques Servan-Schreiber, et il était tellement radical que JJSS avait du publier une lettre d'excuses avant de le débarquer. Siné s'est d'ailleurs fâché avec la plupart des directeurs de journaux pour lesquels il avait travaillé, et pas uniquement Charlie Hebdo . Ce qui l'a conduit à devenir patron de presse, avec Siné Massacre, L'Enragé, Siné Mensuel... " Siné Massacre", c'était un mot d'ordre et une ligne de conduite qui l'a amené à de telles audaces qu'il a passé beaucoup de temps devant les tribunaux.

La rage, contre l'Etat d'abord, contre les cons ensuite

Graphiquement, Siné, c'est un trait à la fois rêche et rond. Il se représentait volontiers lui-même, avec ces dernières années son appareil d'assistance respiratoire, ou dans son fauteuil roulant. Rêche, et rageur, mais capable de rondeur, également : il adorait les chats, il en a fait des livres entiers, et quand on aime les chats, on a de la rondeur... Même si dans cette plume, il y avait quelque chose d'aussi rêche que son discours.

Siné a été passionnel, toute sa vie, il fait partie de ces personnes qui  ne peuvent que réagir en contre, qui ne peuvent que dénoncer.  Son père naturel avait été condamné aux travaux forcés, il a passé la plus grande part de son service militaire en prison, il a toujours eu une rage, d'abord contre l'État, puis contre les cons. Et il y en avait beaucoup, selon lui.

Son autobiographie, qui s'ajoute à la trentaine de recueils de dessins et de réflexions politiques, et s'intitule Ma vie, mon œuvre, mon cul . Dans sa dernière une de Siné Mensuel , le numéro de ce mercredi, il réagisait au mouvement Nuit debout et appellait à la grève générale, sous le titre "Plus jamais couché".

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