"C'est difficile parce que ça remue plein de choses" : une première journée éprouvante et tendue au procès des attentats de janvier 2015

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Les accusés dans le box et leurs avocats au premier jour du procès des attentats de janvier 2015 devant la cour d'assises spéciale de Paris, le 2 septembre 2020.  (BENOIT PEYRUCQ / AFP)

Quatorze accusés vont être jugés pendant plus de deux mois devant la cour d'assises spéciale de Paris, installée au nouveau tribunal de la porte de Clichy.

Un ballet de visages masqués et de détecteurs de métaux. C'est dans une ambiance toute particulière que s'est ouvert le procès des attentats de janvier 2015 devant la cour d'assises spéciale de Paris, mercredi 2 septembre. Les chiffres donnent le vertige : 200 parties civiles, 94 avocats, 90 médias accrédités… Les uns croisent à peine les autres avant l'ouverture des débats, tant l'enceinte du tribunal de la porte de Clichy a été compartimentée. Certains avocats sont séparés de leurs clients, répartis dans une des trois salles réquisitionnées pour l'occasion. La salle d'audience principale, aux capacités d'accueil limitées, est démultipliée sur les écrans de retransmission. Comme un kaléidoscope virtuel installé du rez-de-chaussée au deuxième étage.

Ce procès, le premier à être filmé en matière terroriste, est historique à plus d'un titre. Les faits, tout d'abord : les 7, 8 et 9 janvier 2015, les attaques perpétrées par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly constituent la campagne d'attentats la plus meurtrière en France depuis la Seconde Guerre mondiale. Le dispositif de sécurité, ensuite, déployé autour et à l'intérieur du nouveau palais de justice. Ces bâtiments flambant neufs ont été choisis pour accueillir les deux mois d'audience, faute de place dans la cour d'appel de l'île de la Cité, en travaux pour accueillir un autre procès d'ampleur à venir, celui des attentats du 13-Novembre. Enfin, la période à laquelle il se déroule, en pleine pandémie mondiale de Covid-19.

Dix accusés dans le box

Dans les deux box vitrés, dix hommes masqués se font face, encadrés par une douzaine de policiers cagoulés, lourdement armés. Sur les quatorze accusés, trois sont absents et seront jugés par défaut : Hayat Boumeddiene, la compagne d'Amedy Coulibaly, et les frères Belhoucine, qui l'ont exfiltrée vers la Syrie juste avant les attentats. Un quatrième homme comparaît libre. Christophe Raumel, assis à côté de ses avocates, est le seul à être renvoyé devant la justice pour simple association de malfaiteurs, sans la qualification terroriste.

Crânes rasés ou cheveux ramenés en catogan, tee-shirt bras nus ou veste de sport manches longues, élancés ou bedonnants, ils déclinent tour à tour leur identité. Agés de 30 à 67 ans, la plupart sont en détention provisoire depuis cinq ans. "Dernière adresse connue ?" "Fleury-Mérogis". "Profession ?" "Auto-entrepreneur dans le textile", "ambulancier", "garagiste", "sans emploi"… L'un d'entre eux se distingue, tant par son attitude que par les charges qui pèsent contre lui : Ali Riza Polat, un délinquant multirécidiviste radicalisé, qui a rencontré Amedy Coulibaly en 2007. Avec Mohamed Belhoucine, il est le seul à être poursuivi pour complicité d'actes terroristes. Silhouette trapue, il tarde à se lever à la demande du président, Régis de Jorna. Semble hésiter quand ce dernier demande aux accusés s'ils répondront aux questions de la cour.

Vient ensuite l'appel des parties civiles : les victimes et leurs proches, mais aussi des personnes morales comme le journal Charlie Hebdo, la ville de Montrouge, le fonds de garantie et d'indemnisation des victimes. Sur les bancs de la salle principale, on distingue certains survivants de l'hebdomadaire satirique. Le caricaturiste Riss et la dessinatrice Coco, entourés de leur service de protection, hommes de l'ombre adossés au mur. L'urgentiste Patrick Pelloux, collaborateur du journal, arrivé sur place avant les secours le 7 janvier 2015, est assis dans le fond de la salle. Michel Catalano, l'imprimeur de Dammartin-en-Goële, où se sont retranchés les frères Kouachi, est également présent, tout comme son employé, Lilian Lepère, qui a échappé aux terroristes en se cachant sous un lavabo. D'anciens otages de l'Hyper Cacher, Lassana Bathily et Alain Couanon, assistent également aux débats.

"Les services de l'Etat ont failli"

"Il y a des victimes, beaucoup, qui ont souffert, c'est irréparable." Isabelle Coutant-Peyre se lève pour déposer ses conclusions in limine litis (au commencement du procès). L'avocate d'Ali Riza Polat attaque fort : "Sans doute cela aurait pu être évité si les services de renseignement avaient fait leur travail sérieusement. Les services de l'Etat ont failli, c'est un échec." Cette disciple de Jacques Vergès et de sa défense de rupture poursuit son propos en ôtant son masque devant le micro de la barre.

Ironie de l'histoire, les accusés sont masqués, la justice est masquée. Je ne sais pas quelle trace cela donnera dans cinquante ans, dans une autre période de l'humanité.

Isabelle Coutant-Peyre, avocate

devant la cour d'assises spéciale de Paris

Les images de ce procès seront versées aux archives nationales pendant cinquante ans avant d'être libres de diffusion. Isabelle Coutant-Peyre, connue notamment pour avoir défendu des terroristes et épousé religieusement l'un d'entre eux, Ilich Ramirez Sanchez, alias Carlos, a plusieurs griefs sur les conditions d'organisation de ce procès : sa localisation dans le nouveau tribunal, insuffisamment justifiée selon elle, le planning de l'audience, qui programme les témoins de la défense "un soir après 17h30", et surtout le renvoi de son client pour complicité, alors que "les fournisseurs d'armes" des frères Kouachi et d'Amedy Coulibaly, eux, ne sont pas dans le box.

L'avocate de 67 ans, dont la voix rocailleuse trahit son goût pour les cigarillos, fait ainsi allusion à Claude Hermant, condamné à huit ans de prison l'an dernier dans un dossier de trafic d'armes. "Il est incompréhensible que l'on poursuive mon client alors que les éléments ne sont pas concrets", dénonce-t-elle, demandant un supplément d'information. "Odieux" et "indécent", répliquent les avocats des parties civiles. Le ton est donné.

Aujourd'hui, les parties civiles ne demandent pas une justice de vengeance, tout simplement la justice.

Samia Maktouf, avocate de Lassana Bathily

devant la cour d'assises spéciale de Paris

Finalement, la cour sursoit à statuer sur sa demande de supplément d'information et rejette les autres requêtes.

Des débats à visage couvert ?

A la reprise de l'audience, la défense s'interroge : l'intégralité des débats va-t-elle se tenir à visage couvert ? Les accusés vont-ils garder leur masque pour répondre aux questions ? "Il serait dommage que la barre devienne un cluster ou que le procès soit arrêté à cause du non-respect des normes sanitaires", fait valoir le président. "Vous jugez des hommes dont vous ne voyez pas le visage, tacle Beryl Brown, avocate du Belge Michel Catino. C'est un vrai problème en termes de droit de la défense." Un avis partagé du côté des confrères des parties civiles.

Si vous obligez le port du masque, on prend le risque qu'aucun des accusés ne parle.

Un avocat de la partie civile

devant la cour d'assises spéciale de Paris

"C'est un problème, j'en ai conscience", convient Régis de Jorna, qui promet d'étudier la question et d'apporter une réponse jeudi matin, à la reprise des débats.

C'est derrière son masque que le président entame ensuite la lecture de la "synthèse des 171 tomes du dossier". Regis de Jorna rappelle en préambule que les auteurs des attentats, qui ont fait 17 victimes entre le 7 et le 9 janvier 2015, sont bien Chérif et Saïd Kouachi et Amedy Coulibaly, tués par les forces de l'ordre. "Le procès concerne donc celles et ceux qui se voient reprocher d'avoir permis ou favorisé les actes perpétrés" par les trois hommes, souligne le magistrat.

Des parties civiles quittent la salle. La simple évocation des faits est trop douloureuse. "On est là pour ne pas oublier les victimes, c'est là où c'est difficile parce que ça remue plein de choses", commente avec émotion l'urgentiste Patrick Pelloux lors d'une suspension d'audience. L'ancien membre de la rédaction de Charlie Hebdo insiste : "On est là pour dire l'importance de la liberté d'expression, du devoir de caricaturer et de blasphémer."

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