Emploi, stabilité, gouvernance... Quels sont les risques du projet de fusion entre Renault et Fiat Chrysler ?

La réunion des deux constructeurs automobiles pourrait donner naissance au troisième plus grand groupe automobile mondial. Mais les syndicats sont méfiants concernant le possible impact sur l'emploi.

Une Twizy et une Zoé, les deux voitures 100% électriques de Renault présentées au salon Eurexpo, à Lyon, le 20 mai 2019.
Une Twizy et une Zoé, les deux voitures 100% électriques de Renault présentées au salon Eurexpo, à Lyon, le 20 mai 2019. (NICOLAS LIPONNE / NURPHOTO)

Le mariage pourrait donner naissance à un géant mondial de l'automobile. Renault et Fiat Chrysler (FCA) envisagent une fusion dans une nouvelle structure qui deviendrait ainsi le numéro trois mondial des constructeurs automobiles.

Un projet porteur d'opportunités économiques, mais qui n'est pas sans risques. Bruno Le Maire a assuré, mardi 28 mai, avoir donné son accord pour l'ouverture des négociations, en réclamant des garanties "sur la préservation des emplois". Le ministre de l'Economie exige aussi que ce mariage n'entraîne aucune fermeture d'usines. Bercy tente ainsi de répondre à l'inquiétude de certains syndicats.

Les risques pour l'emploi

La CGT n'a pas manqué de faire part de ses doutes sur ce projet. En matière de fusion, ce sont "les salariés qui paient le prix fort" car "on sait que lorsqu'on parle de synergies", d'"économies d'échelle", cela conduit à "la suppression des doublons", à des "suppressions d'emplois" et "cela concerne à la fois les salariés de Renault et ceux de Fiat", a déclaré Fabien Gâche, délégué central CGT du constructeur automobile français, lors d'une conférence de presse.

Se basant sur l'alliance scellée depuis 1999 par le constructeur français avec le groupe japonais Nissan, la CGT estime que ce premier mariage n'a pas eu "d'impact positif sur les volumes de production et donc sur l'emploi en France". De 2005 à fin 2018, "plus de 22 000 emplois" ont ainsi été supprimés en France, assure le syndicat. La CGT n'a donc pas été rassurée par le communiqué du constructeur italo-américain Fiat Chrysler, qui assure que la fusion n'entraînera aucune fermeture de sites de production. "Généralement, ils tiennent parole, estime toutefois Laurent Petizon, directeur général du cabinet de conseil AlixPartners. Dans les précédents rapprochements, les constructeurs automobiles ont en général fait ce qu'ils ont dit en termes de nombres de sites, sauf changement brutal de conjoncture."

Concernant l'emploi, je ne vois pas trop de risques en France en cas de rapprochement, à ce stade.Laurent Petizon, du cabinet AlixPartnersà franceinfo

La CFDT semble d'ailleurs plus enthousiaste. Tout en promettant de "veiller à préserver" les effectifs, le syndicat voit plutôt dans cette fusion une belle opportunité industrielle. "Soyons vigilants sur le côté maintien de l'emploi en France, mais cela permet un partage des coûts pour les années à venir concernant l'innovation, notre capacité à investir (...) parce que de leur côté, les Chinois ne nous attendent pas", confie à franceinfo un responsable syndical de la CFDT Renault.

Les doutes sur la stabilité de Fiat Chrysler 

Avant de se marier, mieux vaut connaître la santé financière de son futur partenaire. La presse fait état ces derniers jours de doutes concernant le groupe italo-américain FCA. "Le groupe Fiat est en grandes difficultés industrielles et souffre d'une incroyable et très handicapante panne stratégique, analyse le quotidien économique La Tribune. Dans un contexte de ralentissement économique, le groupe est très mal placé avec ses gammes vieillissantes et son manque d'investissement chronique en technologies."

Fiat ne se porte pas si bien en Europe, avec des usines qui ne tournent pas à plein.Un responsable syndical CFDTà franceinfo

"Les usines de Fiat en Italie sont assez peu utilisées et malgré des premières actions, le groupe va peut-être devoir poursuivre dans cette voie", confirme Laurent Petizon.

Autre dossier épineux pour le groupe FCA : les nouvelles normes européennes concernant le CO2, qui prévoient à partir de 2021 de lourdes amendes pour les constructeurs qui ne respecteraient pas les règles. "Fiat n'a pas beaucoup investi sur la décarbonisation, d'où son accord avec Tesla, car les amendes peuvent atteindre plusieurs centaines de millions d'euros par constructeur, explique Laurent Petizon. "L'un des enjeux de la nouvelle alliance Renault-Fiat sera donc d'avancer très rapidement sur le dossier de la décarbonisation."

Les risques pour la gouvernance

Si les deux groupes parviennent à conclure une telle opération, la nouvelle entité Renault-Fiat Chrysler (FCA) serait détenue à 50% par les actionnaires du constructeur italo-américain et à 50% par ceux de Renault. Cette forme de fusion, appelée "mariage entre égaux", comporte plusieurs risques. Les disparités de capitalisation boursière, de structure du bilan, de mode de gestion, de compétences ou encore de présence géographique sur un marché "dissimulent toujours un déséquilibre" entre les deux entreprises, analyse l'économiste Elie Cohen, interrogé par l'AFP.

Le "mariage entre égaux" est ainsi un pari. "Les deux entreprises en ont très envie et décident de ne pas regarder les détails gênants", estime le directeur de recherches au CNRS. Plusieurs mariages de ce type ont mal terminé, comme celui, lancé en 2017, entre le Français Essilor (leader mondial des verres ophtalmiques) et l'Italien Luxottica (numéro un des montures de marque prestigieuse) qui s'est terminé par un conflit de gouvernance. "C'est l'éternel débat avec ce type de mariage, mais il est sûr que le 50/50 exige une confiance des deux côtés", prévient Laurent Petizon.

Bruno Le Maire a indiqué que l'Etat, qui détient actuellement près de 15% du capital de Renault, n'aurait plus qu'une participation d'environ 7,5% après une fusion avec Fiat. Le ministre a indiqué ne pas vouloir augmenter cette part, au grand dam de la CGT. "L'Etat français (...) perdrait sa minorité de blocage et il n'aurait plus de représentants dans le nouveau conseil d'administration", s'inquiète le syndicat. Le ministre de l'Economie a également demandé à Jean-Dominique Senard, actuel président de Renault, des garanties sur la future gouvernance du nouvel ensemble, afin que "les intérêts français y soient bien représentés".