Alstom : faut-il s'inquiéter du rachat des fleurons de l'industrie française ?

Depuis quinze ans, la France s'est fait une spécialité de détricoter ses géants industriels. Que risque l'économie française à ces manœuvres ? Voici quelques éléments de réponse. 

Le siège d\'Alstom, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), le 27 avril 2014. 
Le siège d'Alstom, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), le 27 avril 2014.  (PATRICK KOVARIK / AFP)

Le drapeau français cessera bientôt de flotter sur le géant Alstom. Le groupe français va-t-il se marier avec l'américain General Electric, ou épousera-t-il l'allemand Siemens ? François Hollande a reçu, lundi 28 avril, les PDG des deux prétendants. Quant à son ministre de l'Economie, Arnaud Montebourg, il a prévenu, dans la matinée, que la question d'une nationalisation temporaire était "prématurée". Comprendre : quoi qu'il arrive, Alstom sous sa forme actuelle disparaîtra. Mais au profit de quoi ? Suspense et inquiétude.

Et pour cause, la France s'est fait une spécialité de détricoter ses géants industriels, incapables de relever en solo les défis de l'économie mondialisée de l'après-2009 (la crise, évidemment). Faut-il s'en inquiéter ? 

Oui, cela commence à faire beaucoup

Demandez la liste : le constructeur automobile PSA vient d'être sauvé par le chinois Dongfeng. Le roi du béton Lafarge fusionne avec le suisse Holcim. Côté com', Publicis scelle son union avec l’américain Omnicom. Avant eux, Arcelor, le géant de l'acier a été racheté par l'indien Mittal, tandis que le numéro 1 français de l'aluminium, Pechiney est tombé dès 2003 sous la coupe du canadien Alcan.

Y rajouter Alstom "envoie un signal de plus, voire un signal de trop", explique Sarah Guillou, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), contactée par francetv info. "Evidemment, cela signifie que l'industrie française n'est pas au plus haut", poursuit-elle. Avant de nuancer : "Mais si Alstom n'avait pas d'atouts, elle n'intéresserait pas GE et Siemens."

Non, car la nationalité n'est pas un critère économique 

Les offensives étrangères sur nos "fleurons de l'industrie" ne sont pas forcément annonciatrices d'un désastre industriel. "La nationalité n'est pas un critère économique, relativise Sarah Guillou. Avoir des capitaux étrangers n'est pas un mal en soi." Interrogé par La Croix.com, Jean-Marc Daniel, économiste à l’Institut de l’entreprise, relève ainsi que "le Royaume-Uni produit aujourd'hui plus d'automobiles que la France, alors même qu'il n'y a plus une seule marque de voiture britannique".

Oui, car la France n'est pas vue comme attractive 

Dans ces opérations de rachat, le risque pour la France est de perdre de l'influence via le départ à l'étranger des instances décisionnaires. Depuis que l'américain s'est installé sur le territoire il y a quinze ans, GE "tend aujourd’hui à relocaliser une part de ses fabrications aux Etats-Unis, ce qui correspond, semble-t-il, aux orientations données par le président Obama", s'alarme ainsi le sénateur de Belfort, Jean-Pierre Chevènement. "A partir du moment où les centres de décision des grandes entreprises se déplacent, les responsables politiques craignent toujours que les préoccupations locales soient moins prises en compte, notamment en matière d'emploi", explique à francetv info François Lévêque, professeur d'économie à Mines ParisTech.

Or, Jean-Marc Daniel craint, lui, que la France ne soit pas assez attractive pour maintenir en France les sièges sociaux (et les revenus fiscaux qui vont avec) : "Ce n’est pas seulement le coût du travail, mais la fiscalité, la législation sociale et la perception que les équipes dirigeantes ont de leur environnement", indique-t-il à La Croix. Pour illustrer cette perte d'attractivité, il cite le départ du siège social de Lafarge vers la Suisse. 

Oui, la France risque de perdre du poids sur la scène internationale

"La place de la France est en jeu", s'est inquiété dimanche l'économiste Elie Cohen, dans les pages du JDD"Nous sommes en train de devenir progressivement insignifiants." La portée symbolique d'une opération telle que celle concernant Alstom dépasse le cadre de la sphère industrielle. Ainsi, pour le rédacteur en chef de L'Usine nouvelle, "ces mouvements ne nous font pas perdre seulement des centres de décision, de l'emploi ou des technologies. Ils interrogent aussi notre capacité d'influence sur la scène mondiale", écrit-il dans un édito. "Le cas Alstom est d´une certaine manière une question de souveraineté, celle-ci s'exprimant de plus en plus par la puissance de notre sphère économique", poursuit-il, évoquant l'importance de l'"arsenal industriel" d'un pays. 

Sans mastodonte industriel, sans puissant conglomérat, la France serait donc moins entendue par ses partenaires aux tables des diverses négociations. A commencer par les instances économiques susceptibles d'édicter des réglementations avantageuses pour l'Hexagone. 

En fait, tout dépend de la nature du projet 

"L'enjeu pour la France, ce n'est pas tant de savoir si Alstom va conserver ses emplois, mais bien ses compétences", explique Sarah Guillou. "Si ces dernières restent en France, l'emploi reste aussi. Dans le cas contraire, un rachat peut accélérer la disparition d'emplois moins qualifiés, qui ne sont plus en phase avec les changements technologiques, et donc malheureusement voués à la disparition." Et de rappeler les drames sociaux d'Arcelor-Mittal à Gandrange et Florange. 

Or, note l'économiste, "l'activité de GE n'est pas tout à fait substituable à Alstom". Autre élément potentiellement rassurant :  GE ne vient pas d'un pays à bas salaires, capable de reproduire à moindre coût l'activité des salariés français. Ainsi, dans l'éventualité où l'américain rachèterait le secteur énergie du français, "si la France conserve ses compétences quant à ses activités nucléaires, qu'importe que les salariés travaillent pour Alstom ou GE. L'important, c'est que la France ne perde pas ce qui fait sa force : sa connaissance." Pourquoi ? "Parce que lorsqu'un employé est qualifié, il peut former d'autres employés qualifiés, déposer des brevets, faire profiter de ses connaissances à des laboratoires de recherches, créer des PME innovantes qui créent de l'emploi, etc."

Favorable à un mariage avec General Electric, le PDG d'Alstom, Patrick Kron, met en avant un risque de suppressions de postes plus important dans le cas d'un rapprochement avec Siemens : à cause de "doublons" d'activités entre les deux entreprises. A cette attaque, Siemens a répliqué en promettant de ne procéder à aucun licenciement en France pendant trois ans. Des gages auxquels le gouvernement ne devrait pas être insensible.