Reportage Dans l'Aube, ils misent sur la Garantie jeunes pour accéder à l'emploi : "C'est un nouveau départ dans ma vie"

Article rédigé par
Envoyé spécial à Romilly-sur-Seine - Yann Thompson
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Temps de lecture : 8 min.
Des bénéficiaires de la Garantie jeunes déchiffrent un rébus lors d'un atelier nutrition animé par une conseillère de la mission locale de Romilly-sur-Seine (Aube), le 14 octobre 2021. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

Depuis sa généralisation en 2017, ce dispositif d'insertion professionnelle relance des jeunes en situation de précarité. L'exécutif entend le placer au cœur de son futur "contrat d'engagement", qui doit être présenté dans les prochains jours. A Romilly-sur-Seine, franceinfo a rencontré ceux qui bénéficient déjà de cette allocation.

"Les téléphones, les gars, vous les rangez." Ambiance salle de classe dissipée, jeudi 14 octobre, à Romilly-sur-Seine. Dans un bâtiment moderne en bordure de la deuxième ville de l'Aube, non loin des champs, une douzaine de jeunes de 17 à 21 ans prennent place derrière des tables disposées en U. Depuis trois semaines, ils forment la nouvelle promotion Garantie jeunes de la mission locale du Nord-Ouest aubois. Tous sont sortis des radars scolaires, aucun n'apparaît encore dans ceux du monde de l'emploi.

"Les téléphones, je vous jure, je vais les mettre dans une boîte." Cet après-midi, c'est atelier nutrition, animé par Marine Cotton, conseillère à la mission locale. Au menu des échanges : les familles d'aliments, bonnes habitudes et malbouffe, autour d'un jeu de société avec rébus et devinettes. 

"Qu'est-ce que le panais ?

– C'est du poisson !

– Mais non, wesh, c'est du légume, un légume vert, non ?"

L'un des fanfarons du groupe enchaîne sur ses virées régulières au kebab. Taquins, ses voisins le traitent de riche. "L'allocation Garantie jeunes ne devra pas servir à ça, prévient l'animatrice. N'allez pas dépenser vos 497 euros dans des fast-food."

En intégrant cette promotion, les participants ont été propulsés sur un tremplin : pendant environ un an, ils bénéficieront d'un accompagnement de la mission locale, d'immersions professionnelles et d'une allocation pouvant atteindre 497,50 euros par mois. Ce dispositif, lancé en 2013 puis généralisé en France en 2017 sous François Hollande, a le vent en poupe : le gouvernement souhaite y inclure 200 000 personnes de 16 à 25 ans cette année, contre 100 000 jusqu'ici. L'exécutif entend aussi s'en inspirer pour son futur "contrat d'engagement", dont les contours doivent être annoncés dans les prochains jours. 

"Ne plus avoir peur de la société"

Cette cuvée de la Garantie jeunes à Romilly-sur-Seine est un condensé de la jeunesse défavorisée qui peuple le territoire. Vêtus d'un voile, d'un polo ou d'une doudoune du PSG, venus du centre-ville, d'un quartier prioritaire ou de la campagne, ces huit hommes et cinq femmes s'imaginent un avenir dans la plomberie, l'armée, la santé ou encore la mode. 

A 21 ans, Rayan Boisseron rêve de devenir chef cuisinier. Arrivé de Guadeloupe, il y a quatre ans, cet ado timide a d'abord débarqué dans un lycée hôtelier parisien. Victime de moqueries incessantes sur son accent, il en est sorti sans son CAP et y a laissé sa confiance en lui. "Je ne sortais plus de ma chambre", rongé par le mal du pays, confie-t-il. Un déménagement familial dans l'Aube, en 2019, l'a conduit jusqu'à la mission locale. Orienté vers une psychologue, "pour ne plus avoir peur de la société", et vers la Garantie jeunes, il a découvert un collectif dans lequel il se sent enfin bien.

Remotivé par ces premières semaines intensives, le jeune homme a déjà déniché une offre dans un restaurant de la ville. Il espère y reprendre sa marche en avant, dans les pas de son grand-père, chef cuistot aux Antilles. "C'est un nouveau départ dans ma vie."

Rayan Boisseron pose lors d'un atelier de la Garantie jeunes de la mission locale de Romilly-sur-Seine (Aube), le 14 octobre 2021. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

Guillaume Bitrou, lui aussi, se raccroche à ses aïeuls pour affronter la dureté de l'époque. Ce garçon discret de 19 ans tient de son arrière-grand-père "une passion pour l'accordéon et les vieilles choses". Son truc, c'est la restauration des vieux meubles. Il se verrait bien ébéniste, voire menuisier, à condition d'être bien traité. "A chacun de mes deux stages de CAP, on m'a laissé au fond de l'atelier, comme un moins que rien." Ces "sept semaines d'angoisse" l'ont échaudé. "Je suis motivé à l'idée de travailler mais je redoute de revivre la même chose." Toute une confiance à restaurer.

Un impact notable sur le taux d'emploi

En près de cinq ans, la mission locale romillonne a vu défiler 54 autres promotions de la Garantie jeunes. "C'est un super dispositif d'insertion, qui marche bien, constate le directeur de l'association, Kamel Renai. C'est une révolution par rapport à ce qui existait avant. La dimension collective, le temps long et l'aide financière font la différence."

Au plan national, une étude de la Dares (PDF) publiée en 2019 a mis en évidence l'impact positif de cet accompagnement sur la carrière des jeunes peu diplômés et précaires, "en particulier l'emploi durable". Quelques mois après leur sortie du dispositif, 32% des bénéficiaires déclaraient travailler, soit près du double du taux sans ce coup de pouce. "La Garantie jeunes a rempli les ambitions initiales", a confirmé, fin 2020, le Conseil d'orientation des politiques de jeunesse (COJ), dans un rapport (PDF) remis au Premier ministre.

Pour accompagner la montée en puissance voulue par l'exécutif, le dispositif a été retouché, en mai, par décret. Les jeunes en rupture familiale, en grande précarité ou travaillant quelques heures par mois peuvent y accéder plus facilement. Les missions locales ont également vu leurs moyens gonflés pour agrandir leurs locaux et recruter de nouveaux conseillers. A Romilly-sur-Seine, pour passer de 110 à 197 bénéficiaires par an, l'équipe Garantie jeunes a été élargie de deux à trois employés. Une salle supplémentaire a aussi été louée.

"On est ravis de voir nos capacités augmenter, reprend Kamel Renai. Notre mission locale couvre 79 communes, dont 77 rurales, et il y a un énorme public 'invisible' à capter dans les campagnes."

Une jeunesse enclavée

A l'atelier nutrition, une devinette fait sécher tout le monde : "Que sont les oléagineux ?" Mehdi Adlani a le regard de celui qui sait, mais n'ose pas. Il finit par se lancer. "C'est pas ce qui sert à faire de l'huile ?" Bingo. Son équipe avance son pion. Le parcours de ce doux colosse de 18 ans est emblématique du principal défi qu'affrontent les jeunes ruraux : la mobilité. L'été dernier, Mehdi Adlani a obtenu un bac technologique STMG (sciences et technologies du management et de la gestion). A la rentrée, il a dû renoncer à intégrer une école à Troyes, où il avait pourtant été accepté pour une formation en alternance dans la logistique. 

"J'avais trouvé des entreprises qui voulaient bien me prendre mais, sans permis ni transports en commun, je ne pouvais pas m'y rendre."

Mehdi Adlani, bénéficiaire de la Garantie jeunes

à franceinfo

Après avoir obtenu son code de la route en mars, le jeune homme avait bien cassé sa tirelire pour financer ses heures de conduite. Les 580 euros gagnés lors des vendanges en 2020 n'ont pas suffi. "Quand elle a pu, ma mère m'a payé une heure par-ci par-là, mais je suis resté de longues périodes sans pouvoir faire des heures." Grâce à la Garantie jeunes, il va pouvoir terminer son apprentissage de la conduite, passer son permis et peut-être s'acheter une voiture.

Mehdi Adlani pose devant un tableau de compétences professionnelles à la mission locale de Romilly-sur-Seine (Aube), le 14 octobre 2021. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

L'exemple du permis de conduire est typique des "freins périphériques" identifiés par les professionnels : un seul obstacle peut barrer la route de l'emploi. "C'est bien beau de dire qu'il suffit de traverser la rue pour trouver un travail, encore faut-il être en état de le faire", illustre Antoine Dulin, auteur du rapport du Conseil d'orientation des politiques de jeunesse. Pour lui, la Garantie jeunes permet justement de travailler sur ces freins (mobilité, argent, santé, logement), sans se concentrer seulement sur des ateliers CV ou entretien d'embauche.

Un dispositif perfectible

Mais le tremplin suffit-il vraiment à décoller ? A la sortie, entre 2013 et 2019, 43,5% des participants bénéficiaient d'un emploi, d'une formation, d'une alternance ou avaient créé leur entreprise, rapporte le COJ. Autant dire qu'un accompagnement reste souvent nécessaire au-delà. A la mission locale de Romilly-sur-Seine, Eliza Diop continue d'être suivie par une conseillère. Sortie du dispositif début 2020, cette Ivoirienne de 22 ans a trouvé un travail comme agent de service en Ehpad, mais attend toujours de passer le permis et de trouver un appartement, après trois ans à loger chez une cousine. 

Julie Millet, elle, a obtenu une prolongation de quelques mois de sa Garantie jeunes, en septembre. Après avoir abandonné un projet dans la menuiserie, cette femme souriante aux cheveux rougeoyants lorgne un poste dans une ressourcerie associative. En un an, elle a pu s'inscrire au code de la route, s'acheter un vélo et des vêtements pour les entretiens d'embauche. "C'était trop bien. Sans ce suivi, j'aurais été perdue. C'est stressant la vie, quand même. Là, j'ai pu souffler." Ce "rab" doit lui permettre d'éviter toute rupture avant le contrat en insertion qu'elle a dans le viseur.

Pour le directeur de la mission locale, une sortie sans emploi ne doit pas être perçue comme un échec.

"Pour certains, qui partent de très loin, on devine vite qu'il faudra plus d'un an de travail."

Kamel Renai, directeur de la mission locale de Romilly-sur-Seine

à franceinfo

Se pose alors la question des revenus après la Garantie jeunes, sachant que les moins de 25 ans ne sont pas éligibles au RSA. Défendu par une partie de la gauche, le projet de "RSA jeunes" ne convainc pas le quadra : "Il ne faudrait pas que ce soit un chèque en blanc. L'intérêt de la mesure actuelle, c'est que le bénéficiaire signe un contrat dès le départ. S'il ne joue pas le jeu, il risque une suspension de son allocation, voire une exclusion."

Dans son rapport de 2020, le COJ appelle à amplifier ce dispositif à durée limitée pour en faire "un droit" dont pourrait profiter chaque bénéficiaire jusqu'à ses 25 ans ou "jusqu'à l'atteinte de la réalisation de son projet". Un million de personnes pourraient y prétendre. Cette orientation a inspiré le projet du gouvernement de Garantie jeunes universelle, rebaptisé cet été "revenu d'engagement". Jugée trop coûteuse par Bercy, l'ambition initiale a été revue à la baisse, cet automne, pour accoucher d'un "contrat d'engagement" qui s'annonce proche de la Garantie jeunes existante.

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