Aide vitale ou danger environnemental ? Les retenues d'eau, nouveau sujet de tensions entre agriculteurs et écologistes

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Pascal Beteille, maraîcher et président de la Coordination rurale 47, sur la digue du lac de Caussade (Lot-et-Garonne), le 11 août 2020. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

Face à des sécheresses de plus en plus dures, les lacs artificiels permettent aux agriculteurs de stocker l'eau hivernale pour irriguer leurs cultures en été. Ils sont vivement critiqués par les écologistes qui dénoncent leur coût environnemental et le manque de concertation.

S’il avait pu, Pascal Beteille aurait volontiers planté une croix sur la digue du lac de Caussade, situé entre les collines de Pinel-Hauterive, à 40 km au nord d'Agen (Lot-et-Garonne). "Si le lac existe, c’est un peu grâce à Dieu !", s’exclame-t-il, gouailleur, en montrant l’étendue de 20 hectares qui puise son eau dans une rivière, le Tolzac. "On a eu de la chance, le temps a été sec l’année de sa construction, et il a beaucoup plu l’année d’après. Il s’est rempli sans problème et son eau irrigue déjà les cultures", se félicite-t-il.

Mais le maraîcher à la tête de la Coordination rurale du département (CR47) reconnaît que cette croix aurait sans doute été la provocation de trop. Le lac artificiel a déjà été béni par un diacre et le syndicat ne cesse depuis des mois de filer la métaphore religieuse pour revendiquer la nécessité de cette retenue d'eau : "C’est une guerre de religion, si l’eau est versée, notre sang sera versé aussi".

Une retenue d'eau construite sans autorisation

Car le lac de Caussade est illégal. Son existence résulte d'une bataille inachevée entre les agriculteurs, l’Etat et des associations environnementales. Autorisé en juin 2018 par la préfecture, les ministères de la Transition écologique et de l’Agriculture l'ont interdit quatre mois plus tard pour incompatibilité avec le schéma départemental de gestion des eaux. "Tout était acté. Pourquoi sont-ils revenus en arrière ? C'est juste de la politique, lâche Pascal Beteille. Ils avaient peur de faire un nouveau 'Sivens' [projet de barrage dans le Tarn où un militant écologiste, Rémi Fraisse, a été tué en 2014 par une grenade lancée par un gendarme], c'est tout !" Entre-temps, après des avis défavorables émis, entre autres, par l’Agence française pour la biodiversité, l’ONG France nature environnement (FNE) a déposé des recours devant le tribunal administratif de Bordeaux. La justice a confirmé l'interdiction en 2019. Les travaux devaient être stoppés immédiatement.

Le lac de Caussade (Lot-et-Garonne), le 11 août 2020. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

Malgré cette décision, une trentaine d’agriculteurs, soutenus par la CR47, sont passés en force. En trois mois, avec leur pelleteuse, ils ont retourné la terre, creusé et créé un bassin sur le ruisseau de Caussade. Cet été, il retient 930 000 mètres cubes d'eau et irrigue les cultures d'une vingtaine d'exploitations, principalement de fruits (pommes, prunes, noisettes, tomates), de légumes, de semences, et de céréales destinées à l'élevage.

Tous les agriculteurs et les maires nous ont soutenus ! On vit ici, on sait ce qu'on fait, ce ne sont pas les écologistes ou l'Etat qui vont nous dire quoi faire. Sans eau, il n'y a pas d’agriculture !

Pascal Beteille, maraîcher et président de la Coordination rurale 47

à franceinfo

Le syndicaliste se montre prêt à tout pour défendre le lac. Durant la construction, il n'a pas hésité à s'opposer aux gendarmes ou à menacer un écologiste de "finir à l'eau" ou "au fond du lac", selon les versions des protagonistes. Face aux refus répétés de remise en état du site, les deux promoteurs du projet, le président de la chambre d'agriculture (dirigée par la CR47) Serge Bousquet-Cassagne et son vice-président Patrick Franken ont été condamnés en juillet à de la prison ferme par le tribunal d'Agen (chacun purgeait déjà une peine avec sursis due à une précédente condamnation). "Le combat du pot de fer contre le pot de terre, du rat des villes contre le rat des champs ne s'arrêtera jamais", a réagi Serge Bousquet-Cassagne auprès de l'AFP à la sortie du tribunal, précisant que tous deux faisaient appel.

"Avec le lac, on revit"

"Je n'aurais pas tenu ces propos, mais je les comprends. Ce lac devait être fait", défend René De Moor, maire délégué de Saint-Pierre-de-Caubel, depuis sa permanence située face du lac. Agriculteur en bio depuis cinq ans, il prévient d'emblée qu'il veut "dépassionner" le débat. Cultivateur de céréales, éleveur de vaches laitières et de cochons noirs, il gère avec son fils une exploitation de 90 hectares, désormais irriguée par la retenue. "Avec le lac, on revit. Il a sécurisé notre production. On sait qu'on va s'en sortir, qu'on va pouvoir payer nos factures et nos salaires."

On a arrosé les prairies, on peut faire pâturer les vaches. Si on n'avait pas d'eau, on serait obligé de puiser dans notre stock d'hiver pour nourrir les animaux. Cette année, on est enfin serein.

René De Moor, agriculteur

à franceinfo

Car depuis plusieurs années, le Lot-et-Garonne, comme l'ensemble du territoire, connaît une succession d'étés secs et d'épisodes de sécheresse de plus en plus longs et intenses. Selon Météo France, le niveau de pluviométrie enregistré au mois de juillet 2020 est le plus bas depuis 1959. Début août, une canicule durable, symbole de l'urgence climatique, s'est installée dans tout le pays avec des températures dépassant par endroits les 42°C, notamment dans le Sud-Ouest. Au 13 août, 77 départements faisaient face à des restrictions d'eau.

René De Moor devant son champ de sorgho à Saint-Pierre-de-Caubel (Lot-et-Garonne), le 11 août 2020. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

La combinaison du manque de précipitations et des pratiques culturales ont contribué à l'assèchement des sols superficiels (entre 1 et 2 mètres de profondeur), et tari les récoltes françaises. Au 27 juillet, celle de blé tendre avait chuté de 26% par rapport à 2019, relève Mediapart (article payant), la récolte de 2020 étant la troisième plus maigre des 25 dernières années. "Les agriculteurs ont toujours connu des sécheresses, mais à la mi-août, ça s'arrêtait, se souvient René De Moor, installé sur ses terres depuis 1987. Il y a 20 ans, s'il y avait une année sèche, on pouvait la rattraper les années d'après, mais là, la sécheresse dure. On fait ce lac pour vivre, pas pour produire plus. Ça n'a rien à voir avec l'agriculture intensive."

Des impacts environnementaux conséquents

Face aux pénuries d'eau, les projets de barrage destinés à irriguer les terres agricoles se sont multipliés ces dernières années, à Sivens (Tarn), Fourogue (Tarn), ou encore Mauzé-sur-le-Mignon (Deux-Sèvres). Entre agriculteurs et écologistes, la gestion de l'eau est devenue une bataille. "C’est cette multiplicité des projets qui pose le plus problème", dénonce dans La Croix (article payant) Florence Denier-Pasquier, vice-présidente de France nature environnement. Selon elle, il s'avère même impossible d'en connaître le nombre exact. Selon un rapport parlementaire déposé en juin sur la gestion des conflits de ce type, 21 projets de retenues d'eau sur 34 sont en contentieux judiciaire sur le bassin Adour-Garonne, et 31 sur 60 sur le bassin Loire-Bretagne.

Une capture d'écran montrant le lac de Caussade sur une carte. (FRANCE 3)

Pour l'association FNE, ce type de retenues présente de nombreux impacts négatifs (PDF) sur l'environnement et doit constituer une exception. "Faire un barrage au milieu d'un cours d'eau provoque un asséchement en aval. Cela affaiblit la biodiversité, détruit les zones humides...", énumère Lionel Feuillas, chargé de suivre le dossier de Caussade pour France nature environnement.

Des alternatives existent : remettre de la matière organique dans le sol pour qu'il soit plus résilient, mettre des arbres sur les parcelles pour qu'ils retiennent l'eau, choisir des cultures qui nécessitent moins d'eau...

Lionel Feuillas, écologiste

à franceinfo

"En stockant l'eau, on bloque aussi sa fonction de transport de matériaux, de réalimentation de la nappe phréatique, de dilution des polluants", poursuit l'ancien candidat EELV aux législatives de 2017 à Villeneuve-sur-Lot. Des arguments balayés par Pascal Beteille. "La biodiversité revient déjà. On a lâché des poissons et d'autres vont arriver. On voit des canards et on attend les grues", affirme-t-il. Pour Alain Dupuy, hydrogéologue, la construction d'un barrage détruit la biodiversité présente, mais avec le temps, si l'installation est pérenne, une nouvelle se crée.

Les écologistes dénoncent aussi les conséquences du stockage de l'eau en surface (et non sous la terre), ainsi que son potentiel "gaspillage". "Quand il y a de fortes chaleurs, l'eau s'évapore plus vite. Si vous irriguez, de l’eau est prélevée par les plantes puis évapotranspirée en plus de l’évaporation. Il y a une déperdition", décrit Alain Dupuy. Mais puiser l'eau des nappes phréatiques ne représente pas non plus la solution miracle, ajoute l'hydrogéologue. "Notre pays est richement doté en eaux souterraines, mais pas partout ou pas avec les mêmes accessibilités. C'est impossible de généraliser au niveau national la nécessité ou non des retenues d'eau. Cela dépend du territoire concerné."

Redéfinir l'usage de l'eau pour le futur

Toutefois, le gouvernement encourage depuis quelques années l'option des réservoirs artificiels. "On ne va pas regarder la pluie tomber du ciel pendant six mois et la chercher les six autres mois de l’année", déclarait l'ancien ministre de l'Agriculture Didier Guillaume en août 2019, en annonçant la création d'une soixantaine de retenues d'eau d'ici à 2022. Son successeur, Julien Denormandie, a assuré fin juillet, sur Europe 1, qu'il voulait "simplifier un peu les procédures" pour faciliter les constructions. Mais ce choix peut-il s'inscrire dans la durée ? "Le réchauffement climatique va aggraver les besoins en eau. Toute l'agriculture risque d'être touchée, surtout pour les cultures d'été et les prairies", prévient Benoît Grimonprez, professeur et chercheur en droit de l'agro-écologie.

Les retenues d'eau peuvent être une solution d'appoint, mais ne résoudront pas le problème plus global d'adaptation des pratiques agricoles au changement climatique.

Benoît Grimomprez, professeur et chercheur en droit de l'agro-écologie

à franceinfo

Au-delà de l'enjeu environnemental, ces barrages posent la question cruciale du partage et de l'usage de l'eau dans toute la société (agriculteurs, mais aussi pompiers, citoyens, industrie...). "Ce qui se passe à Caussade est symbolique. Si un groupe privé peut capter de l'eau, ça va faire jurisprudence. Il faut qu'on en revienne à la notion de l'eau comme bien commun", argumente Lionel Feuillas.

"Nous en avons tous besoin, et nous ne sommes plus en situation d'abondance. Donc ça n'a pas de sens de se poser la question de l'utilisation de l'eau par secteur ou au niveau national", tranche Gabrielle Bouleau, spécialiste des politiques de l'eau à l'Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement. "Il faut plutôt se demander comment on l'utilise, quelle économie on crée derrière, quels emplois... Les retenues d'eau ne sont pas une question agricole mais de territoire. Et il est urgent de penser à long terme."

Dans son exploitation à Saint-Pierre-de-Caubel, René De Moor estime que c'est déjà le cas depuis des années. "L'agriculture a énormément évolué depuis la fin de la guerre, on irrigue beaucoup moins qu'avant", rappelle-t-il. Dans son champ, il a commencé à cultiver du sorgho, céréale moins gourmande en eau que le maïs, et développe la technique des couverts végétaux (mettre des herbacées qui protègent le sol). Pour lui, le lac de Caussade n'est pas incompatible avec ces changements, il les accompagne. Dans un sourire, il confie : "Il y a une histoire qui se termine et une autre qui commence."

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