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Squelette de taupe, dents d'Hitler et crânes célèbres : qui est Philippe Charlier, l'Indiana Jones qui fait parler les morts ?

Article rédigé par
Lison Verriez - franceinfo
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 9 min.
Philippe Charlier, médecin légiste, anatomopathologiste et paléopathologiste, en 2012 à Paris (France). (DANIEL FOURAY / MAXPPP)

Le médecin légiste français vient d'authentifier les dents d'Hitler à Moscou. Qui est cet anthropologue et archéologue dont certains travaux ont fait polémique ?

Quel est le point commun entre Henri IV, Adolf Hitler et une momie égyptienne ? Tous sont passés entre les mains du docteur Charlier. Si vous ne connaissez pas son nom, vous avez sans doute entendu parler des différentes prouesses de ce médecin légiste, option anthropologie. Portrait numérique de Robespierre, authentification du cœur de Richard Cœur de Lion... Philippe Charlier, 40 ans, tente de faire parler les squelettes des illustres de ce monde pour en apprendre davantage sur les circonstances de leur mort. 

Son dernier fait d'armes : l'étude des fragments de dents et de crâne d'Adolf Hitler, conservés à Moscou. Le résultat de ses recherches, publié vendredi 18 mai –  dont avait fait état un documentaire diffusé en mars sur France 2, Le Mystère de la mort d'Hitler – confirme que ces ossements appartiennent bien au dictateur, mais aussi que le Führer s'est probablement suicidé avec du cyanure et une balle dans la tête.

De l'os de taupe à l'os de favorite

Cette découverte vient allonger la nécropole personnelle du "confesseur des morts", comme aiment l'appeler les médias, dont la passion pour les os est née lorsqu'il avait 6 ans, le jour où il a trouvé un squelette de taupe dans le jardin familial, à Meaux. A 12 ans, ce fils de médecin et de pharmacienne met au jour ses premiers ossements humains dans un chantier de fouilles archéologiques. Très vite, le jeune Philippe Charlier s'intéresse au mélange "sciences dures et sciences humaines". Il s'oriente vers la médecine légale, sans oublier son premier amour : l'archéologie. Outre les autopsies quotidiennes d'anonymes, envoyés par la justice pour reconstituer des crimes, le légiste s'intéresse vite à des cas plus célèbres.  

Son premier "coup médiatique", il le doit à Agnès Sorel, favorite de Charles VII, morte en 1450. Alors qu'il est encore interne à l'hôpital de Lille, Philippe Charlier s'attelle à percer les mystères de la mort brutale de la "Dame de beauté". D'elle, il ne reste qu'un crâne, quelques dents, des lambeaux de peau et de muscles momifiés, et des cheveux épars. Des échantillons suffisants pour Philippe Charlier et l'équipe de 21 chercheurs qui concluent, en 2006, qu'Agnès Sorel est morte empoisonnée au mercure, sans que l'on sache s'il s'agit d'un acte criminel ou d'une intoxication. 

De cette rencontre avec la première maîtresse de l'histoire de la royauté, l'anatomopathologiste conservera l'habitude de porter des masques pendant les autopsies. Un souvenir de l'infection attrapée en respirant des poussières présentes sur les os de la Dame. Ce premier cas historique donne aussi au jeune médecin légiste sa ligne de conduite : qu'importe les dépouilles présentées, il faut garder "la froideur scientifique". "On ne doit pas être influencé par le nom pour rester objectif. Pour nous c'est un patient, point barre. On doit garder un détachement, on ne s'extasie pas devant le nom du patient".

Le médecin des "nantis de ce monde"

Dès lors, la carrière du légiste évolue et les missions s'enchaînent. Une relique de Jeanne d'Arc, les os de Diane de Poitiers... Rien n'est trop grand pour le médecin, qui se fait rapidement un nom dans le milieu. "Soit un cas m'intéresse pour des raisons scientifiques, principalement à titre anthropologique, ou pour élucider la cause d'un décès, soit on vient me chercher, un musée par exemple", rapporte-t-il au Monde en 2012. 

Philippe Charlier, physique de jeune premier, habile mélange de héros de la série Bones et d'Indiana Jones, goûte le succès. Aussi à l'aise face à un crâne que devant une caméra, il passe allègrement des publications scientifiques aux plateaux de télévision. Les plus attentifs ont pu le voir sur le plateau de Christine Bravo, dans l'émission "Secrets d'histoire" de Stéphane Bern, sur Arte ou encore dans "Le Magazine de la santé" sur France 5. 

Pour moi, la diffusion du savoir est essentielle. On ne travaille pas pour être lu par cent personnes dans une revue scientifique mais pour que la majorité des gens en profitent.

Philippe Charlier

à franceinfo

Cet écho médiatique lui est parfois reproché, tout comme la multiplication des patients "stars". Un choix que Philippe Charlier explique par sa spécialisation : lui qui travaille sur l'embaumement rappelle que ce sont "le plus souvent les nantis de ce monde" qui bénéficiaient de cette technique. En outre, son travail d'authentification l'amène à étudier plutôt ceux "qui ont traversé l'anonymat de l'histoire". "Je ne 'peopolise' pas la science", se défend-il, rappelant aussi le goût du public pour les "stars" de l'histoire. 

Honnêtement, qu'est-ce qui vous intéresse le plus : une étude sur 300 corps de Mérovingiens dans une nécropole ou la mâchoire d'Hitler ?

Philippe Charlier

à franceinfo

Le crâne de la discorde

On a beau parler aux squelettes tous les jours, cela n'empêche pas de tomber parfois sur un os. Celui de Philippe Charlier se nomme Henri IV. En décembre 2010, le médecin légiste authentifie un crâne retrouvé chez un particulier deux ans auparavant, l'attribuant au célèbre roi de France assassiné par Ravaillac en 1610. Le légiste et son équipe s'appuient sur une vingtaine d'arguments pour le prouver : lobe d'oreille percé, état bucco-dentaire dégradé, datation au carbone 14 compatible, reconstitution faciale statisfaisante... Des recherches relatées dans le documentaire Le Mystère de la tête d'Henri IV, diffusé sur France 5.

La tête momifiée du roi Henri IV, au cœur de polémiques entre plusieurs scientifiques. (AFP PHOTO / BELLET-GABET / VISUAL FORENSIC / GALAXIE PRESSE)

Mais quelques jours après la publication de ses travaux dans le British Medical Journal, plusieurs scientifiques remettent en cause les conclusions de Philippe Charlier. Ce dernier avance un nouvel élément en 2012 : selon lui, le profil génétique de la tête momifiée concorde avec un échantillon de sang séché attribué à Louis XVI. Un ADN en commun qui prouverait que Louis XVI est bel et bien un descendant d'Henri IV et validerait sa théorie sur l'appartenance du crâne. Le travail de Philippe Charlier donne lieu à une bataille d'experts. En 2013, une équipe belge compare l'ADN des reliques à trois descendants vivants des rois de France... écartant finalement toute concordance. 

"Travailler sur les personnages historiques ravive les passions"

Pour certains, l'affaire – toujours pas résolue – a fait tomber Philippe Charlier de son piédestal et a révélé sa "méthodologie contestable". Interrogé sur le travail du légiste, le journaliste Philippe Delorme ne mâche pas ses mots. Ce détracteur de premier rang a même écrit un livre qu'il présente comme une contre-enquête de cette authentification d'Henri IV. Il y rappelle ainsi qu'un seul portrait, "non contemporain", du roi le représentait avec des boucles d'oreilles. Pour lui, cela ne suffit donc pas à lui attribuer le crâne. "C'est beaucoup de bruit pour pas grand-chose ou des choses fausses", estime-t-il auprès de franceinfo. "Ça renforce la crédulité du grand public, qui n'a pas tous les outils ni la méthode pour voir si ce qu'il dit est vrai ou faux. Il y a un côté poudre aux yeux." 

Sous couvert d'anonymat, un ancien collègue du légiste questionne, lui, la rigueur de Philippe Charlier et regrette notamment qu'il "ne confie pas les pièces anatomiques qu'il a analysées à d'autres équipes d'anthropologues pour confirmer ses résultats". "C'est quelque chose qu'il ne fait jamais parce qu'il y aurait sans doute des contradictions flagrantes", juge-t-il auprès de franceinfo. L'intéressé, lui, balaie les critiques, y voyant des reliquats de querelles historiques.

Travailler sur les personnages historiques ravive et déclenche toujours les passions. Par exemple l'extrême gauche avec Robespierre.

Philippe Charlier

à franceinfo

Et de conclure : "Les figures historiques font toujours l'objet de pressions politiques, ce qui prouve bien que les morts ne sont pas inertes." Le médecin légiste peut toutefois compter sur bon nombre de défenseurs. "C'est l'un des paléopathologistes les plus complets, un garçon agréable et enthousiaste, presque trop parfois", décrit le docteur Alain Froment, directeur scientifique des collections d'anthropologie du musée de l'Homme, dans Le Monde. "Les techniques qu'il emploie sont classiques, mais lui les applique à des sujets qui parlent aux gens", défend, dans Libération, Alain Schnapp, professeur d'archéologie grecque qui l'a connu adolescent. 

"Nez" de parfumeurs et autopsie 2.0

Superposition en 3D d'un masque mortuaire sur un crâne, autopsie virtuelle "qui permet d'analyser ce qu'il y a à l'intérieur sans toucher physiquement à l'objet", reconstruction d'un cerveau à partir d'un crâne sec... Philippe Charlier se targue "d'améliorer des techniques déjà inventées" et d'innover pour faire parler ses morts. Ainsi a-t-il déjà fait appel au "nez" de grands parfumeurs, comme ceux de Guerlain et Jean Patou. Une première dans ce domaine. 

Quand je faisais des fouilles archéologiques en Crête, j'avais été étonné à l'ouverture de certaines tombes par les parfums et les odeurs, fugaces.

Philippe Charlier

à franceinfo

Si la technique apparaît peu ragoûtante, elle a démontré son efficacité. "Les nez des parfumeurs captent les informations et ensuite on complète par des analyses moléculaires", explique le scientifique. La méthode s'est avérée utile pour étudier des fragments de côte humaine apparemment brûlés, mélangés à des bouts de bois et accompagnés d'un lambeau de tissu, et présentés comme appartenant à Jeanne d'Arc. 

Lors des recherches, dont les conclusions ont été révélées en 2007, deux "nez" avaient été conviés à renifler les éléments, sans se parler. Tous deux avaient détecté une odeur de vanille sur les restes. Une fragrance improbable dans les cas de crémation, mais qui correspond davantage à une décomposition. Le travail des nez a ainsi permis à Philippe Charlier de conclure que les restes attribués à la "Pucelle d'Orléans" étaient en réalité des fragments de momie égyptienne et d'os de chat. 

Migrants, Jivaros et soldats de la Seconde Guerre mondiale

"Maintenant, on aimerait bien travailler avec un sommelier ou un œnologue. Ils travaillent avec d'autres gammes d'odeurs qui pourraient nous intéresser", explique le spécialiste, qui vient d'ailleurs de se pencher sur le cœur du compositeur Chopin... conservé dans du cognac. Après Hitler, Richard Cœur de Lion ou Henri IV, qui sera le prochain patient de ce "Doctroptard", comme il se surnomme sur Twitter ? "Peut-être vous", répondait jusque-là le médecin. Mais celui qui avait débuté les mains dans le formol a récemment décidé de "réorienter sa carrière vers la vie", s'éloignant des salles d'autopsie.

En plus de ses interventions médiatiques, Philippe Charlier multiplie désormais les cours à l'université de Saint-Quentin-en-Yvelines, les consultations à l'hôpital auprès de migrants en procédure avec l'Ofpra et son poste de médecin au sein de la maison d'arrêt de Nanterre (Hauts-de-Seine). Tout juste a-t-il le temps de se consacrer à ses précieux squelettes, étudiant chaque jeudi, au musée du quai Branly, des reliquaires du Gabon ou des têtes réduites d'indiens Jivaros. Sa prochaine mission le ramènera dans les années 1940, quelques mois seulement après avoir étudié les dents d'Hitler : il s'apprête à identifier de possibles restes de soldats de la Seconde Guerre mondiale. "L'idée, c'est de les restituer ensuite à l'Allemagne, voire aux familles."

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