Vrai ou fake N'y a-t-il "aucun risque de coupure" d'électricité l'hiver prochain, comme l'assure Emmanuel Macron ?

Contrairement aux affirmations du chef de l'Etat, l'hiver 2022-2023 s'annonce tendu pour le réseau électrique français. Les effets de la guerre en Ukraine, les problèmes de corrosion sur les systèmes de secours de plusieurs réacteurs nucléaires et une potentielle vague de froid pourraient entraîner des coupures.

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Emmanuel Macron à Belfort, le 10 février 2022, à l'occasion de la présentation d'un plan de relance du nucléaire civil et des énergies renouvelables françaises. (JEAN-FRANCOIS BADIAS / AFP)

"Je veux vous rassurer : il n'y a aucun risque de coupure." Dans un entretien donné à plusieurs titres de la presse quotidienne régionale (dont Ouest France) vendredi 3 juin, Emmanuel Macron a affirmé que la France ne serait pas exposée à des pannes d'électricité l'hiver prochain. La situation sur le réseau électrique français est pourtant tendue : plus de la moitié des réacteurs nucléaires sont à l'arrêt. Le président de la République se veut cependant rassurant. "Quand il y a des besoins, on s'approvisionne sur le marché européen", fait valoir le chef de l'Etat, alors même que la guerre en Ukraine provoque des tensions sur le front du marché de l'énergie européen. Alors, la France risque-t-elle de subir des coupures d'électricité cet hiver ? Emmanuel Macron dit-il vrai ou fake ?

Nicolas Goldberg, consultant énergie chez Colombus Consulting, s'inquiète de voir le président nier le risque de coupure d'électricité durant la saison hivernale. "Le risque est réel pour cet hiver et il est inquiétant. Affirmer comme le dit Emmanuel Macron qu'il n'y a aucun risque, c'est irresponsable pour la crédibilité de la parole politique". Thomas Pellerin-Carlin, directeur du Centre énergie de l'Institut Jacques-Delors, abonde : "Cette déclaration est lamentable. Dire qu'il n'y a aucun risque de coupure d'électricité en hiver, c'est presque toujours factuellement faux. D'autant plus que l'année 2022 sera probablement l'année de production nucléaire la plus faible depuis des décennies."

Un rapport de RTE qui pousse à la vigilance

Dans un rapport publié en mars 2021, RTE, le gestionnaire du réseau public français de transport d'électricité, rappelle que le "risque zéro" est "inatteignable dans tout secteur industriel"RTE souligne surtout que "la période 2021-2024 constitue le 'point bas' en matière de sécurité d'alimentation" électrique, "parce qu'elle conjugue une disponibilité plus faible du parc nucléaire et la fermeture des dernières centrales au charbon"Alors que le nucléaire représente 67,1 % de la production totale d’électricité en France, selon le bilan électrique 2020 de RTE, la situation du parc nucléaire français n'est en effet pas au beau fixe. Au mois de mai, 27 des 56 réacteurs nucléaires français étaient à l'arrêt. Pour la plupart d'entre eux, il s'agit de mises hors service programmées pour réaliser des opérations de maintenance ou des visites décennales visant à prolonger leur durée de vie au-delà de 40 ans, explique l'Autorité de sûreté nucléaire. Mais pour 12 autres en revanche, ce sont des problèmes de corrosion sur des systèmes de secours qui ont entraîné leur mise à l'arrêt pour une durée indéterminée.

Cette faible disponibilité du parc nucléaire accentue le risque de coupures d'électricité à l'hiver prochain, si les réacteurs actuellement à l'arrêt le restent encore pendant plusieurs mois. Pour pallier ce manque éventuel, l'Etat pourrait décider de remettre en fonction la centrale à charbon de Saint-Avold, en Moselle, dont la mise à l'arrêt a commencé fin mars. Le gouvernement procéderait en assouplissant temporairement, comme il l'a fait l'hiver passé, le nombre d'heures maximum de fonctionnement de ces centrales très polluantes. Une mesure qui permettrait également à la seule autre centrale au charbon encore en activité en France, celle de Cordemais, en Loire-Atlantique, de produire davantage de courant.

Attention cependant, si selon les experts le risque de coupures d'électricité cet hiver existe, cela ne signifie pas qu'il se concrétisera. RTE dispose en effet de moyens pour éviter le "blackout", la coupure d'électricité généralisée. Pour assurer l'équilibre entre l'offre d'électricité et la demande de courant, RTE peut activer "l'interruption de grands consommateurs industriels", qui sont "rémunérés à cet effet", rappelle le rapport de RTE. Certains sites d'industrie lourde subiraient alors des coupures d'électricité pour soulager l'ensemble du réseau. Dans un second temps, RTE pourrait décider de baisser la tension sur l'ensemble du réseau électrique pour diminuer la consommation. Si malgré cela le réseau électrique n'est toujours pas à l'équilibre, des "coupures ciblées et momentanées" peuvent être mises en place. RTE pourrait organiser des "délestages tournants", d'une durée maximale de deux heures par jour, uniquement le matin entre 8 heures et 13 heures ou le soir entre 17h30 et 20h30.

Une situation tendue sur le marché de l'énergie

Jusqu'à aujourd'hui, jamais la situation n'a nécessité d'avoir recours aux coupures d'électricité pour les particuliers. En revanche, les coupures pour les industriels sont assez habituelles, et celles-ci pourraient se multiplier cet hiver, prévient Nicolas Goldberg. L'hiver 2022-2023 est également sous tension en raison de la situation énergétique préoccupante en Europe, sur fond de guerre en Ukraine. En effet, comme le rappelle Emmanuel Macron, la France est connectée au réseau électrique de ses voisins européens, ce qui lui permet d'exporter et d'importer de l'électricité en fonction de ses besoins et de ceux de ses voisins. Or, les importations d'électricité pour répondre aux besoins des consommateurs français sont limitées. "On a 13 gigawatts (GW) d'interconnexion avec nos voisins, on est limités par la physique, on ne peut pas importer davantage, s'alarme Nicolas Goldberg. L'année dernière, on a déjà sollicité quasiment au maximum nos importations. Cet hiver, cela pourrait ne pas suffire."

L'hiver prochain, compte tenu de la guerre en Ukraine et des sanctions économiques prises par les pays européens contre la Russie, le marché de l'énergie pourrait se retrouver encore davantage perturbé. "La guerre en Ukraine pose un problème supplémentaire d'approvisionnement en gaz, signale Thomas Pellerin-Carlin. Or, le gaz est l'une des sources d'énergie les plus importantes en France. Cet hiver, si Poutine nous coupe le gaz, on sera dans une situation très compliquée." Certes, seul 17% du gaz importé en France vient de Russie. Mais cette part est bien plus importante en moyenne dans l'Union européenne (44%). Et si la Russie décide de supprimer ou limiter drastiquement ses exportations de gaz vers l'UE, le marché de l'énergie européen sera inévitablement déséquilibré. Dans une telle situation, si la France a besoin d'acheter de l'électricité à ses voisins, ceux-ci pourraient se retrouver dans l'impossibilité de lui en fournir…

Une solution : "la rénovation des bâtiments"

Ce sera notamment le cas si une vague de froid intense parcourt l'Europe cet hiver, ce qui entraînerait une augmentation de la consommation en énergie en France, mais également chez ses voisins. "La météo va beaucoup jouer,  explique Nicolas Goldberg. La France est un pays très thermosensible. Dès qu'on perd 1°C, on consomme en plus l'équivalent d'un EPR et demi." Le chauffage représente 66% de la consommation d'énergie des ménages, rappelait l'Ademe en 2019. En France, où de nombreuses habitations sont équipées de radiateurs électriques, une vague de froid intense entraînerait une explosion de la consommation d'électricité. Combiné à une forte indisponibilité du parc nucléaire et à une impossibilité d'importer suffisamment d'électricité depuis les pays voisins, une vague de froid pourrait créer les conditions d'un recours au "délestage tournant", avertit le rapport de RTE.

Pour éviter d'en arriver à ces solutions drastiques, RTE propose aux consommateurs une "météo de l'électricité" sur le site Ecowatt, afin d'inciter chacun à adopter des éco-gestes pour limiter sa consommation en cas de tension sur le réseau électrique. Mais pour Thomas Pellerin-Carlin, c'est insuffisant. "Il faut absolument faire un effort sur la rénovation des bâtiments. On peut diviser par dix la consommation d'énergie d'un bâtiment s'il est bien isolé. En France, en hiver, on va consommer 100 GW à pleine puissance. Si on arrivait à passer à 80 GW il n'y aurait plus de problème", explique le spécialiste. "C'est un problème que la France soit aussi thermosensible au froid, renchérit Nicolas Goldberg. Il faut développer l'isolation, des systèmes de chauffage plus efficaces, pour diminuer notre consommation."

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