Vrai ou fake L'ivermectine est-elle un traitement efficace contre le Covid-19, comme l'affirment ses partisans ?

Des personnalités du monde politique comme médical défendent cet antiparasitaire, mais des sociétés savantes ou des autorités sanitaires estiment que les données manquent encore pour prouver son efficacité.

Article rédigé par
Sofia Dollé - Louis San
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 10 min.
L'ivermectine est habituellement utilisée pour traiter des maladies parasitaires comme la gale. (SANDRINE MULAS / HANS LUCAS / AFP)

Après la polémique autour de l'hydroxychloroquine pour soigner le Covid-19, celle sur l'ivermectine. Des personnalités du monde politique réclament que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) approuve cet antiparasitaire, bien connu depuis les années 1980, pour traiter la maladie.

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Elles ont notamment relayé le mot-dièse #BeBraveWHO ("Sois courageuse OMS"), sur Twitter, dimanche 28 mars. Parmi ces personnalités, les eurosceptiques François AsselineauFlorian Philippot et Nicolas Dupont-Aignan, qui avaient déjà pris la défense de l'hydroxychloroquine, ou encore l'actrice Véronique Genest, qui avait, elle aussi, vanté le traitement promu par Didier Raoult. L'ivermectine est-elle un remède miracle ? Franceinfo examine les arguments sur la table.

A quoi sert habituellement l'ivermectine ?

C'est un médicament à usage vétérinaire et humain. Il est utilisé pour traiter des maladies parasitaires, comme la gale ou la cécité des rivières. L'ivermectine, mise au point dans les années 1970 par les biochimistes irlandais et japonais William Campbell et Satoshi Omura, a changé la donne. Avant l'apparition de ce produit, "on avait des médicaments peu efficaces et mal tolérés", relatait à l'AFP, en 2015, le professeur Patrice Bourée, spécialiste des parasites à l'hôpital Bicêtre, près de Paris. Il fallait un produit pour traiter chaque type de parasites. Aujourd'hui, l'ivermectine "tue à la fois les vers intestinaux, les vers filaires et les parasites externes", avait-il expliqué.

L'importance de la découverte de l'ivermectine est telle qu'elle a valu à William Campbell et Satoshi Omura, codécouvreurs des avermectines, dont l'ivermectine est dérivée, le prix Nobel de médecine, en 2015. Une récompense décernée conjointement à Youyou Tu, découvreuse de l'artémisinine, à la base des traitements antipaludéens modernes.

Pourquoi en parle-t-on pour le Covid-19 ?

Les espoirs sont nés après la publication, le 3 avril 2020, d'une étude australienne (lien en anglais). Les auteurs, des chercheurs du Royal Melbourne Hospital et de l'université Monash, ont montré que l'ivermectine réduisait la charge virale du Sars-CoV-2 en 48 heures. Une démonstration réalisée in vitro, c'est-à-dire sur des cellules en laboratoire et non sur des animaux ou des patients humains.

L'ivermectine a été testée sur le virus à l'origine du Covid-19 car "souvent dans l'histoire récente, les antiparasitaires se sont avérés comme de très bons antiviraux" lors de tests en laboratoire, expliquait à franceinfo Frédéric Altare, immunologiste et directeur de recherche à l'Inserm. Le spécialiste avait alors fait cette mise en garde : "L'étude in vitro est un premier pas, mais il y a un océan entre quelque chose qui marche dans un laboratoire et quelque chose d'efficace chez l'homme."

D'autres études confirment-elles ce résultat ?

Depuis cette première étude australienne, plusieurs dizaines d'autres ont été menées un peu partout dans le monde. Nombre d'entre elles, selon les défenseurs de l'ivermectine, montrent un effet positif du médicament pour traiter ou prévenir le Covid-19.

Certaines de ces études ont été réalisées in vitro. Mais pour ces expériences faites en laboratoire, Mathieu Molimard, chef du service de pharmacologie médicale du CHU de Bordeaux et membre de la Société française de pharmacologie et de thérapeutique (SFPT), soulève un problème important de méthodologie. La cellule Vero utilisée est extraite du rein du singe. Or "il lui manque une enzyme, qui s'appelle TMPRSS2, qui est une enzyme clé pour l'entrée du virus [Sars-CoV-2] chez l'homme", détaille-t-il. Par conséquent, il s'agit, selon l'expert, d'un "très mauvais modèle pour juger de l'efficacité potentielle d'un médicament". Le pharmacologue relève aussi que les doses nécessaires pour observer un effet antiviral de l'ivermectine sur la cellule Vero sont bien trop importantes pour être transposées à l'humain. Il évoque un dosage entre 30 fois et 100 fois supérieur à celui qui est recommandé.

Certaines expériences ont, elles, été réalisées in vivo. Jean-Pierre Changeux, chercheur en biologie cellulaire, membre de l'Académie des sciences, a prépublié avec l'Institut Pasteur, en novembre 2020, une étude, non validée par des pairs, sur le hamster doré (en anglais). Même si les symptômes du Covid-19 ont été fortement atténués, l'ivermectine n'a pas entraîné de diminution de la charge virale. Néanmoins, selon ce professeur honoraire au Collège de France, l'ivermectine "devrait être considérée comme un candidat-médicament anti-Covid-19 prometteur, seul ou en traitement d'appoint".

D'autres études ont été réalisées directement sur les patients. En France, quelque 60 résidents et membres du personnel d'un Ehpad ont reçu de l'ivermectine, pas contre le Covid-19 mais pour traiter des cas de gale. Les personnes qui avaient pris le médicament ont été bien moins touchées par le Covid-19 et aucun décès n'a été enregistré, contrairement à d'autres Ehpad où l'ivermectine n'était pas donnée. "Nous avions ici un taux d'incidence du Covid de 1,4% contre 22,6% dans les autres établissements. Et un taux de mortalité nul contre 4,9% en moyenne dans les maisons de retraite", a détaillé auprès du Figaro (article abonnés) Charlotte Bernigaud, dermatologue à l'hôpital Henri-Mondor de Créteil et coautrice de l'étude. Elle concède des "limites" mais plaide une "plausibilité qui est suffisante pour réaliser" un test à plus grande échelle.

Aux Etats-Unis, une autre recherche a été menée (lien en anglais) sur des patients de quatre hôpitaux en Floride. Elle aussi est souvent citée par les partisans de l'ivermectine, car elle a montré une diminution de la mortalité dans le groupe des patients ayant pris de l'ivermectine. Sauf que parmi ces derniers, 40% étaient aussi traités par des corticoïdes, qui ont une efficacité prouvée, contre 20% dans l'autre groupe.

En résumé, les études réalisées jusqu'à maintenant présentent de grandes faiblesses, selon Mathieu Molimard. Il pointe notamment "beaucoup d'études observationnelles avec tous les biais qu'il y a avec". Le pharmacologue souligne, entre autres, des "biais d'immortalité". En clair : le fait d'inclure dans l'étude certains patients plus tard que d'autres.

"Il y a plein d'études qui, souvent, ont été mal faites."

Mathieu Molimard, pharmacologue et membre de la Société française de pharmacologie et de thérapeutique

à franceinfo

Mathieu Molimard se montre également sévère avec les essais randomisés, considérés comme le "gold standard" des chercheurs : "Peu sont bien faits." Et "dans les études contrôlées, en double aveugle, il n'a pas été montré d'effet sur la décroissance virale qui soit significatif à J -7, ni d'effet clinique significatif dans les études bien faites", poursuit le spécialiste. En effet, les résultats d'une seconde étude randomisée ont été publiés, début mars, dans le Journal of American Medicine Association (lien en anglais). Et ils ne montrent pas d'effet bénéfique du recours à l'ivermectine par rapport à un placebo.

En définitive, les résultats ne sont pas concluants ou présentent un faible degré de certitude, selon le site Meta Evidence (en anglais), de l'université et du CHU de Lyon, qui rassemble les dernières publications sur les différents traitements utilisés contre le Covid-19, dont l'ivermectine.

De son côté, Merck, le premier groupe pharmaceutique à avoir produit l'ivermectine, émet également des réserves. Dans un communiqué daté du 4 février (en anglais), il écrit qu'il n'existe à l'heure actuelle "aucune base scientifique pour un effet thérapeutique potentiel contre le Covid-19 à partir d'études précliniques", qu'il n'y a "aucune preuve significative de l'activité clinique ou de l'efficacité clinique chez les patients atteints de la maladie Covid-19" et souligne un "manque préoccupant de données de sécurité dans la majorité des études".

La piste est-elle abandonnée ?

Non, des données supplémentaires sont attendues. L'Agence européenne des médicaments (EMA) a déconseillé, le 22 mars, l'utilisation de l'ivermectine dans la prévention ou le traitement du Covid-19. "Les données disponibles ne soutiennent pas son utilisation pour le Covid-19 en dehors d'essais cliniques", écrit-elle dans un communiqué (en anglais). Toutefois, elle estime que d'autres études "sont nécessaires pour tirer des conclusions sur l'efficacité et l'innocuité du produit dans la prévention et le traitement du Covid-19".

Même son de cloche aux Etats-Unis, où la Food and Drug Administration (FDA) a jugé (en anglais), le 5 mars, que l'ivermectine ne devait pas être utilisée pour l'instant contre le Covid-19.

Ses positions sont partagées par Carlos Chaccour, chercheur à l'institut ISGlobal et médecin à l'hôpital universitaire de Barcelone, qui a mené une étude sur l'ivermectine publiée dans la revue The Lancet (lien en anglais), en janvier. Contacté par franceinfo, il se montre prudent, sans écarter la piste.

"Je pense qu'il est trop tôt pour l'utiliser sur les patients, mais il est aussi trop tôt pour oublier ce traitement et le laisser de côté. Il faut compléter les études."

Carlos Chaccour, chercheur à l'ISGlobal

à franceinfo

L'évaluation de l'ivermectine contre le Covid-19 est toujours d'actualité. Si l'OMS l'a exclue de son essai Solidarity, "plus d'une soixantaine d'essais cliniques sont en cours" pour préciser son éventuelle utilisation "à visée thérapeutique et/ou prophylactique", relève (PDF) le service de pharmacologie et toxicologie cliniques des hôpitaux universitaires de Genève (Suisse).

De son côté, Satoshi Omura dit souhaiter une autorisation prochaine, dans un article cosigné dans le Japanese Journal of Antibiotics (PDF en anglais). Une déclaration et une publication brandies par les défenseurs du médicament.

"Nous espérons que l'ivermectine sera utilisée pour contrer le Covid-19 dès que possible."

Satoshi Omura, codécouvreur de l'ivermectine

dans la revue "Japanese Journal of Antibiotics"

Est-elle déjà utilisée dans d'autres pays ?

Une vingtaine de pays comme l'Inde ou le Pérou utilisent déjà l'ivermectine pour prévenir ou soigner le Covid-19. "Plusieurs Etats indiens ont adopté l'ivermectine comme politique officielle, desservant une population totale d'environ 400 millions d'habitants", fait valoir (en anglais) le Comité d'expertise Bird (British Ivermectin Recommendation Development), un groupe qui milite pour l'utilisation de ce médicament. Au Mexique, certains Etats y font également appel, contre l'avis du ministère de la Santé fédéral. L'Etat du Chiapas a été le premier avant d'être suivi, entre autres, par l'Etat de Mexico. Trois pays membres de l'Union européenne (la Bulgarie, la Slovaquie et la République tchèque) l'ont également autorisée, allant à l'encontre de l'avis de l'EMA. 

Pour Mathieu Molimard, en Europe comme ailleurs, il s'agit de "décisions politiques" prises par les gouvernants pour tenter de montrer à la population qu'ils se mobilisent face à la pandémie, au mépris de la prudence. "Il faut raison garder. L'urgence ne justifie pas que l'on fasse n'importe quoi", juge-t-il.

En France, la question de l'ivermectine est sensible. L'Inserm, contacté par franceinfo, répond qu'il préfère rester en retrait.

"Nos chercheurs ne souhaitent pas s'exprimer sur ce sujet, qui est devenu beaucoup plus politique et polémique que scientifique."

L'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm)

à franceinfo

L'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a reçu une demande de recommandation temporaire d'utilisation (RTU) de l'ivermectine pour la prise en charge du Covid-19, de la part d'un avocat représentant une association et des professionnels de santé. "En raison des données disponibles à ce jour, nous ne pouvons pas répondre favorablement à la demande de RTU", écrit-elle dans une décision, publiée le 1er avril. 

Toutefois, l'Agence n'écarte pas définitivement le médicament. Elle souligne, elle aussi, "la nécessité de mettre en œuvre de larges études cliniques randomisées en vue de conclure sur la base d'une méthodologie adaptée à la possible utilisation de l'ivermectine" contre le Covid-19.

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