Vrai ou faux Financement occidental ou coup monté par Moscou : d'où viennent deux théories du complot autour de la mutinerie avortée de Wagner ?

Dès que la milice privée d'Evguéni Prigojine a lancé sa fronde contre l'armée russe, des internautes ont accusé l'Occident ou encore Moscou d'être à la manœuvre. Des théories très relayées, mais infondées.
Article rédigé par Linh-Lan Dao
France Télévisions
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Les paramilitaires du groupe Wagner se préparent à quitter le centre-ville de Rostov-sur-le-Don, dans le sud de la Russie, le 24 juin 2023. (ARKADY BUDNITSKY / EPA)

"Un coup d'Etat de la CIA", "une mise en scène de Moscou"… Quelques heures à peine après le début des événements, les théories du complot sur la mutinerie du groupe paramilitaire russe Wagner ont fleuri sur la toile. Pourtant, Evguéni Prigojine a clarifié ses intentions lundi 26 juin : "l'objectif de la révolte était de sauver notre groupe Wagner, et non pas de renverser le pouvoir russe", a-t-il affirmé sur Telegram, tandis que l'armée russe souhaitait contractualiser les volontaires engagés en Ukraine auprès du ministère russe de la Défense.

Franceinfo analyse deux des théories les plus relayées sur cette mutinerie.

Les Etats-Unis (ou l'Occident) auraient financé la rébellion de Wagner

Rapidement après l'annonce de la fronde de Wagner, plusieurs comptes Twitter très suivis suggèrent que le ministère américain de la Défense aurait financé la rébellion de la milice russe privée. "Le Pentagone fait une erreur comptable de 6,2 milliards de dollars [5,66 milliards d'euros] . Soixante-douze heures plus tard, le groupe Wagner organise un coup d'État militaire contre Moscou", s'étonne le podcasteur américain et conservateur Elijah Schaffer dans un tweet partagé près de 10 000 fois. Un autre compte évoque une collaboration monnayée 1,3 milliard de dollars (1,19 milliard d'euros) entre Evguéni Prigojine et la CIA.

Plus farfelu encore, l'influenceur trumpiste Joey Mannarino soupçonne même le président américain Joe Biden d'avoir fomenté ce "coup d'Etat" avec l'agence américaine de renseignement pour détourner l'attention de l'opinion des affaires judiciaires de son fils Hunter. Celui-ci plaidé coupable le 20 juin de fraude fiscale et de détention d'armes à feu

Moins surprenant : l'hypothèse d'une machination occidentale séduit en Russie. Viktor Zolotov, le chef de la Garde nationale, a ainsi estimé que la rébellion avait été "préparée et inspirée par les services de renseignement occidentaux", qui "étaient au courant des semaines avant qu'elle ne commence". "Tout a été inspiré par l'Occident. Tout a été organisé là-bas. Je n'exclus pas que des agents des services de renseignement occidentaux aient été impliqués", a-t-il accusé, sans avancer de preuves.

"Dans un conflit, les Etats poursuivent des intérêts qui leur sont propres. Si l'on part du principe que la Russie est un adversaire des Etats-Unis, effectivement ceux-ci ont intérêt à ce que la Russie soit affaiblie", analyse Edouard Jolly, spécialiste des conflits contemporains et chercheur à l'Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire. 

"Les discours complotistes vont traduire ces intérêts en intentions, en les personnifiant. C'est commode, mais complètement faux."

Edouard Jolly, spécialiste des conflits contemporains et chercheur à l'Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire

à franceinfo

D'où vient la somme de 6,2 milliards de dollars évoquée sur les réseaux ? L'erreur comptable, bien réelle, a été annoncée le 20 juin par le Pentagone. Au départ, l'administration expliquait avoir surévalué de 3 milliards de dollars le montant des armes fournies à l'Ukraine, avant de la réévaluer à 6,2 milliards. "Dans un nombre important de cas, les services ont utilisé les coûts de remplacement plutôt que la valeur comptable nette, surestimant ainsi la valeur de l'équipement prélevé sur les stocks américains et fourni à l'Ukraine", a déclaré une responsable. Il ne s'agit donc pas d'argent disparu dans la nature, comme le suggère Timothy James, mais d'argent non dépensé. 

Comme l'ont révélé CNN et le Washington Post, les autorités et le renseignement américains étaient par ailleurs bien au courant de la volonté d'Evguéni Prigojine de mobiliser ses forces contre Moscou. Les autorités ukrainiennes surveillaient également le chef de la milice privée, depuis le début de son bras de fer avec le ministère russe de la Défense. Mais Joe Biden a tenu à rappeler lundi que les Occidentaux n'avaient rien à voir avec les événements : "Nous n'étions pas impliqués. (…) Il s'agit d'un problème interne à la Russie", a-t-il déclaré lors d'une allocution. Les services de renseignement russes enquêtent tout de même pour savoir s'il y a eu une ingérence occidentale dans cette mutinerie avortée, a fait savoir Moscou à l'agence Reuters.

La rébellion de Wagner serait une mise en scène de Moscou

Une autre théorie a rapidement circulé. Vladimir Poutine aurait orchestré la mutinerie pour encourager l'Ukraine à aller plus loin dans les hostilités et justifier une riposte dure, ou mieux : pour débusquer les traîtres à la patrie. "Le scénario d'une Maskirovka [art russe de la tromperie militaire] est désormais le plus plausible" décrétait sur Twitter l'influenceur français Idriss Aberkane, connu pour avoir partagé de la désinformation pendant la pandémie, en commentant la volte-face des troupes Wagner.

"Le false flag ["faux drapeau" en français, opération clandestine répréhensible visant à faire porter la responsabilité à d'autres, afin de justifier des représailles à leur encontre] est quelque chose d'habituel. On retrouve cela chez des propagandistes pro-russes. Chaque fois que l'armée russe accuse un échec, il s'agit d'expliquer qu'ils sont en train de faire une feinte", observe Edouard Jolly. "Le point commun avec la théorie sur la CIA, c'est que l'on va donner une rationalité, une intention, une explication rassurante à un événement qui est le fruit du hasard", analyse le chercheur. Ainsi, ces théories "donnent l'impression que les acteurs politiques belligérants maîtrisent le cours des événements auxquels ils sont confrontés"

Et si la volonté de d'Evguéni Prigojine était en fait de "sauver Wagner", comme il l'a déclaré lundi ? Pour Edouard Jolly, le fonctionnement du mercenariat, existant depuis l'Antiquité, n'est pas un mystère. "Une telle organisation peut se rebeller contre l'Etat qui l'emploie pour deux raisons principales : l'Etat ne paie plus, ou l'organisation privée a pris une importance telle que l'Etat va vouloir la réintégrer à ses forces régulières. C'est ce qui est en train de se passer", estime-t-il.

Selon le chercheur, Evguéni Prigojine ne serait "qu'un entrepreneur qui défend son business, qui est en train de se faire nationaliser". En effet, le chef de la milice avait multiplié les provocations verbales à l'égard de Moscou, prenant ouvertement pour cible l'état-major russe. En faisant le choix d'une grille de lecture complotiste pour analyser la tentative de mutinerie de Wagner, "on sous-estime l'autonomie de ces personnes, qui prennent leurs propres décisions et n'ont pas besoin d'être téléguidées", conclut Edouard Jolly.

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