Procès Johnny Depp contre Amber Heard : pourquoi le verdict inquiète les défenseurs de #MeToo

"Le message est reçu. Ce soir #MeToo n'est pas mort. #MeToo a été tué", a notamment réagi l'association Osez le féminisme ! mercredi après la condamnation d'Amber Heard pour diffamation envers son ex-mari.

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L'actrice américaine Amber Heard attend que le jury annonce le verdict au palais de justice du comté de Fairfax (Virginie, Etats-Unis), le 1er juin 2022. (EVELYN HOCKSTEIN / POOL / AFP)

"J'ai dénoncé la violence sexuelle et j'ai fait face à la colère de notre société. Cela doit changer", écrivait l'actrice Amber Heard dans les colonnes du Washington Post (en anglais) en décembre 2018, en plein mouvement #MeToo. Poursuivie en diffamation pour cette tribune, l'actrice a été condamnée, mercredi 1er juin, à verser 15 millions de dollars de dommages et intérêts à son ex-mari Johnny Depp, qu'elle accuse de violence. 

De son côté, l'acteur devra, lui, verser deux millions de dollars de compensation pour diffamation également. A l'énoncé du verdict, des militantes féministes et défenseurs du mouvement #MeToo se sont alarmés : quelle empreinte ce procès va-t-il laisser sur le mouvement de dénonciation de violences sexistes et sexuelles ? Franceinfo revient sur les raisons d'une telle inquiétude.

Parce que la parole de l'actrice a été tournée en dérision à grande échelle

Soutenu massivement avec le mouvement #JusticeForJohnnyDepp sur les réseaux sociaux, l'acteur de Pirates des Caraïbes s'est dit "bouleversé par le déferlement d'amour" témoigné par ses fans à l'énonciation du verdict mercredi. Des déclarations qui tranchent avec la campagne de haine qui s'est abattue sur Amber Heard. Durant les six semaines d'audiences diffusées à la télévision, les internautes ont massivement tourné en dérision chacune de ses prises de parole sur les réseaux sociaux, notamment sur TikTok, comme le rappelle Le Monde (article abonnés). Appelée à la barre une dernière fois le 26 mai, l'actrice d'Aquaman a raconté être "harcelée, humiliée et menacée tous les jours". 

"Même les comptes qui défendent Amber Heard sont victimes de raid et de harcèlement, on a l’impression qu'il y a un procès parallèle sur TikTok, qui est celui du martyr Johnny, post-#MeToo, qui fait face à une femme qui est décrite comme menteuse", pointe sur France Inter la journaliste Constance Vilanova, confondatrice du collectif Douple Peine. 

Parce que les deux acteurs s'accusent mutuellement de violences conjugales

Amber Heard ne cochait pas toutes les cases du "stéréotype de la 'bonne victime'", explique la militante féministe et autrice Valérie Rey-Robert à franceinfo. "Je pense que c'est un mythe très profondément enraciné que si vous vous défendez ou ripostez, alors vous ne pouvez pas être considérée comme une victime parce que les victimes doivent être innocentes, innocentes et terrifiées", défend Christine Scartz, directrice de la clinique de justice familiale Jane W. Wilson de la faculté de droit de l'université de Géorgie, auprès de ABC (en anglais). Ce procès aura massivement participé à renforcer les stéréotypes préjudiciables sur la définition même du statut de victime, ajoute-t-elle pour le groupe audiovisuel américain.

Parce qu'il y a la crainte d'un raccourci autour du verdict

Les jurés, cinq hommes et deux femmes, ont conclu qu'Amber Heard avait diffamé son ex-mari. "Pourtant, tout ce que le public risque de retenir, c'est qu'elle a menti sur les accusations de violences, alors que ce n'est pas ce que dit ce verdict", regrette Valérie Rey-Robert. L'enjeu même du procès, à savoir si le titre et deux passages d'une tribune, publiée par le Washington Post en 2018 et signée par Amber Heard, contenaient des propos diffamatoires à l'égard de Johnny Depp, ne compte plus, selon elle. Les militantes féministes craignent ainsi que le nom d'Amber Heard soit, dans le futur, associé à l'image "de la fausse victime"

"Cela va être une toile de fond. On se rappellera du verdict Depp-Heard à chaque nouvelle affaire", anticipe pour franceinfo Anne Deysine, spécialiste des questions politiques et juridiques aux Etats-Unis, et autrice de Les Etats-Unis et la démocratie (L'Harmattan, 2019)"C'est comme si tout le bénéfice qu'a apporté le mouvement #MeToo s'effondrait", ajoute la juriste.

Parce que la menace d'une condamnation pour diffamation peut décourager des victimes

"Ce verdict envoie un signal négatif. Les femmes n'oseront plus parler sans craindre un procès en diffamation", regrette encore Valérie Rey-Robert. D'autant plus que le procès Depp-Heard est loin de faire figure d'exception : en mars, le chanteur Marilyn Manson, ami de longue date de Johnny Depp, a lancé une action en diffamation similaire contre l'actrice Evan Rachel Wood. Les Etats-Unis n'ont pas le monopole de telles procédures. Accusé de harcèlement sexuel durant le mouvement #MeToo, l'homme politique français Denis Baupin avait ainsi attenté un procès en diffamation contre des médias et ses accusatrices. Un procès perdu en 2019.

"La question est de savoir quel impact aura ce procès sur la serveuse du café du coin ou l'étudiante à l'université qui envisagent de dénoncer leurs agresseurs mais n'auraient pas les moyens financiers de faire face à d'éventuelles poursuites judiciaires", insiste cependant Jamie Abrams, professeure de droit à l'université de Louisville dans le Kentucky, pour Mediapart (article réservé aux abonnés).

"Nos pensées vont vers Amber Heard mais aussi envers toutes les femmes survivantes de violences conjugales qui sont condamnées au silence car elles ont vu, lu, entendu ce qu'on fait à celles qui parlent, à celles qui se défendent", a ainsi posté sur son compte Twitter l'association Osez le féminisme ! à l'annonce du verdict.

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